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  • : Le blog de Benyounès Bellagnech
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  • : Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
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L'Homme et la société
Analyse institutionnelle et question politique
René Lourau
Citer ce document / Cite this document :
Lourau René. Analyse institutionnelle et question politique. In: L'Homme et la société, N. 29-30, 1973. Analyse
institutionelle et socianalyse. pp. 21-34.
doi : 10.3406/homso.1973.1831
http://www.persee.fr/doc/homso_0018-4306_1973_num_29_1_1831
Document généré le 16/10/2015
analyse institutioniielle
et question politique
RENE LOURAU
La question politique est au centre de l'analyse institutionnelle.;
L'analyse institutionnelle ne se confond pourtant pas avec le discours
révolutionnaire institué, ni avec des modes d'action dits réformistes ou
révolutionnaires. Elle ne se confond pas davantage avec telle ou telle méthode
d'intervention sociologique, psycho-sociologique, psychanalytique ou
pédagogique. Les diverses origines psychothérapique, pédagogique -de l'analyse
institutionnelle, sont ou dépassées ou en voie de dépassement.,
L'EFFET MUHLMANN
En 1972 et dans le * courant de 1973, assez nombreuses sont les
pubUcations ou les recherches non encore publiées qui aUmentent le courant
d'analyse institutionnelle (1).
Et cependant, les recherches qui se réfèrent directement ou non à ce
courant restent relativement peu connues, si l'on excepte un cercle de
(1) Outre les publications qui seront citées dans le cours de cette présentation, indiquons :
Jean-Pierre Evrard, La psychiatrie instituée, thèse de médecine, à paraître aux éditions Anthropos,
collection « Contre-sociologie ».
Jacques Guigou, Critique des systèmes de formation, éditions Anthropos, 1972.
Rémi Hess, L'analyseur maoïste, 1963-1973, thèse de troisième cycle, à paraître aux éditions
Anthropos, collection « Contre-sociologie », extraits dans Autogestion et socialisme, N. 22-23.
Georges Lapassade : articles dans Connexions, N. 3 et 4 ; un ouvrage collectif en portugais, paru au
Brésil en 1972.
René Lourau, Les analyseurs de l'église, éditions Anthropos, 1972, collection « Contre-sociologie » ;
un article dans les Temps Modernes, N. 312-313, 1972.
Antoine Savoye, La forme parti », thèse de troisième cycle, à paraître aux éditions Anthropos,
collection « Contre-sociologie ».
Yves Stourdzé, Le champ organisationnel, thèse de troisième cycle, Editions Marne, 1973.
22 RENE LOURAU
sociologues, de psycho-sociologues et surtout de praticiens de la formation et
de l'intervention (2). Une hypothèse quant à l'expUcation de cette faible
diffusion est la suivante : le pubUc commence à en avoir assez des tentatives
« anti » (anti-psychiatrie, anti-pédagogie, anti-ethnologie, etc.), et met dans le
même sac la science officielle et les aspects marginaux ou critiques de ces
sciences. Quand tout un monde celui du savoir institué se lézarde, ce n'est
pas de nouvelles idéologies critiques dont on éprouve le besoin, mais de
pratiques de plus en plus radicales. ,
Les manifestations concrètes de la critique sociale, l'analyse
institutionnelle n'a cessé, ces dernières années, de les présenter comme ses véritables
<r travaux pratiques », , comme sa seule réaUsation possible, et donc comme
son dépassement naturel. Ces critiques en acte se multipUent en France et
dans quelques autres pays. Rappelons-en quelques formes : grèves non
institutionnelles (non programmées et/ ou non acceptées par les syndicats) ;
occupation de Ueux administratifs tombant sous le coup de la loi « anti-casseur »,
contre-institutions de lutte dans l'éducation et dans la psychiatrie, prises de
paroles et passages à l'acte chez les paysans et les commerçants ; désertion de
la famUle, de l'école et du travail par les adolescents et les jeunes ;
revendications de plus en plus audacieuses des minorités ethniques ou
sexuelles... Derrière ces analyses en acte de la crise des institutions, la critique
idéologique essaie de suivre, péniblement, dépassée non parce qu'insuffisante,
mais parce que « manquant de pratique ». L'intervention sur les lieux de la
pratique sociale, par des collectifs d'usagers ou d'employés, guidés ou non (au
moins au départ) par une quelconque doctrine « de gauche » ou « d'extrême
gauche », la voUà, l'analyse institutionnelle sur le terrain.
L'expérimentation et la théorisation de formes d'intervention plus
« réguUères », plus proches des spéciaUtés en sciences sociales, se poursuivent
néanmoins. Et simultanément la critique interne, l'auto-destruction de ces
sciences, ou fragments de sciences, s'approfondissent. La dimension
institutionnelle surgit dans les écrits des sociologues ou psycho-sociologues
extérieurs à notre courant, portée à la fois par l'orientation des luttes et par le
souffle non épuisé de la sociologie marxiste de la connaissance dans la lignée
de Lukacs et Goldmann (3). Une des dernières garanties scientistes de
l'analyse institutionnelle, à savoir la psychanalyse, commence à être menacée
de l'extérieur et de l'intérieur (4). Qu'on ne s'étonne pas de cet usage du
vocabulaire militaire, car c'est bien d'une lutte sociale, et pas seulement d'une
12) Deux autres numéros spéciaux de revues paraissent cette année, consacrés à l'analyse
institutionnelle : Connexions (revue de l'A.RJ.P.) et Pour (revue du G.R.E.P.).
