Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Le journal de recherche
Entretien avec Remi Hess (4)
Bertrand : Ne faudrait-il pas aborder la question de l’analyse de l’implication du chercheur par rapport à son objet ? Le journal aide à expliciter ce rapport structurant de la recherche : pourquoi ai-je choisi tel sujet, tel terrain, tel paradigme, telle école de pensée, comme système de référence ?
Remi : Entrer en recherche est un moment décisif dans une histoire de vie. Cette décision s’inscrit dans un contexte, à la fois chez l’apprenti chercheur, dans l’équipe de recherche, dans le contexte socio-politique où émerge cette décision. Ce contexte mérite une exploration spécifique qui s’explicite au fur et à mesure de l’écriture du journal de recherche. La biographisation de son sujet, ou mieux de son objet de recherche suppose la tenue du journal. On ne comprend pas a priori pourquoi on se lance sur tel thème. Ou plutôt, on peut en percevoir certains fils, mais d’autres n’apparaîtront qu’en fin de cheminement. Il faut distinguer l’implication de l’engagement. Dans ses travaux, David Lebreton n’a pas fait une explicitation de son histoire de vie. Pourtant, celle-ci a une grande importance pour comprendre son œuvre. Je l’ai appris en parlant avec lui. Nous, les chercheurs d’Experice, nous croyons que l’implication du chercheur par rapport à son objet détermine beaucoup une recherche. Le journal m’aide à expliciter mes implications, à dire que je suis un homme et que je vis mes terrains de telle ou telle manière. Notre être au monde détermine notre être dans la recherche. C’est parce que l’on naît à telle époque, dans tel endroit, que l’on a fait telle et telle expérience, que l’on peut voir certaines choses, que d’autres ne verront pas. L’explicitation de l’implication est un moteur de trouvailles, par rapport à l’objet même que l’on cherche à construire.
Mes amis, mes maîtres meurent. Ils furent des gens plus cultivés que moi, mais lors de leur disparition, je découvre que sur plusieurs dossiers que nous gérions ensemble, je deviens le plus cultivé. J’ai fait une accumulation de lectures qui devient un vrai trésor pour les nouvelles générations. C’est ce trésor accumulé qui me donne une valeur sur le marché de l’échange entre les hommes. L’explicitation de notre implication n’est pas facile. Dans un livre récent paru à la Découverte, le sociologue Jean Pennef a raconté comment, dans les années trente, il a appris l’observation du quotidien, en vivant avec ses camarades du bourg où il a vécu quarante ans.
Si une fille écrit, sous la foudre de l’illumination (cas de l’étudiante qui pensait pourvoir faire 120 pages sans faire de journal), elle ne raconte pas les chemins qui ne mènent nulle part. Elle fait une oeuvre de sens commun. Elle fait le point sur ce qu’elle croit savoir sur son sujet. Le journal de recherche garde les traces des hypothèses que l’on a pu faire et que l’on a dû abandonner. Avec le journal, le directeur de recherche voit toutes les démarches que l’étudiant a pu se tenter. Il est face à une vérité philosophique, face à l’histoire de l’énoncé. Dans La phénoménologie de l’Esprit, Hegel explique que la différence entre un homme normal et un philosophe, c’est justement que l’homme du commun vit dans le présent de la connaissance. Il sait, par exemple, que la terre tourne autour du soleil… Le philosophe sait cela aussi, mais en plus il connaît la genèse qui a conduit les hommes à découvrir cette vérité. Il sait que pendant longtemps, les hommes ont cru que la terre était plate, ou que la terre était le centre du monde, etc. Ainsi, l’entrée dans la recherche est un effort pour parvenir à ce que Hegel définit comme une position philosophique : à savoir contextualiser les énoncés. Le journal est le meilleur outil pour garder les traces du mouvement de notre pensée, en train de se construire.
Les gens qui ne nous disent rien de l’échafaudage de leur pensée ne rendent pas leur écrit compréhensible. Il nous faut montrer comment on s’est approprié notre objet, et en quoi on a pu inventer une recherche nouvelle, utile. Parfois, on se trompe, mais le fait de décrire la procédure suivie permet à d’autres chercheurs de refaire le chemin autrement. On doit distinguer la recherche, de la trouvaille. René Lourau habite une maison à Rambouillet. Il lit ses livres à l’étage, et rejoint sa machine à écrire au rez-de-chaussée. Dans l’escalier, il médite et transforme les citations ! Par exemple, il substitue le mot affectif au mot effectif dans un texte de Lefebvre, qu’il va noter de travers. Cette citation tronquée l’inspire ! Elle suscite de sa part des développements fantastiques, fantasques, très loin de ce que cherche à montrer H. Lefebvre. Sur cette situation bizarre, on peut lire le commentaire que Gabriele Weigand et moi-même avons pu faire d’Implication/transduction, de R. Lourau dans notre Cours d’analyse institutionnelle. La chance que l’on a, dans cette affaire de faux, c’est que R. Lourau a gardé la trace de ses erreurs, dans le journal qu’il nous donne à lire ! En comparant son journal et les textes originaux d’Henri Lefebvre, nous découvrons en quoi R. Lourau invente une nouvelle théorie.
Ainsi, le journal nous permet d’explorer comment on travaille. Il nous permet d’améliorer notre dispositif de recherche, surtout si on le fait lire à notre groupe de référence. Nos lecteurs constatent nos erreurs. Ils nous alertent ! Il faudrait illustrer notre propos, en donnant des extraits de journaux de recherche, comme le fait justement R. Lourau avec des exemples comme L’Afrique fantôme de Michel Leiris (voir Le journal de recherche, de R. Lourau). Ce livre : Journal de recherche, Matériau d’une théorie d’une implication commente une douzaine de journaux de recherche. Ce livre est malheureusement épuisé. Si l’on voulait récrire le livre de R. Lourau, on pourrait proposer trois parties : une présentation générale du journal de recherche (ce que nous venons de dire), des exemples de journaux de recherche, une explicitation du journal des moments. Il faudrait dire ce que le journal apporte à la méthodologie d’approche d’un objet. Avec le journal, on fait progresser la recherche à une vitesse régulière. Car, dès qu’on écrit ses difficultés, on déplie tout un univers. Un de mes éditeurs est en crise. Je vis une sorte de malaise par rapport à l’édition. Je commence un journal sur ces questions. Rapidement, l’horizon s’éclaire… Je pourrais encore donner l’exemple d’une fille qui souffrait d’être chômeuse. Je lui suggère d’écrire tous les jours ce qu’elle fait pour trouver un emploi. Elle accepte d’être rigoureuse dans cet exercice. Après un mois de recherche, elle a trouvé un emploi qu’elle occupe maintenant depuis longtemps : l’écriture fut pour elle une prise de confiance, une prise de conscience et aussi la construction d’une posture nécessaire pour entrer sur le marché du travail. L’écriture du journal permet la mise en ordre du moment. Le journal permet d’explorer l’altérité qui est en nous : c’est aussi un moyen de se rendre étrange à ses propres yeux. Le journal permet de nous observer.
Entretien avec Remi Hess réalisé par Bertrand Crépeau
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