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  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
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  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
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23 mai 2016 1 23 /05 /mai /2016 10:46
Analyse institutionnelle et question politique René Lourau
Analyse institutionnelle et question politique René Lourau
Analyse institutionnelle et question politique René Lourau
Analyse institutionnelle et question politique René Lourau
Analyse institutionnelle et question politique René Lourau
Analyse institutionnelle et question politique René Lourau
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Analyse institutionnelle et question politique René Lourau
Analyse institutionnelle et question politique René Lourau
Analyse institutionnelle et question politique René Lourau
Published by René Lourau - dans analyse institutionnelle
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14 mars 2016 1 14 /03 /mars /2016 10:16
L'éducation aux droits de l'enfant Ahmed Lamihi
L'éducation aux droits de l'enfant Ahmed Lamihi
Published by Ahmed Lamihi - dans Annonce
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13 décembre 2015 7 13 /12 /décembre /2015 09:15

Très chers et très estimés collègues,

Je suis très sensible à votre invitation pour un pot dit convivial le 7 décembre prochain à l'occasion des arrivées et des départs en sciences de l'éducation. Cependant, arrivé au grand âge qui est le mien maintenant, vous comprendrez que je dois faire attention à ma santé. C'est pourquoi je ne viendrai pas le 7 car je risque d'avaler de travers –ce qui pourrait m'être fatal‑ en trinquant avec des collègues (ils se reconnaitront) qui, sans doute adeptes de la fameuse gestion France-Télécom, m'ont maintenu pendant dix ans au dernier échelon de la 2e classe des professeurs sans jamais me faire passer, avant la retraite, en 1ère classe. Cela était, paraît-il, décidé de façon hautement démocratique – la preuve : en dépit de mes demandes réitérées, je n'ai jamais eu les rapports ou pré-rapports motivant ce récurrent refus.
J'en suis donc réduit à échafauder quelques hypothèses. Ce qui m'apparaît immédiatement est que mes mérites sont faibles comparés aux leurs. Je n'ai fait que bricoler (c'est un terme emprunté à Lévi-Strauss) une théorie de la subjectivation et de la socialisation étayée par 15 livres parus chez les meilleurs éditeurs français (Gallimard, Seuil, Calmann, Denoël…). Certes, je suis bien obligé d'admettre que ce "bricolage" n'a pas retenu l'attention des grands théoriciens des sciences de l'éducation, mais je dois aussi faire remarquer qu'il rencontre un certain écho chez quelques penseurs, certes de moindre importance puisqu'ils ne sont que professeur au Collège de France ou directeur d’études à l’EHESS ou philosophe, psychanalyste, anthropologue ou sémiologue, tous féconds et bien connus bricoleurs de leurs disciplines (je pourrais citer des noms).
En clair, je n'ai pas suivi la voie de la sagesse consistant à répéter ce que tout le monde savait depuis longtemps. Je méritais donc bien d'être puni par ceux qui passent une part substantielle de leur vie universitaire à surveiller le travail et la vie des autres (voir le film qui porte ce titre). En d'autres termes, je le confesse : je n'ai pas satisfait à la nécessité du "travail collectif". C'est vrai. Tout simplement parce que j'ai toujours pensé qu'il n'y a pas, dans la pensée, de "travail collectif". Beaucoup d'interactions, oui. Mais ce ne sont jamais les organisations ou les institutions qui pensent, ce sont les individus.
Tout ce que les institutions peuvent faire, c'est de favoriser –ou d'empêcher- cette possibilité, pour les chercheurs, de penser par eux-mêmes. Le plus simple pour l'empêcher (relire Orwell) consiste à en appeler constamment au "travail collectif" : c'est là le truc rhétorique le plus sûr pour faire "démocratiquement" répéter à tous l'orientation de ceux qui se prennent pour les chefs de l'institution ‑ qu'ils soient chefs de gauche imposant la ligne "juste" ou chefs de droite imposant la loi du marché dans l'université.
J'ai donc été indiscipliné, mais ce qui me console est que c'est justement cette indiscipline qui va me valoir –et me vaut déjà‑ une vieillesse qui s'annonce plutôt heureuse.
Certes, je ne suis pas reconnu par la chefferie du département des sciences de l'éducation de Paris 8 et ses honorables correspondants au CS, au CA et au CNU, mais mes travaux sont en train d'être traduits aux quatre coins du monde (rien que cette année, aux USA, au Brésil, en Chine, à Taïwan, à Singapour, au Japon, en Espagne). On m'a même dit qu'il y avait un ou deux livres en préparation sur mes travaux. On aurait donc pu imaginer que je sois accepté dans mon département et que mes travaux soient largement diffusés, mais comme ceci et cela ne semblent pas compossibles, croyez-vous que je préfère ceci ou cela ?
Certes, on m'a littéralement "excommunié" de ce département. Des preuves ? En voici quelques unes, récentes. Les deux baronnies composant la chefferie de ce département ont su mettre en veilleuse leurs usuelles bisbilles pour s'entendre et faire barrage à un projet pédagogique que mon équipe avait présenté dès 2009. Nous proposions d'accueillir un public de professionnels de "l'éducation surveillée" confrontés aux nouveaux symptômes affectant les jeunes en souffrance dans nos sociétés néo-libérales (au plan économique) et post-modernes (au plan culturel). Ce public connaissait mes travaux portant précisément sur cette question et souhaitait en savoir plus, mais ne pouvait pas venir régulièrement à la fac. Il fallait donc, à l'évidence, créer des modules hybrides en master (hybrides, c'est-à-dire mi présentiel, mi en-ligne). Résultat : veto. Suite à ce rejet, le CA de P8, après avoir courageusement accepté un projet sur le coaching, a refusé notre proposition de monter pour le même public un DU en formation permanente en 2010. J'ai donc dû, pour répondre à cette vraie demande ("vraie" dès lors qu'on "crèche" –merci Queneau‑ à St-Denis et pas à Dauphine), me résoudre à intervenir en free-lance dans plusieurs grandes associations d'éducation de jeunes en difficulté.
Je tiens ces refus pour des quasi interdits professionnels. Ils avaient notamment pour but de prouver que… je n'étais pas pédagogiquement actif. Car, de cette "inactivité pédagogique" caractérisée, on pouvait "logiquement" conclure à la nécessité de… dissoudre ma modeste équipe de recherche (3 personnes) au moment de mon départ en retraite. Ceci en dépit de l'évaluation de l'Aeres datée de 2103 mentionnant la forte productivité de cette équipe et recommandant son renforcement. Cette dissolution a permis auxdites baronnies de se livrer à ce qu'il faut bien appeler une curée (ce n'est jamais beau à voir) pour récupérer les postes de cette ci-devant équipe.
Ceux qui ont le plus payé les effets de cette "efficace" gestion sont bien sûr les derniers maillons de la chaîne : cependant que les jeunes docteurs fidèles aux chefs se voyaient offrir les postes résultant de cette curée, les autres jeunes docteurs qui avaient suivi mes enseignements, dont plusieurs ayant obtenu une mention TH avec félicitations à l'unanimité prononcées par d'excellents jurys, assistaient à la disparition de leur équipe de rattachement et voyaient ainsi toute perspective d'intégration s'évanouir. Effet France-Télécom garanti sur ces jeunes docteurs (pas la peine d'envoyer des adresses de psy, j'en ai).
Je le répète donc : j'ai été excommunié de ce département. Il y avait là de quoi me demander si quelque chose dans ma personnalité ne clochait pas. Réponse : eh bien, si, ça cloche, mais ce n'est pas chez moi. La preuve : après avoir été admis en 2011, suite à mes "bricolages théoriques", pour un séjour d'une année universitaire dans un centre de recherche d'excellence, l'Institut d'Études Avancées de Nantes bénéficiant du labex RFIEA+ (pour les curieux, voir sur http://www.iea-nantes.fr/), j'ai été élu à son Conseil Scientifique et j'y suis depuis lors très actif. À noter que cet institut vient d'accéder au petit club dénommé SIAS (Some Institutes for Advanced Study) qui réunit les 8 IEA les plus reconnus dans le monde (Princeton, Harvard, Stanford, Caroline du Nord, Berlin, Uppsala, Wassenaar et Jérusalem).
On aurait pu imaginer que je sois accepté dans le département des sc. de l'éduc. de P8 et que, comme on dit, je "rayonne" ailleurs, mais comme ceci et cela ne semblent pas compossibles, croyez-vous que je préfère ceci ou cela ?