(3) Par exemple : René Barbier, « Une analyse institutionnelle du service social », Sociologie du
travail, N. 1, 1973. François Georges, « Le marxisme de l'extérieur », Temps Modernes, N. 318, 1973,
et « Oublier Lénine »; Temps Modernes, N. 321, avril 1973. Gian Antonio Gilli, Corne se fa ricerca,
Mondadori, Vérone, 1971, tr. à paraître aux éditions Anthropos, collection « Contre-sociologie ».
P. Hiernaux, Les pédagogies institutionnelles et l'animation culturelle en milieu rural..., Groupe de
Sociologie rurale et urbaine, Louvain, 1971.
(4) De l'intérieur : L'Anti-Oedipe, de Deleuze et Guattari, éditions de Minuit, 1972. De l'extérieur
(par un sociologue), Le psychanalysme, de Robert Castel, Maspero, 1973.
ANALYSE INSTITUTIONNELLE ET QUESTION POLITIQUE 23
guerre en dentelles de papier qu'U s'agit aujourd'hui. Une lutte entre toutes
les forces qui volontairement ou non garantissent l'ordre féodal capitaliste
dans lequel toutes les institutions nous font vivre, et les forces qui cherchent
à renverser cet ordre partout où U se cache sous ses maquillages modernistes,
productivistes ou humanistes.
Les forces oppositionnelles dans lesquelles s'inscrit l'analyse
institutionnelle sont minoritaires et ne peuvent que rester minoritaires, même
lorsqu'elles ont la sympathie des masses, ce qui est assez rare. La problématique de
l'avant-garde se pensant comme conscience des masses attardées, et visant à
s'emparer de ces masses, est étrangère à l'analyse institutionnelle. Tous les
exemples de groupes et de mini-organisations qui finissent (cela arrive) par
devenir des « organisations de masse » sont là pour illustrer et vérifier en
permanence une grande « loi » sociologique que Mùhlmann, traitant des
mouvements messianiques révolutionnaires, énonce comme suit : l'institution
naît et se développe grâce à l'échec de la « prophétie », cette dernière
pouvant être (ajoutons-le) de nature non directement religieuse (5).-
Ce que la sociologie nomme la dégénérescence des institutions sous
l'effet de l'organisation bureaucratique, c'est en fait le mouvement même de
l'institution. Du point de vue de la « prophétie » initiale, le mouvement est
effectivement entropique. Mais du point de vue du développement des formes
sociales, c'est d'une dynamique qu'il faut parler. L'institutionaUsation n'est
pas une « chute », une maladie. Elle est le résultat de l'action du principe
d'équivalence qui régit la vie sociale, et dont l'effet Mùhlmann est un
corollaire.
INSTITUTIONALISATION ET PRINCIPE D'EQUIVALENCE '¦
Proclamé par la Révolution française dans le domaine du droit et des
échanges (une même loi pour toutes les provinces, une même mesure de
longueur, de poids, etc.), énoncé quatre-vingts ans plus tard par Marx dans le
domaine de l'économie (l'argent, équivalent général de toute marchandise, et
la marchandise équivalent général de toute relation sociale dans le
capitalisme), le principe d'équivalence aurait dû fournir la base théorique des
sciences sociales telles qu'elles se sont développées à partir de la seconde
moitié du dix-neuvième siècle. Négligé par le marxisme institutionnel
comme par la sociologie et l'économie officielle, ce principe n'a pu être remis
en lumière qu'à la faveur des dernières lectures (critiques) des uvres de
Marx, et surtout à la lumière de la crise généralisée des institutions, de
l'analyse institutionnelle faite par tous. L'ancienne théorie révolutionnaire
l'ignorait, et servait donc d'écran dans la pratique. On comprend alors que les
nouvelles formes de lutte anti-institutionnelle, ainsi que les théorisations qui
tentent de donner à ces luttes leur concept, aient parfois tendance à balayer
non seulement l'ancien monde, mais la théorie révolutionnaire de l'ancien
monde, au moins dans sa version dominante et instituée.
(5) W. Mùhlmann, Messianismes révolutionnaires du Tiers-Monde, tr. fr. Gallimard, 1968.
24 RENE LOURAU
La théorisation du principe d'équivalence exige des développements
pratiques si nouveaux que les tentatives actuelles apparaîtront sans doute
comme de timides variations sur un thème connu. Dans un souci didactique,
U faut cependant s'efforcer sur le papier, de « faire avancer la théorie ». Ce
« forcing » sera d'autant plus exemplaire qu'U sera au plus vite dépassé et
ridicuUsé par la pratique. .
La loi de la valeur, fondée sur le travaU (sur le temps de travail), nie
toutes les autres valeurs particuUères héritées du féodalisme et de la
métaphysique antique. Dès le moment où un étalon, un équivalent général, est donné,
U ne peut que faire dépérir et à la longue, supprimer en fait, sinon en droit,
les valeurs qui n'auraient pas quelque part, pour base matérielle ultime, la
marchandise et son abstraction x l'argent (et l'abstraction de l'argent : le code
de la circulation bancaire). C'est du moins ce qui devrait se passer si d'une
part la théorie de la valeur dans le marxisme était dogmatiquement et
éternellement... valable et, d'autre part, si elle ne possédait pas sa propre
contradiction. Or, à la suite de travaux comme ceux de G. Bataille, Castoriadis
et Baudrillard, l'idée de maintenir une valeur d'usage, opposée à la
valeur d'échange, apparaît comme héroïque mais vaine. Pas de valeur
échappant à la loi de la valeur d'échange : l'économie politique est une
économie du signe signe de possession, ostentation, gaspUlage, et c'est à
l'aune de la valeur d'échange que toutes les productions viennent se mesurer,
y compris les productions corporelles ou intellectuelles (6). ,
Le maintien d'une valeur d'usage comme « point d'honneur » humaniste,
dans l'économie poUtique marxiste, devient une contradiction en soi. Quant à
la vaUdité de la théorie marxienne à mesure que se développe le capitalisme,
eUe est fortement mise en question lorsque l'on constate que la mesure de
toutes choses le temps de travail, tend à diminuer ou à être à la Umite
supprimée par la diminution du temps de travail, par l'automation et surtout
par la valorisation de la consommation comme activité supérieure à la
production. Dans sa genèse sociale comme dans sa genèse théorique, la
théorie de la valeur d'usage est donc battue en brèche.
