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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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Samir Amin – ou la raison d’être d’un nouvel internationalisme (3)

Samir Amin – ou la raison d’être d’un nouvel internationalisme (3)

 

Le passé/présent – vers quels bilans ?

 

La fidélité des différents courants à telle ou telle conviction sur le passé – pas les mêmes – peut aider à combattre des visions simplificatrices. Mais il faut être convaincu de l’importance de s’approprier le bilan des échecs du passé de façon autonome, contre les enterrements proprement « contre-révolutionnaires » et anti-communistes. Autrement dit, il s’agit d’analyser les échecs au même titre que les avancées, contre la réduction des révolutions du XXème siècle au goulag ou à d’aberrantes parenthèses qui n’auraient aucun sens et intérêt dans le monde actuel.

« Sans Octobre 1917 », nous dit Samir Amin sur son blog à l’occasion de l’anniversaire de la Révolution d’Octobre en 2017 (écouter aussi « Révolution d’Octobre et mouvements de libération nationale »), il est difficile d’imaginer que la révolution chinoise serait parvenue à dépasser le nationalisme du Kuo Min Tang ; difficile d’imaginer Bandoung et la reconquête rapide de leur indépendance par les nations d’Asie et d’Afrique, l’émergence contemporaine des pays du Sud qualifiés de tels. Autrement dit ignorer 1917, ou pire le regarder comme une erreur et une aberration de l’histoire, c’est s’interdire de comprendre le monde contemporain.

Je partage ce jugement sur l’impact d’Octobre qui ne s’est pas arrêté à l’échec des révolutions en Europe occidentale, notamment en Allemagne, ni à la cristallisation stalinienne. Il faut néanmoins cerner les avancées, les reculs, les continuités et discontinuités. Comme je l’ai déjà souligné18 dans mes propres contributions, le « devoir d’inventaire » s’impose à toutes les familles politiques – et chacunE a le devoir de mutualiser ce sur quoi il/elle a le plus travaillé.

En mai 2018, RFI enregistrait une autre vidéo avec Samir Amin, sur le Congrès du Bi-centenaire de Marx en Chine19. Il y cite le lien que Xi Jinping établit entre les conditions de la puissance actuelle de la Chine et le passé maoïste – sans analyse de la part de vrai mais aussi de la fonction idéologique et de pouvoir de cette apologie de Mao. Il distingue explicitement l’actuelle Chine de la Russie où le capitalisme a été restauré. Et il considère donc toujours valable l’approche de Mao d’une société issue d’une « révolution populaire à finalités socialistes » (distinctes des sociétés qui restent capitalistes) : il n’y a pas eu pour lui en Chine de restauration capitaliste (même si elle est possible et si des pressions s’exercent dans ce sens). Il s’agit donc toujours d’une société « ni capitaliste ni socialiste » à finalité socialiste maintenue.

Je ne veux pas mener ici le débat sur cette appréciation. Pour tous les courants du marxisme, les frontières du basculement « anti-capitaliste » (dans la transition révolutionnaire) et celles de la restauration capitaliste ne sont pas simples à cerner – je les discute dans mon « petit livre rouge ». L’analyse plus spécifique de ce que fut le basculement stalinien de l’URSS et du Comintern divise (de façon différente) toutes les familles politiques de gauche, y compris celles se réclamant du marxisme voire du trotskisme20. Cette question reste l’angle mort et l’ancrage de divergences en chaîne avec Samir Amin. Mais, à mes yeux du moins, elles ne sont pas plus « figées » et importantes avec Samir Amin qu’avec diverses composantes du marxisme « anti-stalinien » qui nient l’existence des révolutions du XXème siècle après Octobre 1917 – voire qui enterrent Octobre 1917.

Il est certain que Samir Amin a incorporé dans son « panorama » historique et conceptuel toutes les « excommunications » staliniennes – du « trotskisme » au « titisme » : il soutient une évaluation positive du rôle de Staline – qu’il s’agisse de la collectivisation forcée ou de son soutien à la révolution chinoise.

Il ignorait certainement l’analyse que Trotsky a faite en 1930 de la révolution chinoise de 1925-1927 dans le contexte impérialiste mais aussi des orientations du Comintern21. Pourtant, le marxisme d’un tel texte était bien plus proche du sien que la proclamation du « socialisme réalisé » en URSS par Staline dans les années 1930 et son orientation de construction du socialisme « dans un seul pays ».

Mais Mao a défendu Staline (et ses excommunications) contre « le révisionnisme Khrouchtchevien » du XXème congrès de la déstalinisation. C’est pourquoi Samir Amin ignore aussi la révolution yougoslave que les communistes « titistes » dirigèrent, contre les orientations prônées par Staline et ses Alliés. Il ne peut donc percevoir les points communs de conflits avec Staline des communistes yougoslaves et chinois ne se soumettant pas aux désastres des directives de l’URSS stalinisée et hégémonistes. Un tel conflit avec la Chine maoïste sera différé parce que dans l’immédiat, c’était le « titisme » qui menaçait la politique stalinienne sur le continent européen en refusant toute soumission à ses diktats. Dans les vidéos évoquées plus haut, Samir Amin dit que les « grandes révolutions » anticipaient sur leur temps (en France en 1793, en Russie, en Chine). Mais l’introduction du « contrôle ouvrier » transformé et légalisé en droits à « l’autogestion » (après la révolution yougoslave), dans une société « périphérique » de l’Europe, était en avance sur son temps : elle était en rupture avec l’étatisme et l’hégémonisme soviétique autant qu’avec l’impérialisme, et c’est ce qui a motivé l’implication majeure de Tito dans le « Mouvement du Non-Alignement », après que Tito ait constaté les limites de la « déstalinisation » de l’URSS de Khrouchtchev…