Bref, à l'heure des bilans, j'ai le net sentiment d'avoir de plus en plus été confronté dans ce département à une logique institutionnelle imbécile et/ou absurde à mi-chemin entre une gestion stalinienne (relire Kafka et Ionesco pour mieux en rire et bien la comprendre) et une gestion France-Télécomesque. Sa loi, je peux l'énoncer ainsi : tout ce que tu produiras sera retenu contre toi.

Pour toutes ces raisons, je me suis résolu à ne pas demander l'éméritat : j'ai préféré devenir un retraité sans titre, mais libre. J'ai pourtant une longue histoire avec ce département (c'était alors Paris 8 Vincennes) puisque j'y ai soutenu ma thèse de 3e cycle en 1976 avec Debeauvais et Lapassade (que j'ai beaucoup appréciés l'un et l'autre pour des raisons inverses) et ils m'ont aussitôt fait entrer comme chargé de cours. Mais après quarante ans de bons et loyaux services si mal récompensés, je n'allais quand même pas, au moment d'en sortir, me réclamer d'un truc devenu aussi méprisant à mon égard.

Vous savez que les vieux sont souvent sans gêne. Ils causent à tout va et disent tout. Or…, je deviens vieux: je cause à beaucoup, j'ironise… et, en plus, je deviens paranoïaque – ce qui est vrai : "Méfiez-vous des paranoïaques, disait Lacan, ils ont toujours raison". Vous comprenez donc qu'il vaut mieux que je ne vienne pas le 7 car, si je ne m'étrangle pas en trinquant avec les "chers collègues" dont je viens de parler, je finirais par expliquer aux jeunes entrants qu'ils doivent désormais oublier le "vieux" principe des Lumières : "Ose penser par toi-même !".

Salut donc aux quelques vrais amis rencontrés dans ce département (ils se reconnaitront). Bises à Agnès S. Bon vent et courage aux nouveaux venus. Gloire éternelle aux chefs. Et que chacun sache que j'ai quand même eu de grands bonheurs dans ce département.
J'ai aimé y enseigner, y compris à des étudiants incultes pour autant que certains restaient "quelque part" ouverts à l'appel du large de la pensée critique. Ce qui est malheureusement de moins en moins le cas aujourd'hui avec des étudiants non seulement incultes, mais quasiment analphabètes, de surcroît souvent plafonnés par la religion, désormais admis en masse en sciences de l'éducation (probablement pour gonfler les effectifs étudiants, puisque cela peut se transformer en postes et donc en troupes sur lesquelles régner).
Et, surtout, j'ai beaucoup aimé… sortir de ce département pour respirer ailleurs et être accueilli dans quelques généreuses équipes, comme celle du CNRS liée à Paris 7, du Collège International de Philosophie, de l'IEA de Nantes. Bref, là où ça pensait.

J'arrête ici : j'ai dit ce que j'avais à dire et je suis désormais parti voir ailleurs si j'y suis. Or, apparemment, j'y suis. Adieu donc, très chers et très estimés collègues. Je lève mon verre à tous et j'espère bien sûr qu'aucun de vous n'aura, en me lisant… avalé de travers.

Dany-Robert DUFOUR, philosophe.


PS1. Pour ceux que cela intéresserait : j'ai commis un article à propos des tragiques évènements du 13 novembre –voir http://blogs.mediapart.fr/…/dany-robert-dufour/201115/pourq…

PS2 Pour ceux que cela intéresserait encore : je joins la couverture et la 4e d'un de mes livres qui vient de reparaître en Folio essai Gallimard (le 3e en poche –un 4e est en préparation)


PS3. Et, pour finir vraiment, comme je suis sûr que mes anciens collègues auront gouté ma touchante lettre d'adieu, je les rassure : je la reprendrai en annexe dans un de mes prochains livres.pourrais citer des noms).

 

Published by Benyounès Bellagnech - dans Correspondance
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12 décembre 2015 6 12 /12 /décembre /2015 09:22

se lèveront ou ne se lèveront pas, je n’en sais rien. Il est probable que la plupart d’entre hommes eux réfléchissent en ce moment et cela est bien. Mais il est sûr que l’efficacité de leur action ne se séparera pas du courage avec lequel ils accepteront de renoncer, pour l’immédiat, à certains de leurs rêves, pour ne s’attacher qu’à

l’essentiel qui est le sauvetage des vies. Et arrivé  ici, il faudra peut-être, avant de terminer, élever la voix.

VERS LE DIALOGUE

Oui, il faudrait élever la voix. Je me suis défendu jusqu’à présent de faire appel aux forces du sentiment. Ce qui nous broie aujourd’hui, c’est une logique historique que nous avons créée de toutes pièces et dont les nœuds finiront par nous étouffer. Et ce n’est pas le sentiment qui peut trancher les nœuds d’une logique qui déraisonne, mais seulement une raison qui raisonne dans les limites qu’elle se connaît. Mais je ne voudrais pas, pour finir, laisser croire que l’avenir du monde peut se passer de nos forces d’indignation et d’amour. Je sais bien qu’il faut aux hommes de grands mobiles pour se mettre en marche et qu’il est difficile de s’ébranler soi-même pour un combat dont les objectifs sont si limités et où l’espoir n’a qu’une part à peine raisonnable. Mais il n’est pas question d’entraîner des hommes. L’essentiel, au contraire, est qu’ils ne soient pas entraînes et qu’ils sachent bien ce qu’ils font.

