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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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R. Hess, G. Weigand : Analyse institutionnelle et pédagogie rééd en ligne (100)

L'ethnologie

 

Aujourd'hui, on peut faire de l'analyse institutionnelle à travers la posture ethnologique. Ce fut un chemin difficile. Mais là encore l'analyseur de l'évolution, c'est l'interculturel.

 

Vers 1976, il y eut une rencontre entre le département d'ethnologie de Paris 7, où enseignaient Robert Jaulin et Pascal Dibie, avec les Institutionnalistes de Paris 8. Les ethnologues de Paris 7 cherchaient des enseignants pour se développer. Ils recrutèrent G. Lapassade, puis, à partir de 1982, Remi Hess, pour assurer des enseignements, et diriger des thèses.

 

L'analyse institutionnelle, dans sa forme de sociologie d'intervention, trouvait là un contexte autre. La socianalyse ne pouvait plus être le seul dispositif de référence. L'observation participante apparaissait comme attractive. Elle était utile à l'analyse interne. On s'interrogea sur les enjeux de l'observation (1). La socianalyse, comme analyse institutionnelle en situation d'intervention, en tant que modalité type de la pratique institutionnaliste fut une mythologie qu'il fallait déconstruire. Progressivement, la voie royale, devint l'analyse institutionnelle faite par les agents eux-mêmes. Dans le champ éducatif, il faut aider les chefs d'établissement (et les acteurs) à se construire des outils pour analyser l'école de l'intérieur. Cette analyse interne fut expérimentée dans quelques lycées autogérés, par exemple à Paris, à partir de 1983, où l'influence institutionnaliste était présente.

 

Les ethnologues de Paris 7 eurent d'ailleurs la même évolution que le groupe institutionnaliste. Ils l'avaient même précédé : ils s'étaient interrogés sur l'ethnocentrisme ethnologique, sur la légitimé à aller dans des pays autres pour en faire l'ethnologie. On se mit à dire que le vrai terrain des ethnologues de Paris 7 n'était plus l'Afrique ou l'Océanie, mais la Champagne ou la Bourgogne, voire ses relations familiales. Pascal Dibie provoqua une vraie mutation en publiant Le village retrouvé, en 1978, où, renonçant à l'ethnologie de l'Amazonie, il décidait l'ethnologie de son village (2)!

 

Il y eut aussi l'influence de l'ethnométhodologie au début des années 1980. Ce courant revendiquait une sociologie profane, faite par les acteurs, les membres d'une communauté, d'une tribu.

 

Ainsi, l'analyse institutionnelle est passée par deux moments :

 

-un moment où l'intervention est un modèle unique d'analyse. Cette phase s'est essoufflée. Cela pourrait s'interpréter comment un manque de commande, ou comme un manque d'intervenants pour répondre aux commandes. Cette question de l'intervenant qui cherche son client fait penser à Kafka, quand, dans Le château, au pied du village, les paysans disent à K. qu'ils n'ont pas besoin d'arpenteur. K vit comme un cloporte sous le bureau de l'instituteur. Il est là. Il ne sert à rien, sinon à écrire Le château (ce qui n'est pas rien!). Pour faire l'analyse, on n'a pas besoin d'arpenteur.

 

-un moment où les acteurs décident de prendre en compte eux-mêmes le processus d'analyse (analyse interne). C'est la genèse de l'autogestion pédagogique, qui est encore dans sa phase expérimentale. G. Lapassade a inventé le mot d'autogestion pédagogique, parce que dans les T-Groups de Bethel, il y avait quelque chose qui allait vers l'autogestion. Dans ces groupes, la théorie de la non directivité pouvait, à la limite, déboucher sur l'autogestion. Mais, en fait, on n'y arrivait jamais. Le moniteur, en dernière instance, était directif. G. Lapassade a donc posé la question : "Mais pourquoi un moniteur ?" Ce sont les gens eux-mêmes qui doivent faire la nouvelle recherche-action. P. Boumard, dans Les savants de l'intérieur, a montré que les pédagogues savent qu'ils peuvent être leurs propres analystes (3).

 

Dans cette perspective, la pratique du journal institutionnel (4) peut être considérée comme un dispositif de l'analyse interne. Ce dispositif est aussi noble que celui de la socianalyse. C'est un autre moment du travail d'analyse. Les deux modèles peuvent se combiner, se compléter.

 

Dans les chantiers d'analyse interne importants, à un moment donné se pose la question de faire appel à des intervenants extérieurs, pour éclairer certaines situations de blocage. On se trouve alors dans une sorte de dépassement dialectique de la contradiction, entre analyse interne et analyse externe. L'intervention surviendrait dans un processus d'analyse interne.