Loin d'abattre tout l'édifice de la pensée révolutionnaire, cette épreuve
renforce la loi de la valeur (d'échange), que la bourgeoisie française a pour la
première fois expUcitement énoncée dans les cahiers de doléances rédigés
souvent dans les loges maçonniques, en 1 789.
De même que le juridisme de 1789 ne pouvait que laisser échapper le
champ d'appUcation économique de la loi de la valeur, de même
l'économisme de Marx ne pouvait que laisser échapper son champ d'appUcation
juridique et techno-juridique (j'entends par là le domaine des mesures, poids,
code des contrôles, de la circulation des marchandises, que l'on trouve dans la
pensée de 1789). Il faut maintenant tenter de re formuler le principe
d'équivalence en l'appUquant à la production et à la reproduction des formes
sociales, c'est-à-dire, aux institutions.
(6) Jean Baudrillard, Pour une critique de l'économie politique du signe, Gallimard, 1972; Le
miroir de la production. Pour Castoriadis et le groupe « S ou B », cf. note 11.
ANAL YSE INSTITUTIONNELLE ET QUESTION POLITIQUE 25
L'effet Mùhlmann, habituellement décrit en termes de « récupération »
ou « d'intégration », désigne le processus par lequel des forces sociales ou
marginales, ou minoritaires, ou anomiques (ou les trois à la fois) prennent
forme, sont reconnues par l'ensemble dû système des formes sociales déjà là.
L'institué accepte l'instituant lorsqu'U peut l'intégrer, c'est-à-dire le rendre
équivalent aux formes déjà existantes. L'exemple souvent invoqué des
mouvements d'avant-garde finissant dans l'académisme est déjà assez probant,
même si le contre-académisme de certains de ces mouvements subsiste
longtemps après que le processus d'intégration est achevé. Celui des
mouvements poUtiques suivant l'itinéraire que Sartre a reconstitué, jusqu'à l'institutionaUsation
définitive, est également assez connu. Dans le domaine reUgieux,
qui est celui qu'étudie Mùhlmann, le passage du mouvement à la secte ou à
l'église « établie » est presque une banalité. Moins exploré est le champ de
l'institutionalisation du savoir social mort (détruit par d'autres forces) en une
« science ». La critique idéologique dans diverses spéciaUtés scientifiques met
en lumière, trop timidement parfois (en négUgeant ou en ne voyant pas
l'équivalence entre le productivisme de l'économie et le productivisme
scientifique) le processus d'institutionaUsation, les rapports entre genèse
sociale et genèse théorique des concepts et des méthodes. Il est symptômatique
qu'une revue aussi officielle que la Revue internationale des sciences
sociales, patronée par l'UNESCO, consacre un de ses derniers numéros (1972,
N. 4) à « Ethique et institutionaUsation dans les sciences sociales », même si
c'est sous un angle assez académique.
Comment se déroule cette sorte de « crise sacrificieUe » qui fait passer le
mouvement dans le moule de l'institution, de manière souvent très progressive
et même imperceptible pour une grande partie des acteurs et des témoins ?
Sans pouvoir ici entrer dans le détail des recherches (7), U est possible de
généraliser l'effet Mùhlmann, à savon- la fonction de l'échec de la prophétie,
à tout mouvement social, de quelque nature qu'il soit. Le « sacrifice » (qui
en est un, réel, pour certains membres du groupe ou du mouvement initial, et
en tous cas pour certaines des idées, certains des thèmes qu'avait formulés le
mouvement) est imposé par la pression des autres institutions et,
éventuellement, par la pression directe de l'Etat, de la classe dominante, désireux de
faire rentrer dans le rang, en les transformant en « matière sociale »
échangeable, les forces instituantes du mouvement oppositionnel. Une nouveauté
esthétique, une déviance Ubidinale, un courant de révolte et de négation de
l'ordre existant, une particularité culturelle, etc., etc., s'institutionalisent en
entrant en concurrence réguUère avec leurs homologues déjà existants sur le
marché. Le processus de bureaucratisation n'est qu'une manifestation, un
effet de l'institutionaUsation.
(7) Sur les rapports entre genèse sociale et genèse théorique du concept d'institution (à paraître) :
aux origines du christianisme, à l'époque de la Réforme, de la Révolution française, et dans le
mouvement révolutionnaire moderne.
26 RENE LOURAU
L'INTERVENTION ET LES ANALYSEURS
Pourquoi, comment intervenir dans le réseau institutionnel régi par le
principe d'équivalence, et par conséquent prêt à repriser la moindre
déchirure, à colmater la moindre brèche, à rétablir sans cesse son équiUbre ? Telle
serait la question posée si l'on se plaçait du point de vue de Y analyse
systémique, dernier avatar de l'analyse organisationnelle (8). Or, l'analyse
institutionnelle, parce qu'elle cherche à découvrir l'action de l'institué (de
l'Etat, du système économique, de l'idéologie dominante) dans toutes les
organisations, ne saurait privilégier les « propriétés homéostatiques » des
ensembles sociaux. Ce qu'elle vise à découvrir, au contraire, c'est le négatif
non intégré, non « récupéré », non dépassé, par l'intermédiaire des analyseurs
qui provoquent l'impensé de la structure sociale à se manifester. .
