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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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Au delà de L’institution

Au delà  de L’institution

 

 

Dans les années 60 du 20ème siècle, on sortait à peine d’une période dramatique de l’histoire humaine où l’humanité avait cru pouvoir installer enfin le régime politique idéal, dont chacun avait toujours rêvé, qui s’appelait République des soviets, Démocratie populaire, etc. Ces régimes politiques, nés au début du 20ème siècle, avaient été des fiasco formidables, dont les ouvrages de Soljénitsine, d’Evguénia Guinzbourg ( Le vertige, 1967 : Sous le ciel de la Kolyma, 1979), les « Mémoires » de A. Sakharov et bien d’autres révèlent le caractère monstrueux, presque inimaginable.

 

Chez les jeunes intellectuels dont je faisais partie et dont faisait aussi partie Georges Lapassade, nés dans les années 20-30 du siècle, quand nous atteignions la trentaine, il n’était plus question de vouloir s’occuper d’installer un nouveau paradis, car aux paradis du genre de ceux qui étaient en train de s’éteindre, on n’y croyait plus. On ne pensait plus qu’il soit possible de résoudre les problèmes de l’humanité simplement en changeant le système politique, en établissant par exemple un totalitarisme de gauche, qui ferait naître automatiquement un totalitarisme de droite, du type nazisme ou fascisme.

 

Il nous fallait autre chose. Il était temps d’inventer de nouvelles formules sociales. Que pouvaient-elles être ?

 

Comme toujours, c’est en prenant le contre-pied de ce dont nous voulions nous défaire qu’on réussit à inventer une nouvelle formule sociétale. L’ancienne avait été macroscopique et totalisante, universelle et globale. La notre serait microscopique, centrée sur les groupes particuliers, les ensembles modestes et particuliers. On installerait des types de gestion et de direction collectives ou populaires dans les entreprises et partout. Cela s’appellerait autogestion On se rapprochait de la vie, de la réalité sociale vraie, des gens, de leurs préoccupations quotidiennes. Mêmes les politiques, nommés gauchistes – trotskystes ou maoïstes- acceptaient ces formules.

 

Que pouvait-on faire de mieux que de prendre en considération ce que les sociologues appellent les « institutions », dont ils se sont, à vrai dire, assez peu préoccupés, réalités ambigües et doubles, qui d’un côté touchent aux Etats et aux gouvernements, dont elles tirent leur légitimité et de l’autre aux individus dont elles attendent la participation ? Nous fûmes donc « institutionnalistes » et l’institution devint la nouvelle idole, parée de toutes les vertus et de toutes les capacités. Il suffit de lire le livre de René Lourau  L’analyse institutionnelle, de 1970, pour se convaincre de la fascination que provoqua cette nouvelle entité, qui résume à elle seule, d’après Lourau, toute la réalité sociale, toute la vie des gens et des peuples. Nous fûmes grandement aidés, dans cette démarche, par les spéculations de Castoriadis, dont Lapassade s’est beaucoup inspiré.

 

Autant il était facile de définir cette nouvelle entité, qui tient par un de ses bouts aux idées, à travers la notion de « constitution », et, par l’autre, à la matérialité, à travers les notions d’ « assemblée générale », de capital, d’organisation, de règlement, etc., autant il est difficile de déterminer ses rapports avec les individus. Ceux-ci semblent n’être rien d’autre que des « instituants » c'est-à-dire n’avoir d’autre rôle que de faire naître l’institution et de la maintenir dans l’existence. Dans cette hypothèse, elle s’identifie aux « rituels », chers à l’allemand Christophe Wulf, qui essaie actuellement de re-susciter l’institutionnalisme (Une anthropologie historique et culturelle, 2007)

 

Justement, dans les années 70, au moment où l’institutionnalisme triomphait, j’étais en train de participer, en liaison avec les psychologues sociaux, au mouvement appelé « dynamique de groupe », qui prétend permettre à des individus de changer profondément, en se confrontant, dans des rencontres de type divers, à d’autres individus (animateurs, thérapeutes, participants, etc.).

 

Lapassade, qui était intéressé par ce nouveau mouvement, ne l’était cependant pas assez pour penser qu’il pouvait constituer une alternative aux rénovateurs traditionnels. Comment, s’écria-t-il dans plusieurs textes, Lobrot peut-il espérer transformer, par une simple confrontation, des gens insérés dans des institutions, alors que celles–ci exercent à plein leur nocivité, puisqu’elles ne sont pas détruites dans ce nouveau contexte ? Par cette réaction, Lapassade manifestait une croyance qui est malheureusement devenue une sorte de postulat, à savoir que les institutions fabriquent les individus, sont responsables non seulement de leurs actions mais même de leur être. Elles constituent le véritable ciment social, comme Lourau le proclamait.

 

Cela n’était pas loin des conceptions d’Emile Durkheim, qui datent des débuts du 20ème siècle. Celui-ci aussi opposait l’action de l’individu sur la société qui est en fait une action fondatrice, mais qui n’intéressait pas Durkheim, à l’action de la société sur l’individu qu’il voyait comme la base de toute réalité sociale, fondant une « conscience collective », distincte de la conscience individuelle.