Sauvez ce qui peut encore être sauvé, pour rendre l’avenir seulement possible, voilà le grand mobile, la passion et le sacrifice demandés. Cela exige seulement qu’on y réfléchisse et qu’on décide clairement s’il faut encore ajouter à la peine des hommes pour des fins toujours indiscernables, s’il faut accepter que le monde se couvre d’armes et que le frère tue le frère à nouveau, ou s’il faut, au contraire, épargner autant qu’il est possible le sang et la douleur pour donner seulement leur chance à d’autres générations qui seront mieux armées que nous.

Pour ma part, je crois être à peu près sûr d’avoir choisi. Et, ayant choisi, il m’a semblé que je devais parler, dire que je ne serais plus jamais de ceux, quels qu’ils soient, qui s’accommodent du meurtre et en tirer les conséquences qui conviennent. La chose est faite et je m’arrêterai donc aujourd’hui. Mais, auparavant, je voudrais qu’on sente bien dans quel esprit j’ai parlé jusqu’ici.

On nous demande d’aimer ou de détester tel ou tel pays et tel ou tel peuple. Mais nous sommes quelques-uns à trop bien sentir nos ressemblances avec tous les hommes pour accepter ce choix. La bonne façon d’aimer le peuple russe, en recon- naissance de ce qu’il n’a jamais cessé d’être, c’est-à-dire le levain du monde dont parlent Tolstoï et Gorki, n’est pas de lui souhaiter les aventures de la puissance, c’est de lui épargner, après tant d’épreuves passées, une nouvelle et terrible saignée. Il en est de même pour le peuple américain et pour la malheureuse Europe. C’est le genre de vérités élémentaires qu’on oublie dans les fureurs du jour.

Oui, ce qu’il faut combattre aujourd’hui, c’est la peur et le silence, et avec eux la séparation des esprits et des âmes qu’ils entraînent. Ce qu’il faut défendre, c’est le dialogue et la communication universelle des hommes entre eux. La servitude, l’in- justice, le mensonge sont les fléaux qui brisent cette communication et interdisent ce dialogue. C’est pourquoi nous devons les refuser. Mais ces fléaux sont aujourd’hui la matière même de l’histoire et, partant, beaucoup d’hommes les considèrent comme des maux nécessaires. Il est vrai, aussi bien, que nous ne pouvons pas échapper à l’histoire, puisque nous y sommes plongés jusqu’au cou. Mais on peut prétendre à lutter dans l’histoire pour préserver cette part de l’homme qui ne lui appartient pas. C’est là tout ce que j’ai voulu dire. Et dans tous les cas, je définirai mieux encore cette attitude et l’esprit de ces articles par un raisonnement dont je voudrais, avant de finir, qu’on le médite loyalement.

Une grande expérience met en marche aujourd’hui toutes les nations du monde, selon les lois de la puissance et de la domination. Je ne dirai pas qu’il faut empêcher ni laisser se poursuivre cette expérience. Elle n’a pas besoin que nous l’aidions et, pour le moment, elle se moque que nous la contrariions. L’expérience se poursuivra donc. Je poserai simplement cette question : « Qu’arrivera-t-il si l’expérience échoue, si la logique de l’histoire se dément, sur laquelle tant d’esprits se reposent pourtant

? » Qu’arrivera-t-il si, malgré deux ou trois guerres, malgré le sacrifice de plusieurs générations et de quelques valeurs, nos petits-fils, en supposant qu’ils existent, ne se retrouvent pas plus rapprochés de la société universelle ? Il arrivera que les sur- vivants de cette expérience n’auront même plus la force d’être les témoins de leur propre agonie. Puisque donc l’expérience se poursuit et qu’il est inévitable quelle se poursuive encore, il n’est pas mauvais que des hommes se donnent pour tâche de préserver, au long de l’histoire apocalyptique qui nous attend, la réflexion modeste qui, sans prétendre tout résoudre, sera toujours prête à un moment quelconque, pour fixer un sens à la vie de tous les jours. L’essentiel est que ces hommes pèsent bien, et une fois pour toutes, le prix qu’il leur faudra payer.

Je puis maintenant conclure. Tout ce qui me parait désirable, en ce moment, c’est qu’au milieu du monde du meurtre, on se décide à réfléchir au meurtre et à choisir. Si cela pouvait se faire, nous nous partagerions alors entre ceux qui acceptent à la rigueur d’être des meurtriers et ceux qui s’y refusent de toutes leurs forces. Puisque cette terrible division existe, ce sera au moins un progrès que de la rendre claire. À travers cinq continents, et dans les années qui viennent, une interminable lutte va se poursuivre entre la violence et la prédication. Et il est vrai que les chances de la première sont mille fois plus grandes que celles de la dernière. Mais j’ai toujours pensé que si l’homme qui espérait dans la condition humaine était un fou, celui qui désespérait des événements était un lâche. Et désormais, le seul honneur sera de tenir obstinément ce formidable pari qui décidera enfin si les paroles sont plus fortes que les balles.

 

Published by Benyounès Bellagnech - dans Histoire
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11 décembre 2015 5 11 /12 /décembre /2015 10:20

 

Toute pensée qui reconnaît loyalement son incapacité à justifier le mensonge et le meurtre est amenée à cette conclusion, pour peu qu’elle ait le souci de la vérité. Il lui reste donc à se conformer tranquillement à ce raisonnement.

 

Elle reconnaîtra ainsi : 1˚ que la politique intérieure, considérée dans sa solitude, est une affaire proprement secondaire et d’ailleurs impensable. 2˚ que le seul problème est la création d’un ordre international qui apportera finalement les réformes de structure durables par lesquelles la révolution se définit ; 3˚ qu’il n’existe plus, à l’intérieur des nations, que des problèmes d’administration qu’il faut régler provi- soirement, et du mieux possible, en attendant un règlement politique plus efficace parce que plus général.

Il faudra dire, par exemple, que la Constitution française ne peut se juger qu’en fonc- tion du service qu’elle rend ou qu’elle ne rend pas à un ordre international fondé sur la justice et le dialogue. De ce point de vue, l’indifférence de notre Constitution aux plus simples libertés humaines est condamnable. Il faudra reconnaître que l’orga- nisation provisoire du ravitaillement est dix fois plus importante que le problème des nationalisations ou des statistiques électorales. Les nationalisations ne seront pas viables dans un seul pays. Et si le ravitaillement ne peut pas se régler non plus sur le seul plan national, il est du moins plus pressant et il impose le recours à des expédients, même provisoires.

