Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Le journal de recherche
Entretien avec Remi Hess (2)
Bertrand : Est-ce que tu ouvres un journal, que tu nommes « journal de recherche » ?
Remi : Dans son Essai sur l’emploi du temps, de 1808, mais réédité en 2006 par Kareen Illiade (Anthropos), Marc Antoine Jullien propose trois ouvertures de journaux : le journal du corps, le journal des relations, le journal intellectuel. Evidemment, le journal intellectuel, c’est un journal de recherche, mais en travaillant sur le corps, je fais aussi un journal de recherche. Le ventre lourd, Les jambes lourdes sont deux titres de journaux que je tiens sur ma santé. Je les ai commencés à un moment où je me sentais malade.
Mais concernant le corps, j’ai pu tenir d’autres journaux. Je tiens un journal de danses. Cela me permet de raconter mon expérience de la danse. J’en ai déjà publié 3 volumes : Le moment tango (1997), Les tangomaniaques (1998), Le journal de Buenos Aires (2005). Dans ces journaux, je raconte mon plaisir de danser. En même temps, je fais l’ethnosociologie des pratiques de danse que je traverse.
J’ai tenu un journal sur Le corps en mouvement (sur ce qui se saisit dans le mouvement). Dans ce journal, je travaille sur la question du corps de l’autre, ma manière de la regarder. J’ai poursuivi cette recherche dans Regarder ailleurs. Le journal de mon jardin. Le Journal de Sainte Gemme contient aussi beaucoup de descriptions corporelles.
La maison avait retenu notre attention, surtout depuis 2003, où nous nous étions engagés dans de lourds travaux. La rénovation, c’est très physique. Maintenant que la maison est rénovée, je peux m’occuper de mon jardin. Mon fils a semé des courgettes le premier août. Et elles ont donné ! Quand mes voisins se trompent dans leurs travaux de culture du jardin, je suis le seul à avoir des salades… Je crois que j’ai commencé un journal qui s’intitule Habiter. C’est quelque chose sur le fait de faire corps avec le lieu où l’on vit…
De la santé jusqu’au jardin, tous ces journaux me permettent de raconter un rapport au corps. Ce journal du corps produit du relationnel. Mon journal de socialité est en même temps très axé sur le corps. Patrice Ville trouve que je vieillis moins vite que lui. Lui, il lit des thèses intégralement. Je me dis que je dois parler pendant un quart d’heure, donc je lis en fonction de cette durée. Plus tu lis intégralement tout, moins tu comprends l’ensemble. J’ai une capacité de lire et de trouver et de trouver très vite ce qui va et ne va pas dans la forme. Je ne me fatigue pas, je ne m’ennuie jamais. C’est une sorte d’ergonomie qui cherche à être efficace, sans se fatiguer.
Bertrand : Ainsi, le journal des moments constitue un journal de recherche. Est-ce nouveau pour toi?
Remi : Enfant, j’étais paresseux. Petit, je trouvais ennuyeux de suivre les cours. Je préférais construire des cabanes. J’ai beaucoup appris dans ces bandes de jeunes que j’organisais. L’école était une institution totale, une école sans fenêtre.
Bertrand : Je n’ai pas lu des écrits de toi sur ta jeunesse?
Remi : Je me suis construit un personnage qui a oublié son enfance. J’ai pu imaginer avoir commencé ma vie à Nanterre, en 1967-68, c’est-à-dire à 20 ans. C’est dommage, car enfant, je me suis posé très tôt des questions de sociologie urbaine. Nous habitions loin du centre. Entre le centre-ville et nos quartiers, il y avait des terrains vagues prévus pour des constructions, qui furent longues à venir. C’était une sorte de terrain d’aventure, une favela, un espace où l’on avait jeté des ordures, mais aussi des surplus laissés par les Américains après la Guerre. J’y ai récolté plein de trucs. J’ai construit des cabanes. Avec un groupe d’amis, j’ai même rénové un transformateur abandonné par l’EDF. Je rapportais des bricoles de chaque traversée de ce terrain en friche. Des fragments que je redéployais dans mon jardin ou même dans le quartier... Je traversais le terrain vague qui se trouvait sur le parcours des 2 kms que je faisais pour aller à l’école. Je faisais 10 km par jour, puisque je rentrais à midi pour déjeuner chez mes parents.
Le quartier était un quartier ouvrier où il y avait des tensions, de la violence, mais pas de flic. Un commissaire de police habitait le quartier, mais il se présentait comme un habitant. Il y avait une loi du quartier, puis une loi de l’école, une école bourgeoise, assez traditionnaliste. Entre ces deux espaces, il y avait cet immense terrain vague. Il y avait une végétation sauvage, un grand terrain d’aventure. C’était une transition merveilleuse entre deux mondes, entre deux moments très différents qui constituèrent mon enfance.
Bertrand : Ce fut ton premier terrain de recherche ?
Remi Hess : Oui, tu as raison. Revenons au journal de recherche. Nous nous posions une question : est-ce que la contrainte vaut le coût, par rapport au bénéfice que l’on peut en tirer ? Il faut faire un bilan économique du « pour » et du « contre ». Quel est le passif et quel est l’actif ? Le passif, c’est l’achat d’un carnet (3 euros) plus deux stylos bille (2 euros). Financièrement ce n’est pas rédhibitoire. Quelqu’un de pauvre peut s’acheter un carnet et un stylo. Ou s’il fait la quête dans le métro, en justifiant son projet, il va trouver un mécène pour subventionner ce projet. Voilà pour les pauvres. Pensons maintenant à la richesse que va procurer cet investissement. Avec un carnet, je suis quelqu’un de riche…. J’ai l’impression d’être très riche, car j’ai plein de pages d’avance dans mes carnets, j’ai les moyens : je peux écrire. Mes carnets valent 3 euros. On m’offre des carnets très beaux. Je n’ose pas écrire dans ces journaux trop luxueux. Je n’ose pas écrire dedans, car j’ai l’impression qu’il faudrait que je produise des idées vraiment solides. Or, dans mon journal je me contente de décrire le banal, le quotidien… Ainsi, avec des carnets plus simples, je me sens moins contraint à écrire des choses exceptionnelles.
