Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Lecce le jeudi 7 mai, 10 h
Ce matin, Alain Coulon a téléphoné, alors que Lucette et moi étions encore couchés, pour nous annoncer (avant que ce ne soit officiel) que le gouvernement avait décidé d’habiliter mon master. Bon! Le gouvernement nous fait attendre 3 mois par rapport au délai promis, mais au bout de 3 mois, on anticipe sur le moment officiel, pour nous informer. C’est gentil! En fait, si je survis bien dans la crise, c’est que je ne m’en fais pas. Pourquoi ne serions-nous pas habilités?
Christiane, Lu et Charlotte pestent, parce que nous n’avons pas de voiture pour nous conduire (à l’heure) au colloque… Ce que ne comprennent pas mes amies, c’est que contrairement à ce qu’elles imaginent, ce n’est pas par machinisme qu’on nous oublie. C’est parce que le temps est élastique ici. En tant que belges, Christiane est un peu germanique et Lucette aussi.
Charlotte s’amuse à rouspéter en italien. J’ai donné à Patrice, parti avec Vito, un exemplaire du livre Analisi instituzionale, terni, problemi, perspectiva dont il est co-auteur. Il ne l’avait pas, puisqu’en décembre dernier, Vito n’en avait apporté que 2 exemplaires et que, compte-tenu du nombre de pages écrites par elle, Gaby me semblait devoir en avoir un.
Je suis plongé dans l’ouvrage de Patrick Boumard. Je crois que je vais écrire un livre pour critiquer cet ouvrage. Je vais le faire avec Anne Claire Cormery. C’est elle qui porte ce moment du journal institutionnel en France, dans le prolongement de ce que nous avons fait, moi, puis Georges.
Chez Charlotte et Lucette, je sens une mobilisation féministe contre le «machisme du sud». Peut-être serait-il vraiment opportun d’écrire vers ou plutôt Pour la femme totale, De Marx à Lefebvre. Charlotte est une femme totale. Elle est à la fois manuelle (elle sait faire le ménage dans une maison de 10 pièces, mieux qu’une professionnelle); elle est artiste et intellectuelle.
Charlotte vient de me rejoindre dans le hall de l’hôtel. Elle ouvre son ordinateur. Je lui lis mes deux derniers paragraphes… Elle ne veut pas en entendre davantage.
-Je veux écrire mon journal, me dit-elle pour s’excuser.
Elle est toute excusée.
Je pense que ma décision de reprendre mon Journal des idées est excellente. Ma mère avait raison: c’est le journal à tenir! La chose la plus précieuse pour moi: mes idées. Si les femmes m’aiment et les hommes aussi, c’est parce que j’ai toujours des idées à leur proposer…Ce serait dommage de les perdre, d’autant plus que la diffusion du journal permet de découvrir ces idées en différées.
Récemment, une femme m’a dit:
-J’ai lu avec passion votre Journal des idées (2005)…
Je le vois cité par P. Boumard qui l’avait fortement critiqué, au point de se brouiller avec moi…
À Rimini, Léornado Montecchi me dit:L’idée que je viens d’avoir est le produit d’une transduction.
-J’ai trois cercles : les gens de mon école de Rimini; les disciples de Bauleo et d’autres lieux (les Von Salis, Marta di Brasi, etc.); et le cercle des non-Bauléistes, mais tout de même proches de nous (Renato Curcio, toi).
Cette idée des 3 cercles peut s’appliquer à nous. L’école lapassadienne de Paris 8, ou mieux l’école de Hess, Lapassade, Lourau est composée de 3 cercles :
-Ceux qui tiennent leur journal.
-Ceux qui ne le tiennent pas, mais le suscite chez les autres.
-Ceux qui sont contre le journal.
L’effet Baué (1987) a posé que les non-diaristes ne connaissent pas l’univers du journal de l’intérieur. Ils peuvent avoir des réactions d’hostilité par rapport au journal. Dans une institution, il ne faut donc faire lire son journal qu’à ceux qui le tiennent.
G. Georges n’a donné à lire ses journaux qu’à des diaristes. P. Boumard n’en étant pas, il n’a pas lu les journaux de Georges et s’en fait donc une représentation assez fausse. Il ne les connait pas. Par exemple, il ne connaît pas De Vincennes à Saint-Denis, mais en plus, il se sent obligé de dire que Georges n’a jamais tenu de journaux de recherche… C’est intéressant…
J’arrive au théâtre avec Piero Fumarola, Lu, Christiane et Charlotte… Renato a pris en charge le démarrage du dispositif. Carla est là. Elle traduit pour Patrice… Dans la voiture, on a parlé de bateaux.