Tout cela peut donner, par conséquent, à notre jugement sur la politique intérieure le critérium qui lui manquait jusque-là. Trente éditoriaux de L’Aube auront beau s’opposer tous les mois à trente éditoriaux de L’Humanité, ils ne pourront nous faire oublier que ces deux journaux, avec les partis qu’ils représentent  et les hommes qui les dirigent, ont accepté l’annexion sans référendum de Brigue et Tende, et qu’ils se sont ainsi rejoints dans une même entreprise de destruction à l’égard de la démocratie internationale. Que leur volonté soit bonne ou mauvaise, M. Bidault et M. Thorez favorisent également le principe de la dictature internationale. De ce point de vue, et quoi qu’on puisse en penser, ils représentent dans notre politique, non pas la réalité, mais l’utopie la plus malheureuse.

Oui, nous devons enlever son importance à la politique intérieure. On ne guérit pas la peste avec les moyens qui s’appliquent aux rhumes de cerveau. Une crise qui déchire le monde entier doit se régler à l’échelle universelle. L’ordre pour tous, afin que soit diminué pour chacun le poids de la misère et de la peur, c’est aujourd’hui notre objectif logique. Mais cela demande  une  action et  des  sacrifices, c’est-à- dire des hommes. Et s’il y a beaucoup d’hommes aujourd’hui, qui, dans le secret de leur cœur, maudissent la violence et la tuerie, il n’y en a pas beaucoup qui veuillent reconnaître que cela les force à reconsidérer leur pensée ou leur action. Pour ceux qui voudront faire cet effort cependant, ils y trouveront une espérance raisonnable et la règle d’une action.

Ils admettront qu’ils n’ont pas grand-chose à attendre des gouvernements actuels, puisque ceux-ci vivent et agissent selon des principes meurtriers. Le seul  espoir réside dans la plus grande peine, celle qui consiste à reprendre les choses à leur début pour refaire une société vivante à l’intérieur d’une société condamnée. Il faut donc que ces hommes, un à un, refassent entre eux, à l’intérieur des frontières et pardessus elles, un nouveau contrat social qui les unisse suivant des principes plus raisonnables.

Le mouvement pour la paix dont j’ai parlé devrait pouvoir s’articuler à l’intérieur des nations sur des communautés de travail et, pardessus les frontières, sur des communautés de réflexion, dont les premières, selon des contrats de gré à gré sur le mode coopératif, soulageraient le plus grand nombre possible d’individus et dont les secondes s’essaieraient à définir les valeurs dont vivra cet ordre international, en même temps qu’elles plaideraient pour lui, en toute occasion.

Plus précisément, la tâche de ces dernières serait d’opposer des paroles claires aux confusions de la terreur et de définir en même temps les valeurs indispensables à un monde pacifié. Un code de justice internationale dont le premier article serait l’abolition générale de la peine de mort, une mise au clair des principes nécessaires à toute civilisation du dialogue pourraient être ses premiers objectifs. Ce travail répondrait aux besoins d’une époque qui ne trouve dans aucune philosophie les justifications nécessaires à la soif d’amitié qui brûle aujourd’hui les esprits occiden- taux. Mais il est bien évident qu’il ne s’agirait pas d’édifier une nouvelle idéologie. Il s’agirait seulement de rechercher un style de vie.

Ce sont là, en tout cas, des motifs de réflexion et je ne puis m’y étendre dans le cadre de ces articles. Mais, pour parler plus concrètement, disons que des hommes qui décideraient d’opposer, en toutes circonstances, l’exemple à la puissance, la prédication à la domination, le dialogue à l’insulte et le simple honneur à la ruse

; qui refuseraient tous les avantages de la société actuelle et n’accepteraient que les devoirs et les charges qui les lient aux autres hommes ; qui s’appliqueraient à orienter l’enseignement surtout, la presse et l’opinion ensuite, suivant les principes de conduite dont il a été question jusqu’ici, ces hommes-là n’agiraient pas dans le sens de l’utopie, c’est l’évidence même, mais selon le réalisme le plus honnête. Ils prépareraient l’avenir et, par là, feraient dès aujourd’hui tomber quelques-uns des murs qui nous oppressent. Si le réalisme est l’art de tenir compte, à la fois, du pré- sent et de l’avenir, d’obtenir le plus en sacrifiant le moins, qui ne voit que la réalité la plus aveuglante serait alors leur part ?

 

Published by Benyounès Bellagnech - dans Histoire
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10 décembre 2015 4 10 /12 /décembre /2015 10:13

LE MONDE VA VITE

Il est évident pour tous que la pensée politique se trouve de plus en plus dépassée par les événements. Les Français, par exemple, ont commencé la guerre de 1914 avec les moyens de la guerre de 1870 et la guerre de 1939 avec les moyens de 1918.

 

Mais aussi bien la pensée anachronique n’est pas une spécialité française. Il suffira de souligner ici que, pratiquement, les grandes politiques d’aujourd’hui prétendent régler l’avenir du monde au moyen de principes formés au XVIIIe siècle en ce qui concerne le libéralisme capitaliste, et au XIXe en ce qui regarde le socialisme, dit scientifique. Dans le premier cas, une pensée née dans les premières années de l’industrialisme moderne et dans le deuxième cas, une doctrine contemporaine de l’évolutionnisme darwinien et de l’optimisme renanien se proposent de mettre en équation l’époque de la bombe atomique, des mutations brusques et du nihilisme. Rien ne saurait mieux illustrer le décalage de plus en plus désastreux qui s’effectue entre la pensée politique et la réalité historique.

Bien entendu, l’esprit a toujours du retard sur le monde. L’histoire court pendant que l’esprit médite. Mais ce retard inévitable grandit aujourd’hui a proportion de l’accélération historique. Le monde a beaucoup plus changé dans les cinquante der- nières années qu’il ne l’avait fait auparavant en deux cents ans. Et l’on voit le monde s’acharner aujourd’hui à régler des problèmes de frontières quand tous les peuples savent que les frontières sont aujourd’hui abstraites. C’est encore le principe des nationalités qui a fait semblant de régner à la Conférence des Vingt et un.

Nous devons tenir compte de cela dans notre analyse de la réalité historique. Nous centrons aujourd’hui nos réflexions autour du problème allemand, qui est un pro- blème secondaire par rapport au choc d’empires qui nous menace. Mais si, demain, nous concevions des solutions internationales en fonction du problème russo- américain, nous risquerions de nous voir à nouveau dépassés. Le choc d’empires est déjà en passe de devenir secondaire, par rapport au choc des civilisations. De toutes parts, en effet, les civilisations colonisées font entendre leurs voix. Dans dix ans, dans cinquante ans, c’est la prééminence de la civilisation occidentale qui sera remise en question. Autant donc y penser tout de suite et ouvrir le Parlement mon- dial à ces civilisations, afin que sa loi devienne vraiment universelle, et universel l’ordre qu’elle consacre.

