Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Samir Amin – ou la raison d’être d’un nouvel internationalisme (4)
De la Chine aux résistances anti-impérialistes. Monnaie, investissements et orientations sociales.
En tout état de cause, les désaccords sur le diagnostic ou les concepts (le capitalisme a- t-il été restauré en Chine ?) ne doivent pas empêcher les discussions politiques sur les prises de positions face à des mouvements sociaux ou à des enjeux internationaux précis.
Le texte de Samir Amin de mai 2018, publié le 14 août, par le site Defend Democracy23 “Financial Globalization: Should China move in?” est important – sans prétendre « traiter » de façon générale de la Chine. Il est centré sur un enjeu stratégique réel – comment résister à la domination impérialiste étasunienne monétaire et financière ? Il est juste de le soulever même si on considère que la Chine est devenue capitaliste. Samir Amin souligne (à juste titre) – contrairement à des présentations fréquentes – que la Chine, tout en élargissant le rôle des mécanismes de marché, ne s’est pas soumise au cadre du capitalisme financiarisé mondial : elle a maintenu des protections étatistes et monétaires majeures. C’est vrai. Mais il n’en précise pas le contenu social. Certes, l’objet du texte est ailleurs : il s’inquiète des injonctions pressantes exercées par les institutions de la mondialisation sur les autorités chinoises (sans doute relayées par une partie de l’appareil et des économistes chinois) pour que la Chine se soumette aux « règles » dominantes, dictées par les Etats-Unis. Il s’adresse donc aux autorités chinoises pour les convaincre de continuer à tenir tête en disant (sur le même mode que le font les Etats-Unis pour le dollar) : « le Yuan est notre monnaie, et c’est votre problème ! ». Il trace ensuite diverses hypothèses de systèmes monétaires mondiaux (dans le contexte des années 2000, et reflété dans les conflits internes au FMI qu’il ne traite pas ici explicitement) : le maintien pour l’essentiel de l’hégémonie du dollar (il dit que c’est le point de vue de la commission Stiglitz) ; une alternative « idéale » reliée à l’or et multipolaire appuyée sur de grandes monnaies exprimant des résistances continentales, contre tout « hégémonisme » (hors de portée actuellement, souligne-t-il) ; et donc une troisième situation, non idéale, de résistances à l’hégémonisme étasunien notamment par des regroupements partiels. S’il situe clairement l’UE comme un instrument de la globalisation capitaliste et d’oppression des peuples, il évoque l’euro comme une des grandes monnaies susceptibles (avec le Yuan, une monnaie liée à l’ALBA, et d’autres éventuelles) de s’intégrer avec le dollar dans un « équilibre » idéal. Un débat à creuser…
L’intérêt du texte est de se confronter à ce que sont les enjeux stratégiques monétaires et financiers mondiaux réels. Mais ils ne peuvent être déconnectées des luttes sociales et des positionnements politiques des gouvernements en place, notamment chinois à leur égard24. Nous avons besoin de mener des discussions relevant des contextes nationaux et continentaux différents – notamment européen. Partout s’impose, en tout état de cause, et quels que soient les choix tactiques, l’analyse concrète de l’usage interne/externe des monnaies au plan socio-économique et écologique.
Il est certain que la Chine est en mesure de tenir tête face aux puissances impérialistes historiques. Mais elle le fait pour mener quelle politique interne ? Pour aider qui au plan international ? Quel est l’effet de ses investissements, en Grèce, en Afrique, en Amérique latine ? Le Yuan peut être un appui dans un système monétaire multilatéral avec le maintien d’une politique monétaire chinoise « souveraine » – mais pour utiliser les distinctions que Samir Amin lui-même emploie, s’agit-il d’une souveraineté « nationale » ou en défense des intérêts des classes populaires : quelles en sont les conditions et retombées sociales ?
