Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Le journal de recherche
Entretien avec Remi Hess (1)
Ce long entretien sera découpé en plusieurs séquences qui constituent le cours sur Le journal de recherche pour le Master 1 (éducation, formation et intervention sociale).
Bertrand : Tout d’abord, une question : est-ce que les chercheurs en sciences sociales tiennent un journal ?
Remi Hess : Bonne question. En sociologie, par exemple, on ne parle guère de journal. Dans un de mes cours de master, une étudiante de formation sociologique, me dit : « C’est un outil qui ne se pratique pas en sociologie. On ne l’enseigne pas, dans les méthodes des sciences sociales ». C’est malheureusement vrai, et je crois que cela explique le manque d’intérêt des travaux sociologiques depuis trente ans. C’est d’autant plus paradoxal, que dans de nombreuses disciplines des sciences humaines, des chercheurs tiennent des journaux. Ainsi, il n’y a pas très longtemps, il m’a été donné de lire un philosophe, Alain Brossat : il est diariste. De la physique nucléaire jusqu’à la philosophie, le journal de recherche s’est imposé comme outil incontournable pour beaucoup de chercheurs. Des anthropologues, des psychanalystes, des psychosociologues ont pu tenir des journaux de recherche (sous une forme ou sous une autre : S. Freud pratiquait la correspondance de recherche, qui est une forme particulière de journal), moins les sociologues. Cette allergie des sociologues d’aujourd’hui par rapport au journal m’a fait avoir davantage de sympathie pour les ethnologues que pour les sociologues, car eux, depuis Marcel Mauss, tiennent des journaux. P. Bourdieu regrettait dans Le sens commun de ne pas en avoir tenu… C’est certainement une limite de son œuvre. Son dernier livre est autobiographique. Pourquoi a-t-il attendu la fin de sa vie, pour tenter l’analyse de ses implications ?
Dans l’un de mes séminaires, je cherchais à comprendre pourquoi les sociologues résistent à cette pratique. Une étudiante de master, tutorée par une sociologue, me donne une explication : elle trouve que la pratique du journal est contraignante. Cette objection touche à une des caractéristiques du journal : c’est une contrainte. D’accord ! Mais peut-on faire de la recherche, peut-on même écrire simplement, sans contrainte ? Je ne pense pas. Pourquoi la recherche devrait se produire uniquement dans la contemplation, dans l’illumination ? Cela peut arriver que l’on ait la révélation, et que l’on écrive un article en une nuit. Ce fut le cas pour le jeune mathématicien Evariste Gallois qui produisit en une nuit sa théorie des groupes. Le pauvre savait que le lendemain, il allait mourir en duel ! Ce fut une sacrée pression pour accoucher de son œuvre ! Cette forme d’écriture (attendre l’inspiration) n’est pas productive pour beaucoup d’étudiants : ils décrochent très vite.
De plus, il me semble que derrière la contrainte, il y a du plaisir : tenir un journal, cela comporte une part de jouissance. C’est agréable de voir sa pensée prendre corps, au jour le jour. Il faut accepter de payer de son temps pour trouver, pour assurer un certain nombre de productions intellectuelles. En fait, cet argument de la contrainte n’est pas pertinent : la contrainte existe, dès que tu fais quelque chose. Je trouve que d’avoir constamment sur soi un carnet et un stylo bille, c’est une contrainte bien légère. J’étais à Nantes hier, mon train me laissait du temps : 3 heures ½ à l’aller, pareil au retour. Qu’est-ce que j’aurais fait, si je ne tenais pas mon journal ? J’aurais regardé le paysage. Je le connais par coeur ! Quand je regarde les gens qui voyagent en ma compagnie, je suis consterné de les voir bailler, tuer le temps, en relisant cinq fois le même canard, etc. Quelques-uns lisent un roman, mais peu de voyageurs profitent de ce temps contraint, pour s’engager dans de vraies lectures. Quelques hommes d’affaires lisent des statistiques sur leur portable. Perdre 3 heures par jour, cela fait 21 h par semaine. Quand j’écris mon journal, je gagne donc une journée par semaine : soit un mois et demi par an. Même quelqu’un qui n’écrirait son journal que pendant vingt minutes vivrait beaucoup plus longtemps, que celui qui baille pendant ce temps.