Les problèmes que pose aujourd’hui le droit de veto sont faussés parce que les majorités ou les minorités qui s’opposent à l’O.N.U. sont fausses. L’U.R.S.S. aura toujours le droit de réfuter la loi de la majorité tant que celle-ci sera une majorité de ministres, et non une majorité de peuples représentés par leurs délégués et tant que tous les peuples, précisément, n’y seront pas représentés. Le jour où cette majorité aura un sens, il faudra que chacun lui obéisse ou rejette sa loi, c’est-à-dire déclare ouvertement sa volonté de domination.

De même, si nous gardons constamment à l’esprit cette accélération du monde, nous risquons de trouver la bonne manière de poser le problème économique d’aujourd’hui. On n’envisageait plus, en 1930, le problème du socialisme comme on le faisait en 1848. À l’abolition de la propriété avait succédé la technique de la mise en commun des moyens de production. Et cette technique, en effet, outre qu’elle réglait en même temps le sort de la propriété, tenait compte de l’échelle agrandie où se posait le problème économique. Mais, depuis 1930, cette échelle s’est encore accrue. Et, de même que la solution politique sera internationale, ou ne sera pas, de même la solution économique doit viser d’abord les moyens de production internationaux : pétrole, charbon et uranium. Si collectivisation  il doit y avoir, elle doit porter sur les ressources indispensables a tous et qui, en effet, ne doivent être à personne. Le reste, tout le reste, relève du discours électoral.

Ces perspectives sont utopiques aux yeux de certains, mais pour tous ceux qui refusent d’accepter la chance d’une guerre, c’est cet ensemble de principes qu’il convient d’affirmer et de défendre sans aucune réserve. Quant à savoir les chemins qui peuvent nous rapprocher d’une semblable conception, ils ne peuvent pas s’ima- giner sans la réunion des anciens socialistes et des hommes d’aujourd’hui, solitaires à travers le monde.

Il est possible, en tout cas, de répondre une nouvelle fois, et pour finir, à l’accusation d’utopie. Car, pour nous, la chose est simple : ce sera l’utopie ou la guerre, telle que nous la préparent des méthodes de pensée périmées. Le monde a le choix aujourd’hui entre la pensée politique anachronique et la pensée utopique. La pen- sée anachronique est en train de nous tuer. Si méfiants que nous soyons (et que je sois), l’esprit de réalité nous force donc à revenir à cette utopie relative. Quand elle sera rentrée dans l’Histoire, comme beaucoup d’autres utopies du même genre, les hommes n’imagineront plus d’autre réalité. Tant il est vrai que l’Histoire n’est que l’effort désespéré des hommes pour donner corps aux plus clairvoyants de leurs rêves.

UN NOUVEAU CONTRAT SOCIAL

Je me résume. Le sort des hommes de toutes les nations ne sera pas réglé avant que soit réglé le problème de la paix et de l’organisation du monde. Il n’y aura de révo- lution efficace nulle part au monde avant que cette révolution-là soit faite. Tout ce qu’on dit d’autre, en France, aujourd’hui, est futile ou intéressé. J’irai même plus loin. Non seulement le mode de propriété ne sera changé durablement en aucun point du globe, mais les problèmes les plus simples, comme le pain de tous les jours, la grande faim qui tord les ventres d’Europe, le charbon, ne recevront aucune solution tant que la paix ne sera pas créée.

Published by Benyounès Bellagnech - dans Histoire
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8 décembre 2015 2 08 /12 /décembre /2015 11:15

 

 

 DÉMOCRATIE ET DICTATURE INTERNATIONALES

 

Nous savons aujourd’hui quil ny a plus dîles et que les frontières sont vaines. Nous savons que dans un monde en accélération constante, lAtlantique se traverse en moins d’une journée, Moscou parle à Washington en quelques heures, nous sommes forcés à la solidarité ou

 

à la complici, suivant les cas. Ce que nous avons appris pendant les années 40, cest que linjure faite à un étudiant de Prague frappait en même temps louvrier de Clichy, que le sang répandu quelque part sur les bords d’un fleuve du Centre euro- péen devait amener un paysan du Texas à verser le sien sur le sol de ces Ardennes quil voyait pour la première fois. Il nétait pas comme il nest plus une seule souf- france, isolée, une seule torture en ce monde qui ne se répercute dans notre vie de tous les jours.

Beaucoup dAméricains voudraient continuer à vivre enfermés dans leur  sociéquils  trouvent  bonne.  Beaucoup  de  Russes  voudraient peut-être continuer à poursuivre lexpérience étatiste à lécart du monde capitaliste. Ils ne le peuvent et ne le pourront plus jamais. De même, aucun problème économique, si secondaire apparaisse-t-il, ne peut se régler aujourd’hui en dehors de la solidarité des nations. Le pain de lEurope est à Buenos-Aires, et les machines-outils de Sibérie sont fabri- quées à Detroit. Aujourd’hui, la tragédie est collective.

Nous savons donc tous, sans lombre dun doute, que le nouvel ordre que nous cherchons ne peut être seulement national ou même continental, ni surtout occi- dental ou oriental. Il doit être universel. Il nest plus possible despérer des solutions partielles ou des concessions. Le compromis, cest ce que nous vivons, cest-dire langoisse pour aujourdhui et le meurtre pour demain. Et pendant ce temps, la vitesse de l’histoire et du monde saccélère. Les vingt et un sourds, futurs criminels de guerre, qui discutent aujourd’hui de paix échangent leurs monotones dialogues, tranquillement assis au centre d’un rapide qui les entraîne vers le gouffre, à mille kilomètres à l’heure. Oui, cet ordre universel est le seul problème du moment et qui passe toutes les querelles de constitution et de loi électorale. Cest lui qui exige que nous lui appliquions les ressources de nos intelligences et de nos volontés.

Quels sont aujourdhui les moyens datteindre cette unidu monde, de réaliser cette révolution internationale, où les ressources en hommes, les matières pre- mières, les marchés commerciaux et les richesses spirituelles pourront se trouver mieux redistribuées ? Je nen vois que deux et ces deux moyens définissent notre ultime alternative. Ce monde peut être unifié, den haut, comme je lai dit hier, par un seul État plus puissant que les autres. La Russie ou lAmérique peuvent prétendre à ce rôle. Je nai rien, et aucun des hommes que je connais na rien à répliquer à lidée fendue par certains, que la Russie ou lAmérique ont les moyens de régner et d’unifier ce monde à limage de leur société. Jy répugne en tant que Français, et plus encore en tant que Méditerranéen. Mais je ne tiendrai aucun compte de cet argument sentimental.

