Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Le journal de recherche
Entretien avec Remi Hess (6)
Bertrand : Ainsi, dans une théorie de la correspondance, le journal de recherche a toute sa place, et réciproquement : on peut installer des courriers dans son journal de recherche.
Remi : La manière dont on répond à un courrier peut orienter le devenir de la recherche pour un très long moment. En 1973, j’ai été recruté comme chargé de cours à Vincennes pour assurer un cours sur l’autogestion pédagogique. J’ai invité Fernand Oury, un des animateurs de la pédagogie institutionnelle, à venir faire une conférence. Il m’écrivit laconiquement pour refuser : « Moi, Monsieur, je travaille ! ». J’ai fait la même offre à Raymond Fonvieille. Il est venu, et nous avons coopéré durant 25 ans ! Jacques Pain vient de m’envoyer un livre sur Fernand Oury (Matrice, 2009), qui regroupe des contributions faites en novembre 2008 à un colloque d’hommage à F. Oury auquel j’ai participé... En lisant le texte de Jacques Pain, je découvre que lui, Jacques Pain, a reçu une réponse favorable à un courrier envoyé à Fernand Oury en 1966. Ils ont travaillé ensemble ensuite. Pourquoi Fernand Oury a-t-il refusé de considérer les étudiants de Vincennes comme un public important ? Probablement parce qu’il détestait Georges Lapassade (Jacques Pain m’a avoué qu’il avait la fonction de casser la gueule à G. Lapassade, dans les assemblées organisées par F. Oury, si Georges se présentait). Cependant, cette assimilation faite de R. Hess à G. Lapassade a produit des effets négatifs, sur le long terme, dans notre mouvement.
Dans ce même ouvrage, Philippe Meirieu reconnaît qu’il n’a jamais pris au sérieux le courant G. Lapassade, R. Lourau qu’il a labellisé comme « instituant » (dans sa tête, c’est une insulte), parce que ces auteurs lui semblaient complexes à comprendre. Il y a eu une tendance à la facilité chez Philippe Meirieu. Il a refusé d’explorer des choses qui lui semblaient difficiles. D’ailleurs, il n’a jamais tenu de journal. Chez le chercheur, le refus du journal pointe une certaine paresse. Philippe Meirieu m’a refusé une correspondance que je lui proposais, quand j’ai découvert qu’il avait des idées fausses sur l’analyse institutionnelle. Plutôt que de travailler avec R. Hess, il a repris l’idée de la correspondance, mais avec Xavier Darcos. A cette époque (2001), il aurait aimé devenir ministre de l’Éducation nationale. De ce point de vue, il a raté sa vie. Cette obsession du politique le tient encore. En bon opportuniste, il est passé du Parti socialiste à Europe écologie… Il n’a jamais fait de jardin, ne sait peut-être pas distinguer une batavia d’une laitue, mais il va parler d’écologie, comme il a parlé de pédagogie : de seconde main. Le succès de ses livres n’en dissimule pas les secrets de fabrication : prendre ici et là des idées dans le vent. Je ne suis pas sûr qu’il y ait une pensée pédagogique intéressante pour moi, chez Ph. Meirieu, du fait justement de son ignorance de notre courant. Depuis le début de son travail, il a une ligne politique : professionnaliser le métier d’enseignant. Personnellement, je trouve cette stratégie très catastrophique sur le plan pédagogique.
Comme Ph. Meirieu me refusait une correspondance, j’ai proposé à Gaby de suppléer Ph. Meirieu. A l’époque, nous avions fait beaucoup de terrain ensemble, dans des classes franco-allemandes. Nous avions déjà échangé quelques lettres, mais nous avons systématisé notre correspondance vers 2001-2002. Ce travail avec Gaby a maintenant une certaine consistance. Actuellement, notre correspondance compte 1500 pages. Le journal de recherche m’a fait identifier la nécessité d’une correspondance intellectuelle. L’échange de lettres sur la longue durée n’a son égal dans aucune autre réalité.
En racontant toutes ces histoires, ce que j’ai essayé de démontrer, c’est qu’une lettre peut avoir un effet très important pour fonder une recherche, lui donner un horizon ou au contraire le fermer. J’ai encore montré que le journal de recherche peut prendre la forme d’une correspondance. J’ai déjà publié en 2001 ma correspondance avec Hubert de Luze : Le moment de la création. Je travaille à l’édition de ma correspondance avec Gaby.
J’écris aussi mes journaux pour former un bel agencement sur un mur d’étagère à Sainte Gemme. Il y a une esthétique du quotidien. Construire ses moments comporte une dimension esthétique indéniable. Et dans cette esthétique, il y a peut-être une certaine forme de sagesse, comme le pense Armando Zambrano.
Si Ph. Meirieu avait tenu un journal de recherche, peut-être aurait-il pu identifier, dans sa vie, certaines formes de paresse ? Il s’est pris pour un médiateur politique sur le terrain de la pédagogie. Il a fait de cette position un absolu. Il a joué « personnel ». Lorsque je lui ai proposé de nous réunir, de temps en temps, avec les directeurs de collections en sciences de l’éducation, pour coordonner nos efforts, il n’en a pas vu l’intérêt. Il a pu m’écrire pour me dire que j’étais son frère ! Alors, je suis son frère critique. Il ressemble aux gens de ma famille qui refusent de penser. Il veut penser en termes de formules (ce qui va bien avec les pratiques politiques). J’avais pensé que son engagement dans la pédagogie pouvait en faire un complice, mais dans la pratique, il y a plusieurs manières de se situer. Il explique qu’il n’a jamais pratiqué la pédagogie institutionnelle. Il préfère en parler et juger : « Fernand Oury, c’est bien. G. Lapassade, c’est nul ». Le problème, c’est qu’un principe de la pédagogie institutionnelle de Fernand Oury, c’est : « Ne parlons que de ce que nous avons fait !»… Or, quand on est dans la PI, on s’aperçoit que l’on ne peut pas opposer les personnes. Celles-ci ont des pratiques différentes, parce qu’elles sont placées dans des positions différentes. Ainsi, si l’on travaille avec des enfants, on ne construira pas les mêmes dispositifs si l’on travaille avec des psychotiques ou enfants à problèmes psychiques (Fernand Oury), des enfants à difficultés sociales (Raymond Fonvieille), des surdoués (Gabriele Weigand). Et si l’on travaille avec des étudiants étrangers (Georges Lapassade), des adultes (l’équipe d’Experice), les choses seront encore différentes. Est-ce à dire qu’il faut interdire les ponts, parce que l’on n’a pas les mêmes publics ? C’est absurde ! En construisant constamment une opposition entre les bons et les mauvais, Ph. Meirieu a fait beaucoup de mal à notre mouvement, auquel, en définitive, il ne comprend rien !
Entretien avec Remi Hess réalisé par Bertrand Crépeau
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