La discussion doit être la même, dans des contextes différents, ailleurs – notamment pour les autres composantes des BRICS clairement « capitalistes ». Il faut analyser leur place (régionale et internationale, autonome et subalterne) à la fois par rapport aux impérialismes dominants et aux classes populaires. Le « non alignement » de « l’ère de Bandung » (que Samir Amin fait s’achever à la fin des années 1970) était éclectique – et Samir Amin distingue les gouvernements soutenant des mouvements de libération à la fois nationale et sociale et ceux visant à consolider leurs privilèges de classe. Et il souligne combien les rapports de force permis par l’extension de la révolution lors de la Seconde guerre mondiale donnèrent au « réveil de Bandung » des marges de non-alignement, une dynamique anti-coloniale et anti-impérialiste qui n’existent plus.
Les BRICS n’offrent pas d’alternatives progressistes. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas souhaiter le développement d’un monde multipolaire et en exploiter les contradictions.
C’est évidemment un des débats nécessaires au sein de la gauche radicale mondiale susceptible d’être intéressée par le projet de nouvelle Internationale Il faut être conscient qu’en Russie les luttes sociales et mouvements populaires sont stigmatisés et réprimés par les pouvoirs en place comme des « pions » instrumentalisés par l’impérialisme dans la perspectives de « révolutions colorées ». La réalité des tentatives de corruption et d’instrumentalisation par les Etats-Unis de tout mouvement contre la corruption de régimes qui ne sont pas « aux ordres » de Washington ne doit pas impliquer pour la gauche radicale internationaliste de renoncer à l’analyse concrète de ces mouvements – et de soutenir leurs revendications légitimes en se liant à leurs franges progressistes, de façon autonome.
La Chine est « un cas à part » – d’importance majeure pour l’avenir. Il ne faut pas se tromper et savoir que ses « avancées » socialistes dépendent d’un renouveau des luttes sociales qui, si elles s’orientent dans le sens socialiste, s’empareront certainement en positif de la révolution chinoise en en réinterprétant eux-mêmes les échecs et bifurcations comme les avancées. Leur soutien dans le monde par tous les courants anti-capitalistes, altermondialistes et anti-impérialistes sera essentiel – si Samir Amin pouvait avoir raison, on verrait alors sûrement des ailes importantes du PC chinois soutenir les revendications populaires – comme ce fut le cas encore en 1980 de centaines de milliers de communistes polonais face au développement de Solidarnosc…
L’histoire n’est pas terminée. Mais une nouvelle Internationale des travailleurs et peuples du monde entier devra avoir une « réalité » en Chine : pour cela on a besoin de comprendre le passé/présent de la Chine (re)devenue effective grande puissance25.
Dans le contexte de la grande crise capitaliste mondialisée de 2008, Samir Amin ne se présentait plus comme un « marxiste du Sud » – bien qu’il introduisait alors un ouvrage sur « l’ère du Bandung, 1955-1980 »26.
Présentant cet ouvrage comme étant un éclairage personnel sur cette phase historique, il se disait « militant de la cause du socialisme et de la libération des peuples convaincu que cette cause est universelle et que, de ce fait, la bataille se déploie sur tous les continents » (je souligne).
( à suivre)
Catherine Samary
Version en castillan : Samir Amin o la razón de ser de un nuevo internacionalismo
https://vientosur.info/spip.php?article14140
Publié le 27 août 2018 sur le site « Entre les lignes entre les mots »
https://entreleslignesentrelesmots.blog/2018/08/27/samir-amin-ou-la-raison-detre-dun-nouvel-internationalisme/
23 « La globalisation financière : est-ce que la Chine devrait s’y insérer ? » en anglais sur ce site http://www.defenddemocracy.press/22137-2/
24 Pour les anglophones, écouter l’intéressant entretien sur l’extension actuelle des luttes de classe en Chine : https://therealnews.com/stories/class-conflict-intensifies-in-china-as-it-heads-into-uncertain-times
25 Je verse aux débats l’approche de Pierre Rousset à la fois sous l’angle géo-politique et social :
https://www.contretemps.eu/chine-usa-capitalisme-imperialisme/
26 Cf. sa présentation de L’Eveil du Sud : l’ère du Bandung 1955-1980, Ed. Le Temps des Cerises, 2008.