Notre seule objection, la voici, telle que je lai définie dans un dernier article : cette unification ne peut se faire sans la guerre ou, tout au moins, sans un risque extrême de guerre. Jaccorderai encore, ce que je ne crois pas, que la guerre puisse ne pas être atomique. Il nen reste pas moins que la guerre de demain laisserait l’humanité si mutilée et si appauvrie que ridée même d’un ordre y deviendrait définitivement anachronique. Marx pouvait justifier comme il la fait la guerre de 1870, car elle était la guerre du fusil Chassepot et elle était localisée. Dans les perspectives du marxisme, cent mille morte ne sont rien, en effet, au prix du bonheur de centaines de millions de gens. Mais la mort certaine de centaines de millions de gens, pour le bonheur supposé de ceux qui restent, est un prix trop cher. Le progrès vertigineux des armements, fait historique ignoré par Marx, force à poser de nouvelle façon le problème de la fin et des moyens.

Et le moyen, ici, ferait éclater la fin. Quelle que soit la fin désirée, si haute et si nécessaire soit-elle, quelle veuille ou non consacrer le bonheur des hommes, quelle veuille consacrer la justice ou la liberté, le moyen employé pour y parvenir représente un risque si définitif, si disproportionné en grandeur avec les chances de succès, que nous refusons objectivement de le courir.  Il faut donc en revenir au deuxième moyen propre a assurer cet ordre universel, et qui est laccord mutuel de toutes les parties. Nous ne nous demanderons pas sil est possible, considérant ici quil est justement le seul possible. Nous nous demanderons dabord ce quil est.

Cet accord des parties a un nom qui est la démocratie internationale. Tout le monde en parle à lO.N.U., bien entendu. Mais quest-ce que la démocratie internationale

? Cest une démocratie qui est internationale. On me pardonnera ici ce truisme, puisque les vérités les plus évidentes sont aussi les plus travesties.

Quest-ce que la démocratie nationale ou internationale ? Cest une forme de société où la loi est au-dessus des gouvernants, cette loi étant lexpression de la volonté de tous, représentépar un corps législatif. Est-ce là ce quon essaie de fonder aujourdhui ? On nous prépare, en effet, une loi internationale. Mais cette loi est faite ou défaite par des gouvernements, cest-à-dire par lexécutif. Nous sommes donc en régime de dictature internationale. La seule façon den sortir est de mettre la loi internationale au-dessus des gouvernements, donc de faire cette loi, donc de disposer dun parlement, donc de constituer ce parlement au moyen délections mondiales auxquelles participeront tous les peuples. Et puisque nous navons pas ce parlement, le seul moyen est de résister à cette dictature internationale sur un plan international et selon des moyens qui ne contrediront pas la fin poursuivie.

 

LE MONDE VA VITE

 

 

l est évident pour tous que la pensée politique se trouve de plus en plus dépassée par les événements. Les Français, par exemple, ont commen la guerre de 1914 avec les moyens de la guerre de 1870 et la guerre de 1939 avec les moyens de 1918.

 

Mais aussi bien la pensée anachronique nest pas une spécialité française. Il suffira de souligner ici que, pratiquement, les grandes politiques daujourd’hui prétendent régler lavenir du monde au moyen de principes formés au XVIIIe siècle en ce qui concerne le libéralisme capitaliste, et au XIXe en ce qui regarde le socialisme, dit scientifique. Dans le premier cas, une pensée e dans les premières années de lindustrialisme moderne et dans le deuxième cas, une doctrine contemporaine de lévolutionnisme darwinien et de loptimisme renanien se propose

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7 décembre 2015 1 07 /12 /décembre /2015 08:41

Peut-on dire aujourd’hui que ce mot soit employé dans son sens classique ? Quand les gens entendent parler de révolution chez nous, et à supposer qu’ils gardent alors leur sang-froid, ils envisagent un changement de mode de la propriété (géné- ralement la mise en commun des moyens de production) obtenu, soit par une législation selon les lois de la majorité, soit à l’occasion de la prise du pouvoir par une minorité.

Il est facile de voir que cet ensemble de notions n’a aucun sens dans les circons- tances historiques actuelles. D’une part, la prise de pouvoir par la violence est une idée romantique que le progrès des armements a rendue illusoire. L’appareil répres- sif d’un gouvernement a toute la force des tanks et des avions. Il faudrait donc des tanks et des avions pour l’équilibrer seulement. 1789 et 1917 sont encore des dates, mais ce ne sont plus des exemples.

En supposant que cette prise du pouvoir soit cependant possible, qu’elle se fasse dans tous les cas par les armes ou par la loi, elle n’aurait d’efficacité que si la France (ou l’Italie ou la Tchécoslovaquie) pouvait être mise entre parenthèses et isolée du monde. Car, dans notre actualité historique, en 1946, une modification du régime de propriété entraînerait, par exemple, de telles répercussions sur les crédits amé- ricains que notre économie s’en trouverait menacée de mort. Une révolution de droite n’aurait pas plus de chances, à cause de l’hypothèque parallèle que nous crée la Russie par des millions d’électeurs communistes et sa situation de plus grande puissance continentale. La vérité, que je m’excuse d’écrire en clair, alors que tout le monde la connaît sans la dire, c’est que nous ne -sommes pas libres, en tant que Français, d’être révolutionnaires. Ou du moins nous ne pouvons plus être des révolutionnaires solitaires parce qu’il n’y a plus, dans le monde, aujourd’hui, de politiques conservatrices ou socialistes qui puissent se déployer sur le seul plan national.

Ainsi, nous ne pouvons parler que de révolution internationale. Exactement, la révolution se fera à l’échelle internationale ou elle ne se fera pas. Mais quel est encore le sens de cet-te expression ? Il fut un temps où l’on pensait que la réforme internationale se ferait par la conjonction ou la synchronisation de plusieurs révo- lutions nationales ; une addition de miracles, en quelque sorte. Aujourd’hui, et si notre analyse précédente est juste, on ne peut plus penser qu’à l’extension d’une révolution qui a déjà réussi. C’est une chose que Staline a très bien vue et c’est l’explication la plus bienveillante qu’on puisse donner de sa politique (l’autre étant de refuser à la Russie le droit de parler au nom de la révolution).

Cela revient à considérer l’Europe et l’Occident comme une seule nation où une im- portante minorité bien armée pourrait vaincre et lutter pour prendre enfin le pou- voir. Mais la force conservatrice (en l’espèce, les États-Unis) étant également bien armée, il est facile de voir que la notion de révolution est remplacée aujourd’hui par la notion de guerre idéologique. Plus précisément, la révolution internationale ne va pas aujourd’hui sans un risque extrême de guerre. Toute révolution de l’avenir sera une révolution étrangère. Elle commencera par une occupation militaire ou, ce qui revient au même, par un chantage à l’occupation. Elle n’aura de sens qu’à partir de la victoire définitive de l’occupant sur le reste du monde.