Consacrer un millième de ses revenus dans une activité, ce n’est pas exagéré. Le journal a une faible valeur d’échange : c’est important de percevoir qu’il n’implique pas de faire des investissements trop lourds.
Bertrand : Probablement que certaines personnes ont des vies chargées, et qu’elles se disent : « Le journal, c’est une perte de temps ».
Remi Hess : C’est une question importante. S’il fallait prendre sur le temps de ses amours, pour écrire son journal, on pourrait hésiter, comme Frédéric Amiel qui a refusé de se marier de peur de ne plus avoir de temps pour écrire ! Pour ma part, je n’écris jamais mon journal sur mon temps libre ! C’est pour moi une pratique de perruque. Dans l’entreprise, on nomme perruque le fait qu’un ouvrier détourne les outils de l’entreprise à son profit. La perruque est du temps volé au temps contraint. Si j’ai réussi à tenir mon journal depuis si longtemps, c’est que j’ai découvert la perruque très tôt ! Je dois m’expliquer : je n’ai jamais écrit mon journal, en dehors du temps où je m’ennuyais. La vie sociale est faite de telle manière que l’on s’emmerde tout le temps. Dès le collège, je tenais des carnets à dessin, pendant les cours de physique. Mon activé graphique me permettait de tuer l’ennui. Ainsi, en écrivant son journal on transforme du temps gâché en temps utile. Ce temps que l’on est contraint de dépenser pour survivre, on se met à le voler pour vivre et créer. Ainsi, par cette transformation du temps perdu en temps utile, les gens qui tiennent leur journal vivent plus longtemps. Trois heures par jour, cela fait 21 heures par semaine. On produit plus, donc on vieillit moins. On reste jeune plus longtemps. De plus, alors que les non-diaristes souffrent de plus en plus de burn out (l’ennui érode chaque jour un peu plus leur joie de vivre), pour le diariste, il y a un entrain particulier, qui vient du travail spécifique qui consiste à transformer la merde du quotidien en œuvre. Les diaristes transforment le plomb en or ! C’est vraiment la pierre philosophale ! Toutes mes enquêtes scientifiques le prouvent : les gens qui écrivent leur journal vieillissent mieux. Les diaristes vivent plus longtemps. Ils parviennent à surmonter toutes les épreuves de la vie. Ils arrivent à mieux vivre un divorce par exemple. Le journal crée une condition alchimique. Sa souffrance, le diariste en fait quelque chose. En lisant le journal de quelqu’un qui a souffert, on voit qu’il en a fait quelque chose. C’est ce qu’en d’autres lieux, on pourrait nommer la construction de l’expérience. Le journal permet de transformer de la souffrance en réflexivité.
Une de mes étudiantes, Élisabeth, a un fils qui s’est suicidé… C’est très dur. Je l’ai compris quand un de mes neveux s’est suicidé… Les non-diaristes font un arrêt sur image de cette disparition. Le diariste des moments se dit : « je ne vais pas faire de ce trauma, un absolu». La pratique du journal des moments donne une place à chaque chose. Je puis donner une place au traumatisme, mais relative, car j’ai d’autres moments à décrire.
S’il m’arrivait de perdre un enfant, par l’écriture, je travaillerais à contenir le déferlement de souffrance. Je lutterais pour ne pas faire de ce moment cet absolu qui vous détruit entièrement. Le journal permet une canalisation, une territorialisation de la souffrance. Le journal, c’est un outil préventif. Je ne sais pas s’il y a un journal thérapeutique. Ce que je puis observer, c’est que le journal a une dimension thérapeutique, par le fait qu’il travaille à l’élaboration des expériences positives ou négatives. Avec le journal, il n’y a pas de surprise : On ne se laisse pas submerger par ce qui nous arrive. Il n’y a pas de tsunamis sentimentaux. On décrit, on voit les choses. La difficulté ne recouvre pas tout ce que nous vivons. On construit ce moment là du traumatisme, parmi d’autres moments.
Bertrand : Tu veux dire que donner de l’importance à un moment, c’est lui donner un espace ? Créer un moment de recherche serait alors visualiser et objectiver l’espace de la recherche.
Remi Hess : On peut faire l’hypothèse : les gens vivent davantage la spatialité que la temporalité. Se créer un moment, c’est d’abord créer l’espace spatio-temporel de ce moment. Il faut penser les agencements, car en passant d’un moment à un autre, on change de logique. Le moment du jardin ne fonctionne pas de la même façon que le moment de l’amour. Chaque moment nous fait entrer dans une autre logique. Quand tu entres dans un moment, tu rentres dans les normes de ce moment, dans son organisation sociale. Écrire le journal d’un moment, c’est aussi se faire un passeport pour entrer dans une communauté de référence. Mon idée c’est que l’homme se construit des espaces… Quand je suis dans un moment (le travail, la recherche, la famille, le loisir), les autres moments ne sont pas loin. Le journal des moments permet d’établir des ponts entre le moment présent et le moment absent. Le journal garde des traces, il permet de constituer des archives de sa vie.
Entretien avec Remi Hess réalisé par Bertrand Crépeau
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