 

L'analyse institutionnelle a développé tout un appareil conceptuel pour rendre compte de son exploration à la fois théorique et pratique. Dans la première période (1965-1975), on a mis en avant les concepts d'instituant, institué, institutionnalisation, d'analyseur, d'implication, d'autogestion, de transversalité, de groupe sujet, etc. (5). Plus récemment, l'analyse institutionnelle s'est donnée comme concepts : la dissociation (6), la transduction (7); elle a réinvesti la théorie des moments (8), l'interculturel (9).

 

Ce qu'il y a de commun à toutes ces recherches récentes, c'est qu'elles apportent des éléments à une analyse institutionnelle, pensée comme une théorie des situations interculturelles. La notion de dissociation existe chez Lefebvre, lorsqu'il s'interroge sur l'articulation de la fragmentation du sujet en différents moments, mais en même temps exprime la nécessité de conserver une pensée de la totalité (10). La dissociation refuse le "mythe de l'identité". On se trouve dans un contexte où la diversité est pensée comme une ressource, permettant des possibilités nouvelles pour la personne, le groupe ou la communauté.

 

Le concept de transduction tente de décrire la manière dont l'enfant, (mais aussi des peuples entiers qui refusent l'impérialisme du mode de pensée occidental, loin de la pensée hypothético-déductive), organisent leur rapport au monde sur le mode d'une pensée associative, dans laquelle l'analogie est déterminante. Cette pensée, souvent interculturelle, porte en elle les germes d'une "autre logique".

 

Enfin, dans les derniers développements de la théorie des moments, on voit la personne comme le produit d'un carrefour de moments, ayant tous des logiques propres. La personne a à gérer ce passage continuel d'une logique à une autre, comme c'est le cas dans les groupes interculturels où les rationalités des uns ont à se confronter à d'autres univers mentaux.

 

On devine ainsi, derrière ces notions de dissociation, de transduction, de théorie des moments une synergie conceptuelle permettant de prendre pour objet l'interculturel. Signe de ce mouvement : depuis 2002, une revue "interculturelle et planétaire d'analyse institutionnelle", Les irrAiductibles, a été créée. Cette revue française, dont la moitié des contributions viennent de l'étranger, a publié 4000 pages dans ses 11 premiers numéros. Parmi les thèmes abordés : analyse institutionnelle et politique (n°1, 2002), la pratique du journal (n°3, 2003), les dispositifs (n° 6 et 7, 2004 et 2005), la sociologie du sport (n°4, 2004), normes et déviance (n°10, 2005), l'analyse interne (n°9, 2005, à paraître), études africaines (N°11, 2007). Cette revue, éditée par l'université de Paris 8, montre la vitalité de l'analyse institutionnelle aujourd'hui, et sa capacité à se renouveler sur le plan conceptuel.

 

(1) Ruth Kohn, Les enjeux de l'observation, Paris, Anthropos, nouvelle édition, 1999.

 

(2) Pascal Dibie, Le village retrouvé, Paris, Grasset, 1978; Pascal Dibie, Le village métamorphosé, Paris, Pion, 2006.

 

(3) P. Boumard, Les savants de l'intérieur, Paris, Armand Colin, 1988

.

(4) Sur le journal comme outil d'analyse interne: R. Hess, Le lycée au jour le jour, ethnographie d'un établissement d'éducation, Paris, Méridiens Klincksieck, 1989 ; G. Lapassade, Le journal de la réforme des DEUG (1984), inédit à paraître.

 

(5) Remi Hess, Centre et périphérie, 2 éd., Paris, 2001.

 

(6) G. Lapassade, La découverte de la dissociation, Paris, Loris Talmart, 1998. P. Boumard, G. Lapassade, M. Lobrot, Le mythe de l'identité, Eloge de la dissociation, Paris, Anthropos, 2006, préface de R. Hess et G. Weigand.

 

(7)  R. Lourau, Implication, transduction, Paris, Anthropos, 1997.

 

(8)  Christine Delory-Momberger, R. Hess, Le sens de l'histoire, moments d'une biographie, Paris, Anthropos, 2001. R. Hess, H. de Luze, Le moment de la création, Paris, Anthropos, 2001. R. Hess, La théorie des moments, à paraître, et Le journal des moments, Paris, Presses universitaires de Sainte-Gemme, tome 1,2005.

 

(9) Jacques Demorgon, Critique de l‘interculturel, Paris, Anthropos, 2005.

 

(10) R. Hess, Henri Lefebvre et la pensée du possible, théorie des moments et instruction de la personne, Paris, Alban, 2007,436 pages, préface de G. Weigand.

 

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

http://lesanalyseurs.over-blog.org


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