À l’intérieur des nations, les révolutions coûtent déjà très cher. Mais, en considéra- tion du progrès qu’elles sont censées amener, on accepte généralement la nécessité de ces dégâts. Aujourd’hui, le prix que coûterait la guerre à l’humanité doit être objectivement mis en balance avec le progrès qu’on peut espérer de la prise du pouvoir mondial par la Russie ou l’Amérique. Et je crois d’une importance définitive qu’on en fasse la balance et que, pour une fois, on apporte un peu d’imagination à ce que serait une planète, où sont encore tenus au frais une trentaine de millions de cadavres, après un cataclysme qui nous coûterait dix fois plus.

Je ferai remarquer que cette manière de raisonner est proprement objective. Elle ne fait entrer en ligne que l’appréciation de la réalité, sans engager pour le moment de jugements idéologiques ou sentimentaux. Elle devrait, en tout cas, pousser à la réflexion ceux qui parlent légèrement de révolution. Ce que ce mot contient aujourd’hui doit être accepté en bloc ou rejeté en bloc. S’il est accepté, on doit se reconnaître responsable conscient de la guerre à venir. S’il est rejeté, on doit, ou bien se déclarer partisan du statu quo, ce qui est l’utopie totale dans la mesure où elle suppose l’immobilisation de l’histoire, ou bien renouveler le contenu du mot révolution, ce qui présente un consentement à ce que j’appellerai l’utopie relative.

Après avoir un peu réfléchi à cette question, il me semble que les hommes qui désirent aujourd’hui changer efficacement le monde ont à choisir entre les char- niers qui s’annoncent, le rêve impossible d’une histoire tout d’un coup stoppée, et l’acceptation d’une utopie relative qui laisse une chance à la fois à l’action et aux hommes. Mais il n’est pas difficile de voir qu’au contraire, cette utopie relative est la seule possible et quelle est seule inspirée de l’esprit de réalité. Quelle est la chance fragile qui pourrait nous sauver des charniers, c’est ce que nous examinerons dans un prochain article.

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6 décembre 2015 7 06 /12 /décembre /2015 10:01

C’est là le problème qui, s’est posé aux socialistes français, par exemple. Des scru- pules leur sont venus. La violence et l’oppression dont ils n’avaient eu jusqu’ici qu’une idée assez abstraite, ils les ont vues à l’œuvre. Et ils se sont demandé s’ils accepteraient, comme le voulait leur philosophie, d’exercer eux-mêmes la violence, même provisoirement et pour un but pourtant différent. Un récent préfacier de Saint-Just, parlant d’hommes qui avaient des scrupules semblables, écrivait avec tout l’accent du mépris : « Ils ont reculé devant l’horreur. » Rien n’est plus vrai. Et ils ont par là mérité d’encourir le dédain d’âmes assez fortes et supérieures pour s’installer sans broncher dans l’horreur. Mais en même temps, ils ont donné une voix à cet appel angoissé venu des médiocres que nous sommes, qui se comptent par millions, qui font la matière même de l’histoire, et dont il faudra un jour tenir compte, malgré tous les dédains.

Ce qui nous paraît plus sérieux, au contraire, c’est d’essayer de comprendre la contradiction et la confusion où se sont trouvés nos socialistes. De ce point de vue, il est évident qu’on n’a pas réfléchi suffisamment à la crise de conscience du socia- lisme français telle qu’elle s’est exprimée dans un récent congrès. Il est bien évident que nos socialistes, sous l’influence de Léon Blum, et plus encore sous la menace des événements, ont mis au premier rang de leurs préoccupations des problèmes moraux (la fin ne justifie pas tous les moyens) qu’ils n’avaient pas soulignés jusqu’ici. Leur désir légitime était de se référer à quelques principes qui fussent supérieurs au meurtre. Il n’est pas moins évident que ces mêmes socialistes veulent conserver la doctrine marxiste ; les uns parce qu’ils pensent qu’on ne peut être révolutionnaire sans être marxiste ; les autres, par une fidélité respectable à l’histoire du parti qui les persuade qu’on ne peut, non plus, être socialiste sans être marxiste. Le dernier congrès du parti a mis en valeur ces deux tendances et la tâche principale de ce congrès a été d’en faire la conciliation. Mais on ne peut concilier ce qui est incon- ciliable.

Car il est clair que si le marxisme est vrai, et s’il y a une logique de l’histoire, le réalisme politique est légitime. Il est clair également que si les valeurs morales préconisées par le parti socialiste sont fondées en droit, alors le marxisme est faux absolument puisqu’il prétend être vrai absolument. De ce point de vue, le fameux dépassement  du marxisme dans un sens idéaliste et humanitaire n’est qu’une plaisanterie et un rêve sans conséquence. Marx ne peut être dépassé, car il est allé jusqu’au bout de la conséquence. Les communistes sont fondés raisonnablement à utiliser le mensonge et la violence dont ne veulent pas les socialistes, et ils y sont fondés par les principes mêmes et la dialectique irréfutable que les socialistes veulent pourtant conserver. On ne pouvait donc pas s’étonner de voir le congrès socialiste se terminer par une simple juxtaposition de deux positions contradic- toires, dont la stérilité s’est vue sanctionnée par les dernières élections. De ce point de vue, la confusion continue. Il fallait choisir et les socialistes ne voulaient ou ne pouvaient pas choisir.

Je n’ai pas choisi cet exemple pour accabler le socialisme, mais pour éclairer les pa- radoxes où nous vivons. Pour accabler les socialistes,  il faudrait leur être supérieur. Ce n’est pas encore le cas. Bien au contraire, il me semble que cette contradiction est commune à tous les hommes dont j’ai parlé, qui désirent une société qui serait en même temps heureuse et digne, qui voudraient que les hommes soient libres dans une condition enfin juste, mais qui hésitent entre une liberté où ils savent bien que la justice est finalement dupée et une justice où ils voient bien que la liberté est au départ supprimée. Cette angoisse intolérable est généralement tournée en dérision par ceux qui savent ce qu’il faut croire ou ce qu’il faut faire. Mais je suis d’avis qu’au lieu de la moquer, il faut la raisonner et l’éclaircir, voir ce qu’elle signifie, traduire la condamnation quasi totale qu’elle porte sur le monde qui la provoque et dégager le faible espoir qui la soutient.

Et l’espoir réside justement dans cette contradiction parce qu’elle force ou forcera les socialistes au choix. Ou bien, ils admettront que la fin couvre les moyens, donc que le meurtre puisse être légitimé, ou bien ils renonceront au marxisme comme philosophie absolue, se bornant à en retenir l’aspect critique, souvent encore valable. S’ils choisissent le premier terme de l’alternative, la crise de conscience sera terminée et les situations clarifiées. S’ils admettent le second, ils démontreront que ce temps marque la fin des idéologies, c’est-à-dire des utopies absolues qui se détruisent elles-mêmes, dans l’histoire, par le prix qu’elles finissent par coûter. Il faudra choisir alors une autre utopie, plus modeste et moins ruineuse. C’est ainsi du moins que le refus de légitimer le meurtre force à poser la question. Oui, c’est la question qu’il faut poser et personne, je crois, n’osera y répondre légèrement.

