Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Samir Amin – ou la raison d’être d’un nouvel internationalisme (5)
Le Nord dans les Suds et les Suds dans le Nord … Les bases d’un nouvel internationalisme.
En 2008, en effet, il y a la prise en compte de transformations profondes affectant le nouveau « système-monde capitaliste » depuis les années 1980, avec ses différentes phases. C’est aussi pourquoi l’économiste marxiste Claudio Katz27 propose de revoir et d’actualiser les notions utilisées par les théories de la dépendance. On peut y combiner, et non pas opposer, l’accent mis sur les relations internationales et celui portant sur les relations politiques et sociales internes aux Etats. Une telle actualisation est nécessaire au plan théorique et politique pour enrichir les résistances à l’ordre mondial sous l’angle de tous ses rapports de domination, en incorporant les apports des Etudes (se réclamant ou pas du marxisme) féministes, « subalternes » et décoloniales28. Elle impose de clarifier les débats entre divers courants du marxisme eux-mêmes et l’Ecole de la dépendance (ou au sein de cette Ecole).
L’approche « holiste » et anti-coloniale des relations économiques mondiales et de l’histoire économique s’est de façon vitale opposée aux analyses supposant des relations égales entre Etats juxtaposés, et prônant des « voies de développement » identiques pour tous les Etats, calquées sur le modèle supposé des « pays développés ». L’Ecole de la dépendance démontra que le « sous-développement »des pays du Sud n’était pas un « retard » mais le résultat de politiques imposées par les pays du « Nord » : la « division internationale du travail » (DIT) correspondait en fait aux intérêts des métropoles impérialistes et non à des « avantages comparatifs » tels que David Ricardo les présentait en prônant le « libre-échange ». Contre « l’évidence » supposée scientifique des thèses de Ricardo, les manuels académiques sur les relations internationales, mais aussi ceux qui les contestent oublient souvent les critiques exprimées contre Ricardo, de son temps, par Friedrich List, défenseur des intérêts de la grande puissance montante allemande : il dénonça les thèses du « libre-échange » de Ricardo comme contradictoires avec les siècles mercantilistes qui avaient assuré la domination de l’Angleterre. Et il soulignait derrière ces thèses, le camouflage d’une position de grande puissance hégémonique. Il prônait donc la protection des « industries naissantes » en Allemagne (comme le firent aussi les Etats-Unis). Mais il s’agissait d’un débat entre défenseurs des intérêts des classes bourgeoises rivales dans les anciens et nouveaux pays industrialisés – non applicable aux colonies !
Paul Bairoch a depuis longtemps dénoncé les « mythes et paradoxes de l’histoire économique »29 et combien le « libre-échange » était au temps de Ricardo un « îlot » dans un océan protectionniste pour les pays qui allaient se consolider comme le « centre » du système capitaliste mondialisé, (Europe occidentale, Etats-Unis et Japon) ; pour les autres, la levée des protections dominait (théorisée par le « libre-échange » et la DIT). Mais il avait été imposé par la force des armes et des dettes. Le déclin industriel de l’Inde ou de la Chine (comme l’analyse à juste titre Samir Amin) date de là – alors qu’elles étaient auparavant des puissances aux capacités de production plus élevées que celles de l’Europe occidentale. C’est la combinaison d’une nouvelle expansion coloniale appuyée par la force (industrielle et matérielle) de canonnières et d’une « DIT » imposée qui va marquer leur déclin. Ce passé reste très présent.
Plusieurs auteurs30 apportèrent leur contribution aux thèses de la dépendance. L’économiste argentin Raúl Prebisch qui avait analysé la dégradation des termes de l’échange associés aux « spécialisations » imposées par la DIT au nom des « avantages comparatifs », présida la Commission économique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes (CEPALC) au sein des Nations-Unies. Arghiri Emmanuel proposa quant à lui une interprétation de « L’Echange Inégal » de travail incorporé dans les marchandises entre pays dominants (exportant des produits manufacturés) et dominés (spécialisés dans les matières premières. Cherchant à appliquer et actualiser la « loi de la valeur » marxiste dans le contexte où le capital mais pas la force de travail est mobile31 confortera des approches marxiennes et marxistes (de la mouvance trotskiste) sur l’« aristocratie ouvrière » et de l’intégration des syndicats dans le contexte impérialiste. Immanuel Wallerstein marquera les analyses par sa conceptualisation des « systèmes-monde » et de leurs rapports de domination internes. Une telle approche pouvait être (ou pas) combinée à une approche marxiste de l’impérialisme et renouveler celle-ci32 : il s’agit de recherches ouvertes à des controverses et actualisations33 sur les différentes phases de mondialisation, dans une optique de critique de toutes les formes de (néo)colonialisation34.
Pour clarifier bien des polémiques et consolider les bases de l’internationalisme, il est important de revenir sur le fait que ces approches du capitalisme comme système mondial, rompaient non seulement avec les écoles libérales, mais de fait ou explicitement avec les courants du mouvement ouvrier, qui tout en se revendiquant du marxisme, avaient adhéré à une vision « linéaire » du « développement » ou du « progrès » soumis à une succession « nécessaire » de modes de production – dont le capitalisme, « précédant » et préparant le socialisme/communisme. Elles prédominaient dans la Seconde Internationale. Pourtant, comme bien des recherches l’ont mis en évidence, Marx lui-même avait largement entamé le « décentrage » nécessaire de ses propres analyses vers les « marges » et colonies35 (y inclus leurs prolongements dans l’esclavagisme des plantations étasuniennes). Ses pronostics sur la révolution s’étaient enrichis d’analyses des expériences collectives (et non pas seulement les aspirations « individualistes ») de la paysannerie, notamment russe. Kautsky lui-même avait prolongé de telles approches au début du XXème siècle, inspirant les thèses d’Avril de Lénine et les analyses de Trotsky du « développement inégal et combiné » des sociétés36. Celles-ci recouvraient des dimensions temporelles (imbrication de traits des sociétés passées et présentes dans la transformation des classes) et spatiales (les différentes colonisations) – donc aussi stratégiques : orientation des bolcheviks en soutien des classes dominées et construction du Comintern, théorie de la « révolution permanente »37, caricaturée par Staline qui lui opposa la « construction du socialisme dans un seul pays ».