Si on laisse (provisoirement) de côté la question des finaUtés de
l'intervention socianalytique, de l'analyse institutionnelle en situation de
commande, sur un terrain déUmité à l'avance par le cUent, pour poser le
problème des outils de l'intervention, de la méthode, on s'aperçoit que la plus
grande confusion règne en ce moment. Dans un texte récent, le
psychosociologue Max Pages se demande si l'on peut savoir, qui, du danseur, du
masseur, de l'agitateur poUtique, du psychanalyste, est aujourd'hui «
psychosociologue ». L'allusion au danseur et au masseur provient de l'entrée en
scène récente des méthodes d'expression corporelle et de bio-énergie reichienne.
Nombreux sont les spécialistes de l'intervention qui tendent à se
reconvertir dans les techniques corporelles, ou tout au moins à les introduire,
plus ou moins parcimonieusement, dans leur outillage habituel.
Nouveaux venus sur le terrain de l'intervention, Mendel et son équipe
tentent de reprendre à zéro une problématique vieille de dix ou vingt ans (la
socianalyse de Van Bockstaele) et découvrent soudainement la dimension
institutionnelle de la « sociopsychanalyse ».
A l'autre bout de la théorie sociale, des sympathisants de l'ancienne
Internationale Situationniste (« pro-situs » se défendant de l'être, car dans sa
dernière encycUque le leader des anciens situationnistes a fulminé contre les
« pro-situs ») proposent eux-aussi, en guise de moyen de rencontre et de
préalable à l'organisation du prolétariat... la bio-énergie de Reich. Voici donc
le grand déviant de la psychanalyse invoqué simultanément par un professeur
de psychologie sociale et par les épigones de la « critique radicale »...
Dans le courant d'analyse institutionnelle, on voit F. Guattari couvrir
tactiquement du manteau de l'analyse institutionnelle, un dossier explosif sur
l'homosexuaUté : « L'analyse institutionnelle (...) impUque, dit Guattari, un
décentrement radical de renonciation scientifique. Mais il ne suffit pas, pour
y parvenir, de se contenter de « donner la parole » aux sujets concernés
c'est quelques fois une démarche formelle, jésuitique même encore faut-il
N. spécial (8) Michel 1971, Crozier, « Analyse «Sentiments, de systèmes et organisations sciences sociales et systèmes », IL », Revue française de sociologie,
ANALYSE INSTITUTIONNELLE ET QUESTION POLITIQUE 27
créer les conditions d'un exercice total, voire paraxystique, de cette
enunciation » (9).
Le courant socianalytique, qui s'exprime dans cette revue à travers
plusieurs monographies d'intervention a eu, lui aussi, l'occasion de mettre en
question les procédures de l'intervention sur le terrain, au cours des journées
d'études organisées à Paris, en juin 1972, et dont les compte-rendus ont paru
depuis (10). On sent donc une convergence indéniable entre les deux
tendances psychanalytique et socianalytique, de l'analyse institutionnelle.
Convergence quant au constat des difficultés, voire de l'impasse,
rencontrées après quelques années consacrées à épuiser et à tenter de dépasser
les contradictions des méthodes issues des sciences humaines et constituées de
façon plus ou moins autonome sous les appellations de psychothérapie
institutionnelle, pédagogie institutionneUe, socianalyse...
Convergence également quant à l'analyse des finaUtés de l'intervention
sociale pratiquée au nom d'une méthode scientifique ou para-scientifique : les
analyseurs naturels, les analyseurs historiques, renvoient l'analyste, reconnu
ou non, patenté ou non, dans la poubelle des spéciaUtés en déroute.
Convergence enfin dans la mise en question encore très timide, du mode
d'expression de l'analyse institutionnelle en tant que discours (théorique ou
empirique) oscillant entre la parole critique et la parole poétique,
reproduisant ainsi l'itinéraire des mouvements d'avant-garde qui, tel le surréaUsme,
ont achoppé sur la contradiction entre le discours intellectuel, lourd de
références à Marx, Hegel ou Trotsky, et le discours « schizo-analytique »
d'Artaud ou de récriture automatique.
C'est dans la pratique des quelques interventions « réguUères » que nous
pouvons faire sur commande, mais d'abord dans notre pratique quotidienne
(qui inclut notre pratique de l'écriture et notre pratique d'enseignants) que
l'analyse des imputations institutionnelles doit s'effectuer. Les analyseurs ne
viennent pas seulement à notre rencontre dans les moments et sur les lieux
où nous sommes institués « spéciaUstes » de l'analyse institutionnelle, mais
tout au long de nos jours et de nos nuits blanches ou noires.
TACTIQUE, STRATEGIE, ALLIANCES
A travers quelques individus et plus généralement à travers le Groupe de
Pédagogie Institutionnelle , G.P.I. (11), comme par certains numéros de sa
revue, le groupe Socialisme ou Barbarie a exercé et continue après sa
disparition en 1 966 d'exercer une influence déterminante sur l'analyse
institutionnelle, comme sur d'autres courants restés, eux, dans l'orbite du «
poUtique ». La mise en question du staUnisme et du trotskysme, l'analyse de la
bureaucratie, la reprise des thèses ultra-gauches concernant le parti et en
général toute organisation poUtique, l'approfondissement de la théorie de
(9) « Trois milliards de pervers », Encyclopédie des homosexualités, N. spécial de Recherches, mars
1973.
(10) « Les analyseurs arrivent », Temps Modernes, N. 317, 1972. .
