Overblog Tous les blogs Top blogs Économie, Finance & Droit Tous les blogs Économie, Finance & Droit
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

Publicité

Le journal de recherche Entretien avec Remi Hess (7)

Le journal de recherche

Entretien avec Remi Hess (7)

 

Bertrand : Dans Le sens de l’histoire, moments d’une biographie, tu parles de ta passion pour les murs à sec, technique que tu as importée d’Italie, dans ton jardin. Et tu dis que cela a quelque chose à voir avec ta conception de la recherche.

 

Remi : Le mur à sec est une technique de construction de murs pour soutenir des terrasses dans les régions à fort dénivelés. Dans mon jardin de 40 mètres de profondeur, j’ai un dénivelé de 8 mètres. Tous les 5 mètres, on monte d’un mètre. Pour éviter le ravinement en temps d’orages (ils sont nombreux en Champagne), j’ai eu l’idée de faire des terrasses, en les soutenant avec des murs en pierres, sans les cimenter (ce qui permet d’en modifier les formes). Ce chantier fut un peu fou. Cela signifiait aussi la nécessité d’un terrassement : transporter la terre pour faire des niveaux. Comme aucune machine ne pouvait entrer dans mon jardin, j’ai fait ce travail à la brouette. J’ai remonté 2000 brouettes de terre pour faire mes terrasses. En effet, je voulais aussi dégager la pente derrière la maison, pour y faire entrer la lumière. J’aurais pu parler de ce moment quand je parlais du corps, car ce chantier a été très physique. Dans ce mouvement de déménager la terre à la brouette, j’ai eu le temps de trier la bonne terre, la mauvaise ; les grosses pierres, que j’utilise dans les murs, les petites pierres que je vais étendre dans les chemins de vigne, etc. 

Mon journal de recherche ressemble à ce travail de terrassement : comme avec ma brouette, je transporte différents éléments, que je vais regrouper ensuite : je peux ré-agencer mon quotidien qui se présente en vrac (avec, dedans : à boire et à manger). Mon journal me permet de faire un tas de pierres d’un côté, de sable de l’autre. Mes moments s’agencent autrement. Le diariste travaille à dégager des pierres, à produire des briques. Le journal est une construction de la personne du chercheur, qui se dégage de ce tri, et de ses objets de recherche qui, tout doucement, émergent du magma. Dans le journal de recherche, je donne forme à l’informel du quotidien. H. Lefebvre parle du flux héraclitéen du quotidien. On y pêche ce qui passe ! On le construit en expériences. Je puis faire un remaniement permanent de ce patrimoine d’expériences. Si tu écris 50 lignes décrivant parfaitement une situation, cela constitue une brique, que tu pourras installer ici ou là, quand tu voudras construire ton mur. Avec du singulier bien élaboré, tu révèleras de l’universel. Quand tu produis une brique singulière, tu ne connais pas encore l’espace dans lequel tu vas l’utiliser.

Le journal permet une forme de recherche où tu pars du singulier rencontré chaque jour, et que tu identifies comme important. Tu ne sais pas encore dans quel cadre tu vas utiliser cette trouvaille par la suite. Je vais prendre un exemple. Nous étions engagés, Gabriele Weigand, Lucette Colin et moi-même dans l’accompagnement de classes primaires allemandes et françaises, qui se rencontraient deux fois par an ; une fois en France, une fois en Allemagne, dans le cadre de classes vertes. À cette époque, on n’enseignait pas encore les langues étrangères à l’école élémentaire... Dix jours après une classe verte, nous nous rendons à Fontaine, près de Grenoble, pour faire des entretiens avec les enfants « français », en fait de petits Marocains, Algériens, Tunisiens, leurs parents et leurs maîtres. Nous sommes invités à travailler dans une classe de CM1, qui participe à cette expérience depuis le CE1. Nous découvrons que le maître (Freinet) qui accompagne ce groupe d’élèves depuis trois ans (il passe avec les élèves d’un niveau à un autre pour suivre la recherche interculturelle que nous conduisons) ne supporte pas Nadia. C’est une « mauvaise élève », qui a deux ans de plus que ses camarades, et qui perturbe sa pédagogie. Le maître nous dit : «Je ne comprends pas que les autres aient choisi Nadia comme déléguée de classe!». Or, au cours de nos entretiens, nous avions pu mettre à jour que, dans cette classe à majorité maghrébine, Nadia jouait un rôle de chef, car elle parlait arabe aisément. Elle était considérée, par ses camarades, comme la référence linguistique, lorsqu’ils parlaient arabe dans la cour de récréation… Nous avons restitué cette trouvaille au maître, qui, en trois ans, ne s’était pas rendu compte que Nadia était bilingue en arabe… Le fait que le maître développe une pédagogie Freinet ne changeait rien à l’affaire : les enseignants ne s’intéressent pas à ce que sont les élèves, en dehors de leurs propres matières. Cela les empêche parfois de comprendre certaines situations… Ainsi, nous découvrons, avec Lucette et Gaby, que les instituteurs, même Freinet, ne connaissent pas les langues parlées par les enfants de leur classe… C’est une découverte importante qu’il nous fallait consigner dans notre journal de recherche, sans savoir encore la place que nous donnerions à cette trouvaille dans l’exposé, dans le rapport final de notre enquête…