(à suivre)
Catherine Samary
Version en castillan : Samir Amin o la razón de ser de un nuevo internacionalismo
https://vientosur.info/spip.php?article14140
Publié le 27 août 2018 sur le site « Entre les lignes entre les mots »
https://entreleslignesentrelesmots.blog/2018/08/27/samir-amin-ou-la-raison-detre-dun-nouvel-internationalisme/
27 Cf. Claudio Katz : 30 mai 2018, Cronicon Coyuntura, Entrevistas, http://cronicon.net/wp/hacia-una-renovacion-del-paradigma-de-la-teoria-de-la-dependencia/ (« Pour une rénovation du paradigme de la Théorie de la Dependance »)
28 Il est notamment important d’intégrer l’éclairage féministe et marxiste de Nancy Fraser revisitant celui de Rosa Luxembourg dans son analyse de l’impérialisme
(cf. Sa conférence https://socialistproject.ca/leftstreamed-video/feminism-marxism/ ou encore https://newleftreview.org/II/56/nancy-fraser-feminism-capitalism-and-the-cunninof-history
29 Paul Bairoch, Mythes et paradoxes de l’histoire économique, La Découvere, 1993. Lire aussi La mondialisation de l’économie de Jacques Adda, La Découverte (éditions successives actualisées).
30 Outre I.Wallerstein, Samir Amin ou Paul Prebish évoqué ci-après, notons Arghiri Emmanuel (et son analyse de « L’Echange Inégal »), André Gunter Frank (sur la colonisation), Pierre Salama et ses multiples contributions jusqu’à ce jour à l’analyse marxiste de la « dynamique du sous-développement » aux contradictions des phases de développement révélées par les crises (cf. https://www.contretemps.eu/lamerique-latine-dans-tourbillon-crise/)
31 Jean-Marie Harribey, en fait le rappel, dans son article en hommage à Samir Amin :
https://blogs.alternatives-economiques.fr/harribey/2018/08/13/samir-amin-hommage.
32 . Immanuel Wallerstein, Comprendre le monde Introduction à l’analyse des systèmes-monde, 2009, La découverte. A la différence des grands Empires, le système-monde qui se développe sur des bases capitalistes à partir de l’Europe occidentale impose la domination des pays « du centre » sur des « périphéries » (colonisées) sans Etat unifié au centre. I. Wallerstein recommande de ne pas traiter son approche comme une « théorie » achevée. Cf. « The Itinary of World-system Analysis : or How to resist becoming a Theory » https://www.iwallerstein.com/the-itinerary-of-world-systems-analysis-or-how-to-resist-becoming-a-theory/
33 Je partage une partie des critiques exprimées notamment par Robert Brenner sur l’insuffisance des relations marchandes pour imposer une division du travail capitaliste https://newleftreview.org/I/104/robert-brenner-the-origins-of-capitalist-development-a-critique-of-neo-smithian-marxism. Sur ces controverses lire également Claudio Katz, « Karl Marx, On the transition from feudalism to capitalism » https://libcom.org/files/feudalism%20to%20capitalism.pdf ; et Peter Worstley : « One or three : A Critique of the World-System of Immanuel Wallertein ».
http://www.socialistregister.com/index.php/srv/article/view/5456. Je précise cette critique dans le contexte du « Court XXème Siècle » (de la Révolution d’Octobre à 1989/1991) : un environnement capitaliste mondial et des échanges marchands avec lui ne suffisent nullement à incorporer l’URSS, le « monde soviétique », Cuba ou la Chine maoïste + dans le capitalisme mondial (cf. Du Communisme décolonial à la démocratie des Communs, 2017)
34 Ces analyses sont donc essentielles au déploiement des plus récentes Recherches Décoloniales (avec un ancrage latino-américain) et Post-coloniales (à dominantes anglo-saxonnes) dans leurs diversités, controverses et extension – même avec retard et pas mal d’ignorance dans le monde francophone. Lire la présentation qu’en fait Capucine Boidin https://journals.openedition.org/cal/1620
35 Cf. Shanin Y., Late Marx and the Russian Road: Marx and the ‘Peripheries’ of Capitalism, Monthly Review Press, 1983et plus récemment K.B. Anderson Marx aux antipodes- Nations, ethnicités et sociétés non occidentales(2010 en anglais), édité par Syllepse en 2015, cf. http://abahlali.org/files/Anderson%20-%20Marx%20at%20the%20Margins.pdf
36 Approche appliquée par Trotsky dans son « Histoire de la révolution russe » (cf. Archives) ; mais aussi, moins connue, à la révolution chinoise de 1925-1927 : https://www.marxists.org/archive/trotsky/1938/xx/china.htm
Lire aussi les travaux de Lars Lih sur Lénine cf. http://revueperiode.net/lire-lenine-entretien-avec-lars-lih/
37 Cf. Michael Löwy, ‘L’actualité de la révolution permanente’,Inprecor, no. 449-450, juillet 2000