(11) Le G.P.I. (groupe de pédagogie institutionnelle) s'est constitué à l'origine (1964) autour de
R. Fonvieille, B. Bessières, Y. Janin, Florence Ribon, M. Lobrot, G. Lapassade et R. Lourau.
28 RENE LOURAU
l'autogestion (c'est par là que le G.P.I., prônant à l'époque, 1964-1966,
l'autogestion pédagogique, a rencontré pendant quelques mois « S» ou B.»
dans l'arrière salle du « Tambour » de la place de la Bastille et à la
MutuaUté), la critique de la sociologie néo-américaine des Crozier et Touraine,
et pour finir la mise en question radicale du marxisme en tant qu'ultime fleur
carnivore du capitaUsme, tous ces thèmes, que l'on rencontre si souvent,
depuis Arguments, depuis l'Internationale Situationniste et depuis 1968, chez
tant de sociologues ou de théoriciens de la société, viennent en grande partie
du groupe formé autour de Socialisme ou Barbarie, entre 1948 et 1966.
Ce n'est donc pas un salut académique qui sera fait ici aux publications
qui, depuis peu de temps, réunissent une partie des textes dispersés, émanant
de quelques leaders de « S ou B ». En 1971, c'est Eléments d'une critique de
la bureaucratie, de Claude Lefort (12), En 1973, c'est Dérive à partir de Marx
et Freud, de Lyotard(13). Et enfin le premier d'une longue série de volumes
de Corneille Castoriadis, La société bureaucratique (14).
A travers Lapassade et Lobrot,; anciens membres de Socialisme ou
Barbarie, l'analyse institutionnelle est directement tributaire de la recherche
effectuée par Castoriadis (ex. ChauUeu, exCardan, etc.) et ses amis. A travers
des hommes comme Daniel Mothé ou Yvon Bourdet {Autogestion et
Socialisme, revue paraissant depuis 1966), sans parler d'autres héritiers du fameux
groupe, que l'on retrouve ici ou là dans divers groupes, revues ou maisons
d'édition, l'influence s'élargit encore. Si l'on rappelle qu'avant 1968 « S. ou
B.» et l'Internationale Situationniste ont collaboré au moins pour un
manifeste commun (Canjuers-Debord), on aura une idée, même sommaire, du
rôle joué par la revue et le groupe « S. ou Bj» dans le renouvellement
théorique en cours. L'ébauche de théorisation de l'analyse institutionnelle
dont témoignent les pubUcations de notre courant, ne s'est pas appuyée
seulement sur la psychothérapie institutionnelle (concept d'analyseur), sur la
pédagogie institutionneUe (concept d'autogestion) ou sur diverses tendances
de la psycho-sociologie et de la socianalyse (concept d'analyse de la demande
et de la commande, concept d'implication) ; elle a largement emprunté aux
deux derniers articles de Cardan-Castoriadis (dans les numéros 39 et 40 de
Socialisme ou Barbarie (15)). \ , Un autre courant, en partie commun avec celui qui vient d'être défini, a
sous l'impulsion de Henri Lefebvre, puis des Situationnistes, puis de toute
une frange anarchiste et ultra-gauche (jusqu'aux « maos libidinaux » de Vive
la Révolution, du journal Tout et de ses actuels héritiers M.L.F., F.H.A.R.,
écologistes, etc.), développé la thèse de la vie quotidienne et de la critique de
la vie quotidienne comme nouvelle orientation de la sociologie et de la
poUtique.
(12) Droz, Genève, 1971."
(13) Collection de poche 10/18, 1973.
(14) Collection de poche 10/18, 1973.
(15) Cf. dans Groupes, organisations et institutions, de Lapassade (Gauthier- Villars, 1967) les
développements sur la bureaucratie. Et dans mes livres, l'Instituant contre l'institué et L'analyse
institutionnelle, la discussion et l'utilisation des thèses de Cardan-Castoriadis sur le concept
d'institution, l'instituant, l'institué...
ANAL YSE INSTITUTIONNELLE ET QUESTION POLITIQUE 29
Issu du marxisme,! du maoïsme et de l'anarchisme plutôt que du
trotskysme; ce courant rejoint la Ugnée de « S, ou Bk» sur de nombreux
points (critique du staUnisme, de la bureaucratie, autogestion, ouverture aux
expériences quotidiennistes, critique du savoir institué, etc.). Il se situe aussi,
souvent (y compris et d'abord avec Henri Lefebvre) au voisinage des courants
avant-gardistes partis de la révolte esthétique pour atteindre à la révolution
culturelle, à la théorie révolutionnaire, au quotidiennisme (surréaUstes et
situationnistes) (16).
Ces deux grands courants, avec ceux qui « objectivement » ou «
subjectivement » s'y rattachent tout en sacrifiant au rituel inteUectuel de la
polémique pure et dure, constituent en 1973 une force idéologique
caractérisée à la fois par sa relative cohérence théorique et par sa dispersion. Que de
tactiques qui ne sont en fait que des effets de contraintes objectives, déguisées
en « choix » ou en* « bases théoriques » (j'avais écrit « vases » !). Divers
modes d'action, que l'on peut classer selon une typologie primitive dans leurs
rapports : aux institutions (action institutionnelle ; action
anti-institutionnelle...) sont en réaUté en jeu. Au-delà de la grande banlieue parisienne, de
« formidables » débats idéologiques ne sont plus perçus qu'à la manière de
dissonances mineures. La stratégie d'ensemble d'une partie non négUgeable
des intellectuels de tout ordre et de tout statut est, de plus en plus
clairement, une stratégie de lutte anti-institutionnelle.