Ce que je veux dire, c’est que la tenue du journal de recherche est une chasse aux papillons. Chaque jour, nous récoltons quelque chose : parfois des cailloux, parfois une perle. Nous gardons tout. Nous sommes dans une démarche associative, transductive. Plus tard, il sera temps de réorganiser ces éléments dans un ensemble organisé, selon la méthode d’exposé hypothético-déductive… Contrairement à ce que l’on enseigne en terminale ou à sciences po pour construire une dissertation : on ne construit pas d’abord un plan, que l’on remplit ensuite. Dans notre méthode de recherche, on rassemble d’abord des trésors, puis on construit ensuite le cadre qui permettra de mettre en valeur ce que l’on a trouvé. Si l’on part d’un plan d’abord, on ne fait pas de recherche. On a trouvé avant de chercher ! Le journal nous rend observateurs d’autres systèmes, d’autres manières de penser. C’est un des rares dispositifs de construction de la personne, dans toutes ses composantes.

 

Entretien avec Remi Hess réalisé par Bertrand Crépeau

http://lesanalyseurs.over-blog.org

 

 

 

 

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
C
<br /> Je lis votre article et je pense au Paysan Paul Bedel, paysan philosophe de la Hague. Qui ignore que ce qu'il nous raconte est philosophique, car bien sur il ne connait pas le mot. J'ai écrit sa<br /> biographie dans "testament d'un paysan en voie de disparition", aux presses de la renaissance. Je vous livre un extrait de notre livre sur "les champs à cailloux" et les murets de pierres sèches de<br /> la Hague en Normandie.<br /> <br /> LES CHAMPS A CAILLOUX<br /> <br /> Les cailloux, on ne les jette pas non plus, faut pas croire, ici on ne jette rien. Les pierres remontent toujours à la surface, plus tu en cueilles, plus t’en ramènes.<br /> Les cailloux pour nos murs entourant nos champs viennent du « sur place » mais aussi de la basse mer. Si j’en déniche un beau dans les mares, même un vilain, je le mets sur mon mur. Je peux être<br /> certain qu’il me servira un jour.<br /> Je ne les maçonne avec rien, absolument rien. J’en ai monté environ quatre cents mètres autrefois près du sémaphore, c’est long et ça m’a duré vingt ans. Pour les construire, nos murets de pierres,<br /> il en a fallu des bonshommes. Les « Allemands de guerre », dès 1941, les avaient fichus par terre. J’ai toujours fait en sorte de réparer la guerre, afin que lorsque je passe près des endroits<br /> qu’ils ont détruits, je tâche d’oublier leur présence.<br /> Plus tu vois ton mur vilain, tordu, plus il sera joli, je ne déconne pas. Voici la recette : tous les cailloux s’emboîtent, tu apprends « le sens du caillou », tu vois toujours le bon de loin.<br /> En toi tu cries :<br /> — C’est celui-là !<br /> Pour faire un bonhomme comme moi il faut des années, soixante-dix-neuf ans cette année, pour les murets c’est pareil, c’est pas de la colle qu’il faut pour les reconstruire, c’est juste des mains,<br /> un bon coup d’œil des pierres et de la terre, rien d’autre. Pas de mètre et pas de niveau, ils ne tiendraient pas les pierres au mètre et au niveau, elles prennent leur place seules. Les mecs du<br /> littoral nous en fabriquent actuellement mais ils ajoutent de la colle, pour faire du beau faut pas de colle.<br /> Ils n’ont pas compris, un vrai beau mur dans la Hague est vilain. Vilain comme les gens de la Hague, tout crochus qu’ils sont, et leurs grands nez. Nos murets sont comme les gens d’ici, ils sont<br /> moins beaux que la Hague dans ses paysages, mais ils sont solides et accueillants. Et le sens du caillou, par contre, ça s’invente pas, tu l’as ou tu l’as pas, ça s’apprend pas dans les écoles, ça<br /> te remue dans le corps, tu sais quand tu le tiens : le mur te vient.<br /> <br /> Amicalement<br /> <br /> Les mots, les pierres, les hommes reliés l'espace du monde sans artifices. Merci pour votre très bel article rempli de sens et de bon sens.<br /> <br /> Catherine<br /> <br /> <br />
Répondre