Piero nous a parlé aussi du rapport que Renato entretient à Georges…C’est une sorte de missi dominici de Georges. Il publie ses livres, va de ville en ville pour parler de ces livres, mais en plus il fait fonctionner une méthode d’intervention qui s’inscrit dans le prolongement de la socianalyse…
Piero Fumarola a parlé au moment où je disais:
-En Italie, les auteurs, les vrais auteurs sont les éditeurs. Les livres ne sont que des briques et les collections des mûrs… Georges a suscité la création de Pensa, pour publier ses livres pédagogiques… Sensibili alle Foglio s’intéresse surtout à la dissociation, etc.
-Le problème, dit Piero, c’est que les livres de Pensa, qui sont bien connus à l’université de Lecce, sont totalement inconnus à Brindisi ou toute autre ville italienne…
G. Georges n’était pas trop dérangé par ce problème. Pour lui, l’important, c’était que ses livres existent. Un livre qui existe peut-être redécouvert et réédité…
11 h 20
On décide d’entrer dans l’ordre du jour: parler de la création de l’université Georges Lapassade.
Carla veut que je me mette à côté d’elle pour écouter sa traduction… Cela m’empêche d’écouter Piero.
Piero parle de la situation hypnotique.
Brindisi, 17 h 15
Après quelque dérive, nous sommes parvenus au vieil hôpital, où a lieu le dernier moment de notre colloque Lapassade à Lecce/Brindisi…
Carla n’est pas parvenue à changer son billet. Cela aurait coûté 100 euros.
Elle repartira en bus ce soir pour Palerme: elle a obtenu un double enregistrement des séances. C’est Patrice qui en avait assuré le dispositif.
Piero Fumarola parle. Il présente la perspective de notre rencontre… La séance commence avec 45 min de retard. Cela ne dérange personne. Si j’avais su, j’aurais fait une petite sieste… J’ai vraiment envie de dormir…
Que dois-je écrire? Pourquoi ai-je choisi ce journal plutôt qu’un autre?
J’aime ce carnet. C’est physique.
Je n’ai plus envie de tenir des journaux trop volumineux. J’aime le petit volume: il est joli, mignon. L’esthétique est très présente dans mon activité de diariste. Je vois trop de journaux mal tenus.
Il faudrait que je dise deux mots sur la sortie théâtrale de Charlotte au début du repas:
-La situation politique de la France est comparable à celle de l’Italie…
Les Italiens n’étaient pas d’accord… Charlotte montait le ton (en italien). Elle parle assez bien cette langue!
L’idée que j’ai eue ce matin très tôt:
-Kareen a ouvert un Journal de l’amour. Pourquoi pas moi?
Christiane prend la parole. Elle adopte une relation dialectique au public. Fumarola n’a pas mémorisé son nom. Patrice reprend le micro. Je suis fatigué. J’ai envie de dormir. Je m’endors. C’est catastrophique. Que faire? Sortir de la salle? Je crains que Patrice me voit dormir.
Charlotte est bien réveillée. Elle conteste de temps en temps les traductions de Carla (qui commence à être fatiguée). Pour Charlotte, ce rapport est formateur sur deux plans: la langue italienne, le contenu de l’exposé.
Pour moi, la traduction devient maintenant un handicap. S’il n’y avait qu’une langue, je comprendrais mieux… La succession rapide des 2 langues me fatigue.
Échange rapide avec Lucette. On connait le discours tenu, mais c’est intéressant pour le public.
La conférence est technique, donc difficile à traduire. Cela alourdit l’atmosphère. On ne se représente absolument pas de quoi on parle. Il faudrait un film pour se représenter; les gens commencent à sortir.
La description du contexte est tellement détaillée, que l’on ne comprend pas de quoi on parle. Où est la «socianalyse», dans ce qui est dit?
Les gens de la salle interviennent pour aider à la traduction: EDF, c’est quoi? se demande Carla.
Plus on fait d’explication du contexte (hermétique), plus on rend la dynamique de groupe interculturel impossible. La longueur de l’explicitation coupe la dynamique.
Patrice suspend son intervention, Renato lui succède pour présenter Nicola.
Lucette et Charlotte sont parties fumer. Fumer! Fumer! C’est l’activité de Lucette au réveil et en général dans tous les interstices de la journée. Ce mode de vie supprime toute relation de tendresse avec les personnes ou les groupes, puisque la seule question du fumeur, c’est: «Quand vais-je pouvoir les quitter pour aller fumer!».
Dans ce voyage, il n’y a pas d’espace pour commenter ce que nous vivons: Lucette me fuit constamment. C’est vrai dans notre vie domestique depuis quinze ans; mais en voyage, c’est vraiment frappant… à la maison, c’est le repli sur le bureau avec l’ordinateur, parce qu’il fait fonction de fumoir.
Lucette rentre… Elle va s’installer à côté de la traductrice.
Remi Hess
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