Se pose .. alors la question, . famiUère aux « poUtiques » ou « expoUtiques
», redoutable pour les « apoUtiques » de l'analyse institutionnelle,
des alliances éventuelles, possibles, souhaitables. \
CENTRE, PERIPHERIE, MODES D'ACTION
Que faut-il entendre par « luttes anti-institutionnelles » ? Sûrement pas
des luttes cantonnées dans le « social » et négligeant la « dimension
poUtique », le pouvoir d'Etat, etc. Nous refusons la discussion qui consiste à
opposer le « centre » à la « périphérie », car le pouvoir central est partout, et
c'est même là le fondement de l'analyse institutionnelle par rapport aux
autres méthodes d'analyse et d'intervention micro-sociologiques. Et non
seulement le pouvoir d'Etat (la centralité) est toujours présent/ absent partout,
sur les lieux de n'importe quelle pratique sociale (y compris la pratique des
« révolutionnaires »), mais encore le « centre » ne peut être véritablement
abordé, analysé, attaqué,' que dans les soi-disant «périphéries»^ ce qui
confère à l'analyse institutionnelle une orientation macro-sociale.
En effet, si le champ d'intervention de l'analyse institutionnelle est
micro-social (limité par le temps et le lieu de l'intervention sur le terrain), son
(16) « L'esthétique a été pour le politique que j'étais (et reste?) non pas un alibi, une retraite
confortable, mais la faille et fissure pour descendre dans le sous-sol de la scène politique (...) De là l'équation : esthétique» atelier à forger les concepts critiques les plus discriminants » (Lyotard, Dérive
à partir de Marx et Freud, déjà cité, p. 20).
30 RENE LOURAU
champ d'analyse est macro-social, puisqu'il s'agit précisément de retrouver,
dans les secteurs et les moments apparemment non-poUtiques, la puissance et
l'action du poUtique en tant que centraUté déterminante de toute périphérie.
Le « centre » en tant que Ueu symboUque du pouvoir est une
abstraction s'appuyant sur l'existence très concrète de l'armée et de la poUce. Il
n'existe en tant que force permanente que dans la « périphérie » et donc la
périphérie n'est nulle part, si ce n'est dans le mythique « centre » que les
idéologies révolutionnaires s'acharnent à combattre dans l'abstraction imposée
justement par le « centre », avec les moyens imposés par le « centre »
(s'organiser pour lutter, institutionaUser les mouvements sociaux afin qu'Us
deviennent des « forces poUtiques » parfaitement équivalentes aux forces
poUtiques instituées).
Parce que le social n'est pas séparé du poUtique, pas plus que ces deux
« instances » ne sont séparées de l'économique ou de l'idéologique (sauf dans
le découpage institué par la pensée officielle, les rubriques des journaux et les
théories « néo-marxistes »), l'analyse institutionnelle ne concerne pas un
« niveau » périphérique ou vaguement complémentaire de « l'analyse
poUtique », pas plus qu'elle ne constitue un « niveau » du sandwich psychanalytico-groupiste-organisationnel-institutionnel-économique-macro-social
des
psycho-sociologues à la mode.
L'appareU d'Etat, est-ce le gouvernement, un ensemble de ministères se
répartissant l'usage du pouvoir discrétionnaire ou tempéré par un Parlement ?
Est-ce le Parlement et ses commissions, ses partis, ses groupes de pression ?
Est-ce un certain nombre de « grands corps » infiltrés dans certains ministères
et contrôlant l'ensemble de l'administration ? Est-ce l'administration, avec ses
grands directeurs permanents et son réseau bureaucratique dont les ultimes
tentacules se révèlent être la foule des petits chefs et des contrôleurs sociaux
de toute sorte, de l'enseignant à l'assistant social et au flic de quartier ?
« S'emparer du pouvoir d'Etat », qu'est-ce que cela veut dire ? Se
substituer aux ministres en place ? à la majorité parlementaire en place ?
aux grands corps en place ? aux bureaucrates en place (c'est-à-dire, selon le
cas, au tiers ou à la moitié de la population du pays employée dans les
« services » ? ). L'Etat ayant changé de mains, est-ce à dire que le reste, la
périphérie, les « institutions » au sens classique du terme, suivra ? La société
civUe est-elle une espèce de wagon de queue de l'Etat ? L'Etat, considéré
comme distinct de la société civile, est-il autre chose qu'une abstraction
juridico-poUtique inventée par la bourgeoisie pour son propre usage ? N'en
va-t-il pas de , même avec les partis et autres grandes organisations de
régulation au sein du jeu imposé par le pouvoir actuel : fabriquant de
l'équivalence pour la plus grande gloire de l'Etat de fait, les groupements
poUtiques et syndicaux institutionaUsés peuvent-ils espérer nier les institutions
en place, alors qu'ils ont pour fonction directe et finalement pour unique
justification de les renforcer et de les légitimer en tant qu'institutions
« démocratiques » ?
Voilà quelques-unes des questions que pose en creux le discours
poUtique au moment où U énonce une critique de l'ordre actuel et les
ANAL YSE INSTITUTIONNELLE ET QUESTION POLITIQUE 3 1
moyens ~ de le renverser. Qu'est-ce que la poUtique ? ou le politique ?
Qu'est-ce qui est poUtique, et qu'est-ce qui ne l'est pas ? Commentant les
résultats d'une enquête auprès des travailleurs sociaux, les responsables de la
revue Esprit déclaraient récemment : « En effet, si le thème « poUtique » est
omniprésent, la réaUté qu'il recouvre va de la critique de l'administration à la
lutte pour le pouvoir d'Etat... Force nous a été de constater que ce concept
devenu poubelle confirmait l'intensité du malaise en aggravant la
confusion »...