 

La société fabrique l’individu, telle est la formule qui résume la pensée de cette époque. Elle veut dire que l’individu dépend entièrement de son groupe social, comme Lapassade le disait à propos de ma tentative, insinuant que j’étais dans l’illusion, en essayant de combattre l’institution dans l’institution.

 

Déjà la formule de Durkheim heurte la simple logique, car comment la société peut-elle engendrer l’individu, quand elle n’existe pas encore, puisqu’elle est elle-même formée d’individus? L’individu est évidemment premier, avec une réalité qui n’est pas seulement sociale mais biologique et psychologique. La société est formée d’individus qu’elle coiffe et domine, mais cette partie qu’est l’individu crée aussi la société. Le tout dépend de ses parties.

 

Mais il y a plus grave, avec un défaut qui n’est plus seulement logique mais qui touche à l’observation. Il est certain, comme le proclame Durkheim, que l’individu est sans cesse confronté à une société qui le dépasse, avec laquelle il opère des transactions et qui le dirige, l’aide ou le pousse. Le tout domine les parties. Cependant, l’expérience nous apprend que les dites transactions ne peuvent être entreprises et menées à bien que si l’individu envisage et accepte ses propres pulsions, aspirations, désirs. Celles-ci, comme l’expérience nous l’apprend encore, naissent dans un contact avec d’autres individus, qui se comportent avec lui d’une manière personnelle et singulière. C’est dans une confrontation individuelle avec l’autre que l’influence se produit.

 

Pour constater cela, il ne suffit pas d’un regard lointain et général sur les gens, comme la sociologie le fait souvent, mais il faut regarder de près et attentivement. Par exemple, un homme que j’ai connu qui était juif et étranger, s’engage dans la légion étrangère pour être reconnu comme français. La légion est une institution, mais c’est avec une motivation spécifique et particulière que cet homme l’aborde. Cela détermine l’influence qu’elle a sur lui.     

 

Nous ne sommes plus dans le collectif, mais dans l’individuel. Nous sommes dans le phénomène d’influence, à la racine du monde social, qui se noue dans un face-à-face démultiplié entre tous les individus existant. La communication, les sentiments, les émotions, les échanges, les heurts, les conflits deviennent des réalités centrales, bien plus les « groupes, organisations, institutions » de Lapassade.

 

Cette idée fondamentale, qui exprime le primat de l’individu et qui n’a rien à voir avec l’individualisme, constitue la base du mouvement de la «  dynamique de groupe ». Celui-ci estime que l’individu, qui est pris dans les mailles du filet social et qui semble, de ce fait, complètement aliéné, peut en réalité opérer un travail personnel, qui se passe au départ dans les profondeurs de son psychisme et qu’il n’effectue pas seul mais avec d’autres, qui travaillent aussi pour eux-mêmes de la même façon. Ces autres ont une influence sur lui, bien qu’ils ne constituent pas nécessairement des groupes ou des sociétés. Ils forment des face-à-face ou des rassemblements ou des rencontres. Ils ne sont pas encore ou pas seulement dans des institutions Ce sont des parents, des amis, des collègues, des enfants ou des  gens qui agissent et réfléchissent. Ils sont dans « la société » officielle, pourrait-on dire, mais échappent à cette société. Ils agissent sur elle autant qu’elle agit sur eux.

 

La société est comme la mer, avec ses zones et ses divisions, dans laquelle passent et se croisent des courants marins, relativement indépendants des ensembles établis. Ce sont ces courants qui font évoluer ces grands ensembles et qui finissent par les transformer de fond en comble.

 

Il serait fastidieux de donner des exemples historiques de ce type de processus. Il est partout depuis les origines. Sans lui, s’il fallait admettre que les structures se reproduisent d’une génération à une autre, il n’y aurait ni transformation sociale, ni révolution, ni progrès ni même de régression. Nous serions dans un monde minéral, identique à lui-même durant des millénaires.

 

Donc, il faut aller au-delà des institutions, jusqu’à l’individu pourrait-on dire, qui porte en lui le social. Le mouvement de transformation des sociétés, des mœurs et des conceptions, commencé au 18ème siècle, débouche maintenant sur ce qui constitue le noyau dur de toutes ces réalités : l’être humain, dans sa simplicité, sa nudité, sa puissance transformatrice. C’est de lui qu’il faut partir, car c’est lui qui constitue la matière de tous les phénomènes qui se produisent autour de lui. C’est lui qu’il faut étudier et observer, à travers des «  histoires de vie », ou autrement  

 

Nous n’abandonnons ni la société ni l’institution, mais nous les recentrons sur l’objet auquel elles auraient dû toujours être ordonné, dont elle n’aurait jamais dû s’éloigner : l’être humain.

 

Michel Lobrot

http://lesanalyseurs.over-blog.org

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