Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
III). Le moment comme singularisation anthropologique d'un sujet ou d'une société.
Pour définir cette acception, nous devons distinguer le moment de la situation. La situation pose les différents événements qui, matériellement parlant, ont permis un avènement. Ces événements s'organisent par "tâtonnement expérimental" (C. Freinet) et créent un contexte dont l'origine (pourquoi tel moment, telle personne etc.) nous échappe en grande partie, et que nous ne pouvons que constater. La situation est donc la résultante d'une série de conditions qui adviennent, se mettent en place d'elles-mêmes, conditions dont l'origine, le pourquoi et le futur nous échappent. C'est la "sédimentation" de cette série de situations qui, comme au carrefour de lignes de fuite, créent le moment anthropologique. La prise de conscience d'un déjà vécu, dans une situation aux conditions similaires, permet de dénommer et de structurer le moment (moment du travail, moment de la création) et de pouvoir à nouveau l'identifier à partir de ses critères connus, liés aux éléments constituant sa situation. En prenant conscience du moment, on prend également conscience de son épaisseur à la fois dans l'espace (situation) et dans le temps : le retour du moment sous une forme comparable délimite dans le déroulement du temps, différents moments anthropologiques nommés (le moment du repas, le moment de l'amour, le moment du travail, le moment philosophique, le moment de la formation, etc.). Le moment comme "singularisation anthropologie d'un sujet ou d'un groupe social", existe déjà chez Hegel, qui distingue dans la société le moment de la famille, le moment du travail et le moment de l'Etat, mais c'est surtout à Henri Lefebvre que l'on doit un développement et une diversification de cette théorisation.
Nous n'avons pas de prise sur l'instant ni sur les situations (imprévisibles) sinon en développant un sens de l'improvisation permettant de faire face à cet imprévu. Par contre, à condition d'être "conscientisé, réfléchi, voulu", le moment, parce qu'il revient, parce qu'il se connaît de mieux en mieux, finit par "s'instituer", se laisse redéployer, déplisser dans une histoire personnelle ou collective. Son auteur lui donne forme, et lui-même donne forme à son auteur. Se former, c'est donner forme et signification à ses moments.
La rencontre avec l'autre, la rencontre interculturelle, peut se développer au niveau d'un moment (dimension ethnographique) : on compare par exemple notre moment du repas ou notre moment de l'école, en France et en Allemagne. Mais la rencontre peut aussi se donner comme objet le principe de production et de reproduction des moments de deux sociétés (dimension ethnologique). En situant ces comparaisons culturelles dans un ensemble plus vaste, ou sur le plan historique ou sur le plan géographique, on accède à un niveau encore plus distancé (dimension anthropologique).
En formation, Christine Delory-Momberger et Remi Hess ont orienté la pratique des histoires de vie vers une anthropologie des moments du sujet. Dans ce type de chantier, on voit bien comment les différentes instances du concept de moment se ploient et se déploient, dans une constante interaction avec les autres instances. Le moment est le lieu où jouent, dans un mouvement d'ensemble donnant un sentiment d'improvisation, la logique, l'histoire et l'anthropologie, tendant vers, mais refusant l'absolu.
On voit donc que la théorie des moments permet de penser à la fois le morcellement du monde ou du sujet, et appelle à un recours à la transduction, qui pour H. Lefebvre est une sorte de dépassement logique des contradictions, et pour Lourau une énergie qui se déploie dans des continua. L'histoire de la conscience, c'est une phénoménologie des moments du sujet, qui réussit à articuler genèse et structure, dans un mouvement d'analyse régressive-progressive, qui prend en compte la dialectique des contraires.
Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech
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