LA RÉVOLUTION TRAVESTIE

Depuis août 1944, tout le monde parle chez nous de révolution, et toujours sincère- ment, il n’y a pas de doute là-dessus. Mais la sincérité n’est pas une vertu  en soi. Il y a des sincérités si confuses qu’elles sont pires que des mensonges. Il ne s’agit pas pour nous aujourd’hui de parler le langage du cœur, mais seulement de penser clair. Idéalement, la révolution est un changement  des institutions politiques et économiques propre à faire régner plus de liberté et de justice dans le monde. Pra- tiquement, c’est l’ensemble des événements historiques, souvent malheureux, qui amènent cet heureux changement.

I

 

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5 décembre 2015 6 05 /12 /décembre /2015 09:22

ou non, directement ou indirectement, voulez-vous être tué ou violenté ? Oui ou non, directement ou indirectement, voulez-vous tuer ou violenter ? » Tous ceux qui répondront non à ces deux questions sont automatiquement embarqués dans une série de conséquences qui doivent modifier leur façon de poser le problème. Mon projet est de préciser deux ou trois seulement de ces conséquences. En attendant, le lecteur de bonne volonté peut s’interroger et répondre.

 

SAUVER LES CORPS

 

Ayant dit un jour que je ne saurais plus admettre, après l’expérience de ces deux dernières années, aucune vérité qui pût me mettre dans l’obligation, directe ou indi- recte, de faire condamner un homme à mort, des esprits que j’estimais quelquefois m’ont fait remarquer que j’étais dans l’utopie, qu’il n’y avait pas de vérité politique qui ne nous amenât un jour à cette extrémité, et qu’il fallait donc courir le risque de cette extrémité ou accepter le monde tel qu’il était.

Cet argument était présenté avec force. Mais je crois d’abord qu’on n’y mettait tant de force que parce que les gens qui le présentaient n’avaient pas d’imagination pour la mort des autres. C’est un travers de notre siècle. De même qu’on s’y aime par téléphone et qu’on travaille non plus sur la matière, mais sur la machine, on y tue et on y est tué aujourd’hui par procuration. La propreté y gagne, mais la connaissance y perd.

Cependant cet argument a une autre force, quoique indirecte : il pose le problème de l’utopie. En somme, les gens comme moi voudraient un monde, non pas où l’on ne se tue plus (nous ne sommes pas si fous !), mais où le meurtre ne soit pas légitimé. Nous sommes ici dans l’utopie et la contradiction en effet. Car nous vivons justement dans un monde où le meurtre est légitimé, et nous devons le changer si nous n’en voulons pas. Mais il semble qu’on ne puisse le changer sans courir la chance du meurtre. Le meurtre nous renvoie donc au meurtre et nous continuerons de vivre dans la terreur, soit que nous l’acceptions avec résignation, soit que nous voulions la supprimer par des moyens qui lui substitueront une autre terreur.

À mon avis, tout le monde devrait réfléchir à cela. Car ce qui me frappe au milieu des polémiques, des menaces et des éclats de la violence, c’est la bonne volonté de tous. Tous, à quelques tricheurs près, de la droite à la gauche, estiment que leur vérité est propre à faire le bonheur des hommes. Et pourtant, la conjonction de ces bonnes volontés aboutit à ce monde infernal où des hommes sont encore tués, menacés, déportés, où la guerre se prépare, et où il est impossible de dire un mot sans être à l’instant insulté ou trahi. Il faut donc en conclure que si des gens comme nous vivent dans la contradiction, ils ne sont pas les seuls, et que ceux qui les accusent d’utopie vivent peut-être dans une utopie différente sans doute, mais plus coûteuse à la fin.

Il faut donc admettre que le refus de légitimer le meurtre nous force à reconsidérer notre notion de l’utopie.  À cet égard, il semble qu’on puisse dire ceci : l’utopie  est ce qui est en contradiction avec la réalité. De ce point de vue, il serait tout à fait utopique de vouloir que personne ne tue plus personne. C’est l’utopie absolue. Mais c’est une utopie à un degré beaucoup plus faible que de demander que le meurtre ne soit plus légitimé. Par ailleurs, les idéologies marxiste et capitaliste, basées toutes deux sur l’idée de progrès, persuadées toutes deux que l’application de leurs prin- cipes doit amener fatalement l’équilibre de la société, sont des utopies d’un degré beaucoup plus fort. En outre, elles sont en train de nous coûter très cher.

On peut en conclure que, pratiquement, le combat qui s’engagera dans les années qui viennent ne s’établira pas entre les forces de l’utopie et celles de la réalité, mais entre des utopies différentes qui cherchent à s’insérer dans le réel et entre lesquelles il ne s’agit plus que de choisir les moins coûteuses. Ma conviction est que nous ne pouvons plus avoir raisonnablement l’espoir de tout sauver, mais que nous pouvons nous proposer au moins de sauver les corps, pour que l’avenir demeure possible.

On voit donc que le fait de refuser la légitimation du meurtre n’est pas plus utopique que les attitudes réalistes d’aujourd’hui. Toute la question est de savoir si ces der- nières coûtent plus ou moins cher. C’est un problème que nous devons régler aussi, et je suis donc excusable de penser qu’on peut être utile en définissant, par rapport à l’utopie, les conditions qui sont nécessaires pour pacifier les esprits et les nations. Cette réflexion, à condition qu’elle se fasse sans peur comme sans prétention, peut aider à créer les conditions d’une pensée juste et d’un accord provisoire entre les hommes qui ne veulent être ni des victimes ni des bourreaux. Bien entendu, il ne s’agit pas, dans les articles qui suivront, de définir une position absolue, mais seu- lement de redresser quelques notions aujourd’hui travesties et d’essayer de poser le problème de l’utopie aussi correctement  que possible. Il s’agit, en somme, de définir les conditions dune pensée politique modeste, c’est-à-dire délivrée de tout messianisme, et débarrassée de la nostalgie du paradis terrestre.

 

LE SOCIALISME MYSTIFIÉ

 

Si l’on admet que l’état de terreur, avoué ou non, où nous vivons depuis dix ans, n’a pas encore cessé, et qu’il fait aujourd’hui la plus grande partie du malaise où se trouvent les esprits et les nations, il faut voir ce qu’on peut opposer à la terreur. Cela pose le problème du socialisme occidental. Car la terreur ne se légitime que si l’on admet le principe : « La fin justifie  les moyens. » Et ce principe ne peut s’admettre que si l’efficacité d’une action est posée en but absolu, comme c’est le cas dans les idéologies nihilistes (tout est permis, ce qui compte c’est de réussir), ou dans les philosophies qui font de l’histoire un absolu (Hegel, puis Marx  : le but étant la société sans classe, tout est bon qui y conduit).

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