Un étudiant, Germinal Segais, m’a interpellé cette semaine. Alors que j’intervenais pour dire ceci ou cela, il me coupe et me dit : « Oui, Monsieur, mais vous êtes un bourgeois ! ». Sur le moment, j’ai failli réagir. On disposait de peu de temps : je me suis retenu. Cependant, en rentrant chez moi, je me suis posé la question : suis-je un bourgeois? Et le lendemain, ayant pris avec moi un nouveau carnet, avant de prendre le train, je me suis mis à écrire. Hier, mes 7 heures de train m’ont permis d’engager cette nouvelle recherche : suis-je un bourgeois ? J’ai ouvert un nouveau journal. J’ai produit 29 pages. Qu’est-ce qu’un bourgeois ? C’est vrai que de quatre frères et sœurs, je suis le seul à avoir un vrai patrimoine immobilier. Mes parents, dans leur logique évangélique, se voulaient pauvres. Ils se posaient constamment une question : comment donner le surplus aux pauvres ? Ils n’ont pas voulu être propriétaires. Ils ont refusé de construire leur maison. Ils n’avaient aucun patrimoine immobilier à leur mort. Nous avons hérité, mes sœurs, mon frère et moi de 50 euros ! (une erreur de calcul de mon père !). Il ne voulait rien laisser à ses enfants pour éviter toute jalousie. Pour ma part, j’ai fait des choix qui me semblent rationnels du point de vue économique. J’ai acheté une maison en Champagne, quand j’ai été nommé à Reims, puis mon appartement à Paris, car j’avais une opportunité. Resté longtemps locataire, à 43 ans, puis à 49 ans, j’ai fait deux choix décisifs dans la construction de mon patrimoine. Cela veut-il dire que je suis un bourgeois ? Pour ma femme de ménage qui vient d’arriver de Centre-Afrique, je suis un bourgeois. Elle l’a exprimé à mon épouse.
Au fur et à mesure que je jetais les fondements implicationnels de ma nouvelle recherche, je me disais qu’il me fallait explorer le sujet sous tous les angles. Je voulais relire P. Bourdieu, un auteur que vénère Germinal Segais : comment les parents transmettent-ils ? Que transmettent-ils ? Il n’y a pas que le patrimoine. Il y a le capital symbolique. J’ai un bac +14, cela fait-il de moi un bourgeois ? Ainsi, je me suis engagé dans ce nouveau journal, dans une auto-exploration, pour pouvoir répondre à Germinal de manière argumentée… Je dois relire la définition du bourgeois au XVIII°, au XIX° (la théorie marxiste du capital)… Ainsi, se lancer dans un journal de recherche, c’est se proposer des lectures, des relectures, une analyse de son implication...
Le journal, c’est une contrainte, mais, en économiste, il faut mesurer, la tête froide, si le coût à investir en vaut la peine. Qu’est-ce que le prix à payer par rapport à ce que peut nous rapporter cette pratique ? Avoir une trace constante de toutes ses lectures, de toutes ses idées, de toutes ses rencontres, de toutes ses expériences, n’est-ce pas le bien le plus précieux ? Disposer d’une bibliothèque à soi, c’est déjà une richesse importante, mais disposer d’une armoire à journaux où l’on conserve tout son cheminement intellectuel ? Selon moi, le journal permet de transformer en lingots d’or, les petites pépites que les autres laissent se perdre, chaque jour de leur vie.
Je suis donc en désaccord avec ces sociologues qui croient pouvoir produire, sans écrire au fur et à mesure leur travail psychique et relationnel.
Entretien avec Remi Hess réalisé par Bertrand Crépeau
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