L'inflation dans l'usage du mot « poUtique » (précédé de la ou de le, ou
employé comme adjectif neutre) produit des effets confusionnistes. Pour les
uns (encore les plus nombreux) U se réfère à l'action des organisations
spéciaUsées, et pour les autres, U concerne les rapports de pouvoir en général
(par exemple, entre l'homme et la femme, ou entre l'élève et le maître, etc.).*
Entre les « centraUstes » et les « périphéristes », la bataille est peut-être
engagée, mais dans l'obscurité sémantique. Aussi aurait-on avantage à utiUser
des notions encore schématiques mais qui ont l'intérêt de dépasser aussi bien
la distinction entre légal et illégal que les distinctions entre idéologique,
poUtique, économique, social. . Ces notions, peu mises à l'épreuve jusqu'ici,
tournent autour de l'idée de mode d'action :
1 -Mode d'action institutionnelles : toute pratique dont les effets, sinon
les intentions ou l'accompagnement idéologique, s'intègrent dans le
fonctionnement de l'institué ou le renforcent tout en s'opposant apparemment à lui :
aussi bien les actions « légales » que les actions tolérées selon la conjoncture
politique générale, même s'il s'agit du programme d'une organisation oppositionnelle,
ou de la fondation d'une association nouvelle sous le signe du
changement. Je rappelle à ce propos que la théorie de l'action institutionnelle
a été développée comme telle, à la Libération, par les jeunes de l'Action
CathoUque (Rémi Montagne, etc.) et définie à la fois comme une entrée (un
« entrisme » ï) des chrétiens dans les institutions existantes et comme la
volonté de créer de nouvelles institutions... sur le patron des anciennes. Les
première et deuxième Internationales avaient déjà mis en pratique et
partiellement théorisé ce mode d'action, en préconisant la création de coopératives
et de tout un réseau de « contre-institutions » ouvrières, destinées en principe
à combattre le capitaUsme sur son propre terrain (la production), mais très
vite « récupérées » ou absorbées en vertu du principe d'équivalence dont U a
été parlé plus haut, et que le marxisme avait « oublié » d'inscrire dans sa
théorie sociale (se contentant de l'établir au « niveau » économique, d'où la
persistance et l'accroissement de ce que j'ai appelé « l'obstacle
institutionnel », dans le chapitre de L'analyse institutionnelle consacré au
marxisme). La problématique actuelle de l'autogestion reprend en partie le vieux
débat de la deuxième Internationale : les divers modes d'action possibles sont
au centre des discussions acharnées et des exclusives lancées de part et
d'autre. Mais le vocabulaire employé obscurcit tout, puisque l'on se contente
en général d'opposer un réformisme et un révolutionnarisme tout aussi
subjectifs l'un que l'autre : c'est ainsi que des organisations révolutionnaires
dont l'essentiel de l'activité suit le mode d'action institutionnelle et s'oppose
32 RENE LOURAU
à toute « provocation » traitent sans cesse de réformistes, des groupes ou des
organisations qui s'efforcent d'aUer au-delà de l'action institutionnelle, tout
en ayant conscience des imbrications quasi perpétuelles entre les différents
modes d'action (17).
2 - mode d'action anti-institutionnelle : ce mode recouvre au moins deux
modes stratégiquement convergents mais tactiquement différents (stratégie et
tactique : encore une distinction à verser au dossier du vocabulaire poUtique
institué, en compagnie des distinctions entre centre et périphérie, ou entre
réformisme et révolutionarisme) :
3 - mode d'action non-institutionnelle v. de l'illégalité clandestine à l'illégaUté
manifeste, et des manifestations violentes à la lutte armée. Mais aussi des
formes de lutte officieUement institutionaUsées, mais en fait débordant des
limites juridiques - ou . quasi-juridiques * imposées par l'institutionaUsation.
Exemple : la grève dite « sauvage »,, par rapport à la grève institutionnelle
déclarée par un syndicat « responsable » et terminée sur l'ordre de ce même
syndicat. Ou encore, l'autre cas de grève « sauvage », non seulement
déclenchée sans mot-d'ordre syndical, mais aussi en dehors de la législation du travaU,
lorsque les syndicats sont interdits et, avec eux, le droit de grève.
L'action non-institutionneUe qui couvre une bonne partie des journaux
n'est autre que la délinquance, l'activité qui transgresse la loi par le vol,
l'attentat, le crime, etc. On comprend alors que bien des actions
non-institutionnelles à visée poUtique, soient amalgamées au banditisme, et que certaines
activités de banditisme, en certaines circonstances, aient ou se voient reconnue
une signification poUtique. C'est ce qu'on voit avec la forme violente de la
propagande par le fait, dans l'anarchisme à la Ravachol ou à la Bonnot.
L'illégaUté clandestine (par exemple les avortements clandestins) et la
lutte armée sont plus nettement non-institutionnelles que l'illégalité manifeste
(par exemple, la propagande par le fait, ou les avortements publics sous une
législation anti-avortement) ou que les manifestations de rue violentes :
l'illégalité manifeste et les manifestations violentes font partie des actions
exemplaires ou symboUques, plus proches de l'action contre-institutionnelle.
Mais ici aussi, la frontière est parfois difficile à établir, entre la violence
exemplaire d'une occupation des Ueux de travail par les travailleurs, et la
violence symboUque de la guérilla urbaine non armée, destinée à « révéler » la
« répression poUcière ».*-
Enfin, on peut inclure dans le mode d'action non-institutionnelle un
phénomène aussi massif que massivement négligé par les sociologues : la
non-participation, l'absentéisme, la défection, la désertion et toutes les autres
(17) Le reproche de réformisme s'allie souvent à celui d'anarchisme. Ce curieux amalgame est bien
antérieur au stalinisme. On le trouve utilisé par exemple lors du Congrès de la première Internationale,
à La Haye, en 1872, lors de l'exclusion des bakouninistes. Au cours de ce congrès historique, dont les
éditions de Moscou viennent de donner un des comptes-rendus et une présentation aussi « objective »
que l'on peut le supposer, on constate en effet que certaines critiques anarchistes rejoignent des
critiques droitistes, émanant des socialistes américains. Le reproche d'autoritarisme, de centralisme
exagéré, adressé au Conseil général de Londres, vient de droite comme de gauche.
