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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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Le journal de recherche Entretien avec Remi Hess (5)

Le journal de recherche

Entretien avec Remi Hess (5)

 

 

Bertrand : Il y aurait un rapport entre le journal et le management de sa vie. Le journal aiderait à l’analyse et donc au changement d’attitude, de posture par rapport au travail, à son organisation ?...

 

Remi : Le journal permet une remise en ordre qui permet une mise en mouvement. Dans mon journal pédagogique, je me pose à un endroit cette question : dois-je faire la bise ou non à mes étudiantes ? Décrire l’intervention pédagogique dans ses détails, c’est pouvoir l’améliorer. Dans la relation pédagogique, tu as tendance à faire trop ou trop peu. L’art d’enseigner, d’éduquer, est la recherche de la bonne relation avec l’autre. Il faut s’intéresser à l’autre, mais pas trop. Je ne dois pas faire du moment pédagogique un absolu : avoir du tact pédagogique, comme le montre Herbart, c’est être attentif à intervenir au bon moment, donc pas constamment. Il faut laisser de l’air à l’autre !  Il ne faut pas l’étouffer. 

 

La bienséance est à définir dans chaque situation : il y a des règles, il y a des transgressions. Etre attentif à ces choses fait entrer dans l’analyse interculturelle, car chaque culture, chaque personne a ses normes. Comment se comporter pour être adéquat. Ce n’est pas seulement un problème pédagogique, mais aussi un problème dans la vie quotidienne. Remercier d’un repas où l’on a été invité, cela ne se fait plus guère… Pourtant, cela devrait se faire ! Un éditeur que nous avions invité à dîner envoya le lendemain, à Lucette, un bouquet de 39 roses ! Il marqua notre imagination ! Il y a une séduction qui se joue dans le savoir-vivre. Le tact a quelque chose à voir avec le toucher. Toucher l’autre a un sens concret et un sens abstrait : « je te touche le bras, la main », ou « je suis touché que tu penses à moi ». Décrire la manière dont se construit la relation est important : relation pédagogique, de recherche, avec ses terrains (rapports aux informateurs).

 

Avoir du tact dans la recherche, c’est très important. Il faut être disponible à ce que l’autre attend. Dans la vie quotidienne, c’est très important aussi : une étudiante m’envoie un chèque pour me payer un livre que je lui ai envoyé. Elle s’attendait à recevoir un courrier qui lui annonce que le chèque a bien été reçu. Je ne pensais pas devoir faire ce courrier.

Quand un nouveau livre paraît, j’envoie des exemplaires à des collègues. Certains me remercient de l’envoi, mais ne le lisent pas. Parfois, quelqu’un vous accuse réception de l’ouvrage assez vite, mais en ayant lu l’ouvrage. Cela stimule l’intérêt que vous pouvez avoir pour cette personne, vous découvrez les possibilités de coopérations ultérieures. Quand j’ai reçu Fondements d’une critique de l’éducation, de Michel Bernard (il s’agit d’un livre de 500 pages), j’étais disponible. J’ai lu l’ouvrage tout de suite, et j’ai envoyé un petit courrier à l’auteur, montrant que j’avais beaucoup apprécié ce livre, en développant des aspects de ma lecture, posant des questions, etc. C’était la première réaction de lecteur que recevait cet auteur qui avait travaillé dix ans à la rédaction de ce livre. Mon collègue a beaucoup apprécié... Il s’est souvenu de moi, par la suite ! En effet, nous avons fait un projet de recherche ensemble, dans le cadre de l’Ofaj.

 

La réaction permet donc de savoir ce que l’on peut faire avec l’autre. En mai, je publie un livre de 700 pages. Je l’envoie à deux collègues sociologues. Elles me répondent rapidement. L’une dit : « Bravo ! Je vais mettre ton livre dans ma bibliographie » ; l’autre me répond sans autre commentaire : « Quel Gâchis ! ». J’ai renoncé à travailler avec la seconde. Par contre, je projette un nouvel ouvrage avec la première !

 

Parfois, dans cette situation, comme on n’a pas de réaction, on se demande si le livre est arrivé. Quand Le moment de la thèse est paru, Christine Delory-Momberger a voulu que j’en envoie un exemplaire à Gaston Pineau, auteur que j’avais lu dès 1977 et dont j’avais accepté un ouvrage en 2000… En 2006, c’est-à-dire deux ans après, je le rencontre dans un colloque à Bahia. Je lui demande : « Gaston, as-tu reçu un livre que je t’avais envoyé : Le moment de la thèse ? » : « Oui, mais je ne l’ai pas lu ». Cette réponse me rassura sur l’efficacité de la poste, mais pas sur l’idée que j’avais eu de pouvoir construire quelque chose avec cet ancien curé…

 

Philippe Meirieu est connu, car, longtemps, il répondait aux lettres de ses lecteurs par des courriers personnels. Une lettre à un auteur qui montre votre intérêt pour l’un de ses livres peut avoir des effets importants. Ainsi, René Lourau découvre en 1963 chez un bouquiniste La somme et le reste d’Henri Lefebvre. Il est enthousiasmé par cet ouvrage. Il écrit une longue lettre à l’auteur. Celui-ci découvre que René n’habite pas très loin de chez lui. Il va lui rendre visite le dimanche suivant. Quelques temps après, René Lourau est recruté comme assistant d’H. Lefebvre !

 

Pour être marquant, un courrier de recherche doit maîtriser trois dimensions : le libidinal, l’idéologique et l’organisationnel. Ainsi, Anne-Claire nous envoie un mail hier. On trouve dans ce courrier la manifestation d’une satisfaction forte, une évaluation idéologique et un propos organisationnel. J’ai trouvé cette lettre très chaleureuse, et très intelligente. Quand il y a à la fois de la chaleur, de l’amitié ou de l’amour, et d’autre part du rationnel, de la pensée, l’auteur du courrier vous engage totalement. On se sent impliqué dans le dispositif de rencontre. On se dit : « C’est un courrier qu’il faut garder ». Je trouve ces éléments dans mes échanges de lettres avec Gaby Weigand. J’attends aussi ses lettres pour l’amitié qui s’y manifeste, même si l’objet de la lettre a toujours un contenu de recherche.

 

Entretien avec Remi Hess réalisé par Bertrand Crépeau

http://lesanalyseurs.over-blog.org

 

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