Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Le journal de recherche
Entretien avec Remi Hess (3)
Bertrand : Quel est l’avantage des archives de sa vie ?
Remi : Le général Rondot tient un journal. Celui-ci lui donne une arme redoutable. C’est un outil de justification fantastique, en cas de procès. Et l’on peut penser que le moment de la justification est permanent, car les procès ne sont pas toujours judiciaires. Exemple d’un de mes étudiants qui se trouvait être conseiller principal d’éducation vacataire dans l’Education nationale. On lui annonce qu’il peut être titularisé, à condition d’aller faire un stage dans un autre établissement que celui dans lequel il travaille depuis dix ans. Suivant mon conseil, il tient un journal institutionnel, car l’établissement a des pratiques insupportables qu’il n’accepte pas : les professeurs battent les élèves, etc. Il tient donc son journal dans lequel il note ses divergences d’analyse, les conflits qu’il a avec le proviseur qui soutient les enseignants, etc. Quand il passe devant son jury de titularisation, son proviseur a fait un rapport très négatif sur lui. L’inspecteur qui préside le jury lui dit : « Monsieur, il ne semble pas que vous ayez le profil du métier. Votre proviseur a fait un rapport très négatif sur vos pratiques ». Cependant, l’inspecteur donne la parole à mon étudiant, pour qu’il réponde à ce rapport écrit. Il utilise son journal pour montrer son analyse des pratiques inacceptables pour lui : il donne les preuves, jour après jour, que l’équipe pédagogique brutalise les élèves… Le jury est convaincu par la lecture de ces pages de journaux. Il est reçu premier au concours de titularisation. Le journal est donc une machine extraordinaire de justification. Le journal de marche du général Rondot a eu les mêmes effets, par rapport aux souvenirs vagues de Villepin, quant aux différents épisodes de l’affaire Clearstream.
Bertrand : Le journal capitalise le vécu. Il permet de témoigner, de garder les moments vécus, qui disparaissent ensuite dans le travail d’oubli de la mémoire.
Remi : Que resterait-il des souvenirs de la vie à Reims pendant la guerre de 1914-1918, sans le Journal de mon grand-père ?… Le journal a une valeur sociologique. Personne ne prend le temps de décrire la vie quotidienne. Cette remarque prolonge la recherche d’Henri Lefebvre, sur la critique de la vie quotidienne. La pratique du journal m’apparaît comme la réalisation concrète de la critique de la vie quotidienne.
Bertrand : Dans la perspective du Journal des moments, il y a donc un intérêt à tenir des journaux sur des moments distincts.
Remi : Construire le moment de la recherche, c’est entrer une théorie des moments, car on se décide de tenir un journal spécifique sur son travail de chercheur. Cela veut dire que je choisis de construire mon moment de la recherche, en le distinguant du moment de l’amitié, du travail, du jeu, etc. Le journal de recherche crée l’espace de la recherche. La pratique du journal des moments est une méthodologie qui nous permet de construire le moment de la recherche. On peut parler d’une clinique des moments : je m’observe. Je dessine une cartographie doublée d’un budget temps, dans lesquelles je recense les moments que je me suis construit pour vivre. Dans cet univers, je décide de faire de la place pour créer un nouveau moment : celui de la reprise d’études, celui de l’écriture d’un mémoire ou d’une thèse. Pour moi-même, à un moment difficile (j’avais frôlé la mort), je me suis mis à me cartographier. Dans Le sens de l’histoire, moments d’une biographie, aidée par Christine Delory-Momberger, je propose une carte de mes moments. J’en dénombre 18. Quels sont les moments importants pour nous ? Il nous faut faire ce petit travail d’enquête, avant de se créer un nouveau moment. Le journal de recherche nous permet de construire un journal d’investigation par rapport à un sujet : notre moment de l’université, si l’on décide de travailler ce moment dans ce cadre.
Faire un journal autour du moment de la recherche, du moment de la trouvaille, permet de capitaliser au jour le jour tout ce qui concerne ce nouvel espace psychique et de le délimiter. On a devant soi une certaine durée : on accumule les brindilles au fur et à mesure de son cheminement. Evariste Galois sait qu’il va mourir le lendemain… Il doit faire vite pour écrire ! Aujourd’hui, la probabilité statistique pour être tué dans un duel est assez basse. Si tu as tenu ton journal, au jour le jour, tu as gardé des traces… Au moment de faire son mémoire, on reprend son journal et l’on choisit les briques qui nous semblent assez belles, pour participer d’un mur de notre maison. Le couper-coller nous permet d’élever rapidement nos murs. Si l’on a fait un index des sujets traités dans le journal, on sait rapidement les thèmes qui sortent, et qui vont charpenter notre travail ; au passage, on peut repérer les références biographiques, que l’on regroupe dans une bibliographie. On voit que par rapport à l’exigence universitaire, le journal est un outil d’une rare efficacité. Pourtant, en dehors du laboratoire Experice où cette technique a trouvé une place centrale, dans la pratique de formation à et par la recherche, sa place dans l’université n’est pas valorisée.
Entretien avec Remi Hess réalisé par Bertrand Crépeau
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