Les « exclusions » idéologiques ont empêché Samir Amin d’étudier les évolutions, controverses internes, analyses, apports des courants « trotskistes » et « titistes » avec leur évolution, conflits, erreurs et apports dans leur diversité. Une diversité toute aussi grande en fait que celle des « maoïstes », ou des « anars » et en général, des « marxistes » « pro-soviétiques » ou « pro-chinois” » ou marxistes tout court. Une telle diversité évolutive est le propre de tous les « istes », toujours à tort essentialisés en blanc ou noir (et l’on sait que Marx ne se voulait pas « marxiste »). Samir Amin n’est donc pas le seul coupable de telles « excommunications » idéologiques : notamment, plusieurs composantes des « trotskismes » estiment qu’il n’y a pas eu de révolution chinoise, yougoslave, vietnamienne ou cubaine – et rien à apprendre de leurs débats, réformes et expériences (puisqu’il n’y avait pas de démocratie socialiste).

 

Mais la révolution d’Octobre et l’URSS de Lénine et Trotsky étaient-elles « socialistes » ?

 

Dans la vidéo évoquée plus haut, Samir Amin souligne que Mao riait quand on lui posait cette question : la révolution chinoise était « populaire – à visées socialistes », dit-il. En vérité, comme je le rappelle dans mon retour sur inventaire – en estimant cette conceptualisation comme pertinente pour l’analyse – l’URSS des années 1920 n’était pas analysée par les bolcheviks comme « socialiste » mais « transitoire » « déjà plus » dominée par les rapports capitalistes, mais « pas encore » socialiste – et d’autant moins « socialiste » qu’aucun « livre » et théorie en chambre ne leur disait à l’avance comment organiser une « société socialiste » (au plan politique et socio-économique). Même la place du marché (après avoir remis en cause la domination de la propriété privée capitaliste) n’était en rien clair, ni d’ailleurs clarifiée à ce jour. Mais je souligne dans l’étude évoquée22, outre l’importance de ne pas utiliser dans ces sociétés les concepts élaborés par Marx pour le capitalisme, l’intérêt majeur des catégories « impures », non stabilisées, associées à la notion de « société de transition ». Contrairement à l’approche imposée par Staline estimant le socialisme réalisé sur la base de la collectivisation forcée, la notion de société de transition était associée en URSS (et plus tard en Yougoslavie) à de vrais débats et analyses des conflits internes/externes majeurs, y compris des menaces de restauration capitaliste – c’est-à-dire de retour à une situation où la logique capitaliste est légitimée et protégée comme dominante par l’Etat. Cette notion de « société en transition » était utilisée (avec des variantes d’analyses évolutives sur la place du marché notamment) par Préobrajensky et Boukharine, comme par Mandel, Bettelheim, Che Guevara ou Tito. La citation que Samir Amin fait de Mao s’inscrit en fait largement dans une telle approche – avec toute sa part d’incertitudes et d’expérimentation de l’expérience de construction du socialisme, y inclus de tragiques erreurs.

Je regrette que Samir Amin ne soit plus là pour actualiser ces débats et constater des proximités. Les frontières de la « restauration capitaliste » ne sont pas simples à établir – mais exigent d’aller derrière les institutions, les discours et les étiquettes – y compris pour examiner comment le parti unique lui-même s’est transformé dans le temps, quels ont été les choix et les pratiques de ses dirigeants dans leur évolution. Il n’y avait aucune fatalité de succès des pressions externes en faveur de la restauration capitaliste sans conditions et choix internes. Et l’on peut expliquer en quoi le capitalisme ne dominait pas du temps de Lénine ou de Tito – comme on peut sûrement pouvoir le faire pour la Chine de Mao, ou Cuba de Fidel Castro. Mais cela ne veut pas dire l’absence de forces et pressions contradictoires, y compris dans le parti. Il faut analyser comment les phases de conflits ouverts au plan social ont infléchi la composition du parti/Etat (dans les différents pays et contextes) et les choix de ses principaux dirigeants. On est là dans l’analyse concrète et historique.

 

( à suivre)

 

Catherine Samary

http://csamary.free.fr

Version en castillan : Samir Amin o la razón de ser de un nuevo internacionalismo

https://vientosur.info/spip.php?article14140

Publié le 27 août 2018 sur le site « Entre les lignes entre les mots »

https://entreleslignesentrelesmots.blog/2018/08/27/samir-amin-ou-la-raison-detre-dun-nouvel-internationalisme/

 

18 Cf. note 5, “Du communisme..” op.cité.

20 Dans l’ouvrage évoqué (« Du communisme.. ») je souligne comment les arguments des uns et des autres peuvent se répondre et être dépassés par ce que nous enseigne la restauration capitaliste. Mais je ne veux pas reprendre ici ces débats.

21 https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1930/08/300828b.htm

22 22 Cf, outre l’ouvrage cité note 5, le Cahier d’Etude « Plan, marché et démocratie – l’expérience des pays dits socialiste », Cahiers de l’IIRE, 1988 et mes articles sur les débats sur un socialisme autogestionnaire (voir sur mon site http://csamary.free.fr

 

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