ANALYSE INSTITUTIONNELLE ET QUESTION POLITIQUE 33
formes de refus de l'institution qui consistent à la nier en l'abandonnant
d'une manière ou d'une autre, en affaiblissant par conséquent le consensus
sans lequel, Uttéralement, elle se vide.
Ce n'est pas sans hésitation ni sans réserves que ces forces d'action sont
ici mises, pour plus de commodité, sous le signe de l'action
non-institutionnelle. Précisons qu'U s'agit d'une « typologie » toute provisoire, déjà remise
en question par rapport à des recherches antérieures ou actuelles, et qui ne
saurait être utiUsable (« opératoire ») qu'à la condition de dialectiser, au sens
fort du terme, ses divers termes. C'est ainsi que le phénomène « désertion »,
s'il manifeste dans certaines circonstances et dans certains milieux une forme
d'action non-institutionnelle plus virulente que d'autres, peut également
s'inclure dans le mode d'action contre-institutionneUe.
4 - mode d'action contre-institutionnelle : à partir de la notion
relativement récente de contre-institution, apparue dans le vocabulaire de la
contre-culture, des mouvements communautaires modernes (héritiers de
mouvements beaucoup plus anciens et d'une tendance révolutionnaire proche du
millénarisme), l'idée d'action contre-institutionnelle s'introduit dans l'analyse
institutionnelle pour caractériser des expériences de vie coUective qui sont
une critique en acte du système. A la différence de l'action
non-institutionnelle qui rejette non seulement la voie institutionnelle officielle mais ne pose
pas directement le problème d'une pratique nouvelle (« anticipatrice », ou
« critique » ou « utopique »), l'action contre-institutionnelle pose une
alternative pratique, une exigence de désertion des institutions actuelles et de mise
à l'épreuve hic et nunc des idées qui aUmentent la critique révolutionnaire.
En ce sens, U y a toujours un ailleurs pour le déserteur. Un aUleurs plus ou
moins mythique qui le pousse à déserter. La distance relative entre le mythe
communautaire et ses réalisations éphémères mesure le potentiel d'utopie de
ce mode d'action. Mais U ne faudrait pas oubher que la distance entre
l'idéologie d'une organisation révolutionnaire et la pratique de ses membres
mesure également un écart très significatif, une mise entre parenthèses de la
pratique, une abstraction des problèmes poUtiques actuels. Leur solution est
renvoyée à plus tard, après la révolution (définie de la sorte comme
événement pur, ponctuel, abstrait), dans un futur tout aussi mystique, sinon
davantage, que le hic et nunc mUlénariste et utopique. Est-U indifférent, non
significatif, insignifiant, que la pratique dans les organisations révolutionnaires
reproduise, parfois en l'exagérant au nom de la stratégie et des impératifs de
la lutte, les rapports sociaux institutionalises ? Est-il raisonnable de penser
que la « prise du pouvoir d'Etat » aura un effet magique sur les rapports
sociaux dans la « périphérie » ? Est-ce en maintenant et en légitimant des
rapports de domination à l'intérieur du mouvement révolutionnaire que l'on
lutte vraiment contre les rapports de domination dans l'ensemble de la
société ? N'est-on pas victime, plutôt, du principe d'équivalence, lequel
conduit les organisations révolutionnaires à s'institutionaliser, à apporter une
caution supplémentaire et un renfort idéologique à l'idéologie dominante ?
Le refus de ces grandes (ou petites) organisations de s'analyser elles-mêmes, si
souvent noté par les exclus ou les « déserteurs » (cf. par exemple Henri
l'homme et la société n. 29/30-3
/
34 RENE LOURAU
Lefebvre, La somme et le reste) n'est-il pas un peu trop homologue au refus
que les institutions officielles opposent, elles aussi à toute analyse ?
Au nom de l'efficacité, de la nécessité d'opposer à la bourgeoisie des
armes aussi puissantes que celles dont elle dispose, on peut certes justifier le
rejet de toute action contre-institutionnelle. Mais il est clair, alors, que
l'avenir ainsi préparé n'a pas grand chose à voir avec une transformation
totale des rapports sociaux. Tout au plus avec un changement de
gouvernement, de régime, de personnel dirigeant, de classe dirigeante. L'abolition de
la « société de classes » est-elle imaginable tant que les révolutionnaires
acceptent de jouer dans le cadre des règles imposées par l'adversaire ? Le
bouleversement du « mode de production,», la « transformation des rapports
de production », sont-ils vraiment à l'horizon d'une révolution qui, non
contente de maintenir un Etat « prolétarien » (ne serait-ce que pour une
« phase de transition ») nous offre en guise d'alternative au productivisme
capitaUste... un productivisme plus intense et plus « rationnel » ?
Telles sont quelques-unes des questions qui servent de toile de fond à
l'analyse institutionnelle. On voit qu'U s'agit non de questions académiques,
mais de problèmes historiques qui ont été posés dès le début du mouvement
révolutionnaire. Avec les concepts encore très provisoires de l'intervention
socianalytique (analyse de la commande et de la demande, autogestion de la
session, impUcation du socianalyste dans son objet, mise à jour des
analyseurs), la typologie elle aussi provisoire des divers modes d'action confirme la
proposition placée au commencement de ce texte : la question poUtique est
au centre de l'analyse institutionnelle... comme à sa périphérie...
juin 1973
Département de Sociologie Université de Poitiers

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Published by René Lourau - dans analyse institutionnelle