Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Entretien avec Georges Lapassade
Partie 2
Lucia : C'est intéressant parce que nous essayons de parler de ton séjour en tant que socianalyste au Brésil et toi, tu parles plus de ton approche ethnologique.
Georges : J'avais déjà fait un premier pas dans l'ethnologie en Tunisie et au Maroc, puis lors d'un séjour à Dakar en 1966.
Lucia : Ton approche du Brésil a été, semble-t-il plus ethnologique que socianalytique. Mais ton premier livre traduit au Brésil, Groupes, Organisations et Institutions est un livre d'analyse institutionnelle.
Georges : Oui, oui. Dans mes souvenirs, au Brésil, en 1970, j'étais déjà plus ethnographe que socianalyste. En mars 1972, j'ai enseigné l'analyse institutionnelle à Belo Horizonte, Il y avait une commande universitaire, de cours, d'enseignement, mais pas une commande d'intervention, de consultation.
L'ethnologie n'était pas intégrée à notre courant de l'analyse Institutionnelle. J'ai vécu cela comme une dissociation pénible. Je ne trouvais pas de lien théorique entre l'analyse institutionnelle et l’ethnologie. Mes intérêts pour la transe, pour la possession et d'autre part pour l'analyse institutionnelle étaient dissociés. L’ethnologie apparaissait comme une activité autre, différente. Donc, j’étais dédoublé intellectuellement, théoriquement, et même pratiquement : à certains moments, je faisais du travail de terrain ethnographique et à d'autres moments, je faisais de l'analyse institutionnelle. Je ne voyais pas en quoi l'observation participante, c’est-à-dire le dispositif central de l'ethnographie, pouvait faire partie de l’analyse institutionnelle.
Lucia : Mais dans la recherche - action institutionnelle, il y a des moments d'observation participante.
Georges : Peut-être. Mais je n'en voyais pas de rapport entre la recherche-action et l'ethnographie. En 1984, j'étais le responsable du Département des Sciences de l'Education et j'ai eu la possibilité de faire que je voulais pour renforcer l'enseignement de l'analyse institutionnelle. Je pensais que les étudiants devraient passer par ce rite d'initiation : l'intervention socianalytique. Un jour, je suis invité à faire une conférence dans une Maison de jeunes, et j'ai transformé cette demande en une commande d'intervention. Je pense aujourd'hui que je suis sorti de cette impasse. Je pense qu'on peut pratiquer l'analyse institutionnelle par l'observation participante et pas seulement par la recherche-action.
La frontière entre l'intervention socianalytique et l'observation participante est trop rigide. J'ai souligné récemment qu'on avait intérêt à pratiquer tous les deux ensemble. Je me suis réjoui quand Patrice Ville a déclaré qu'au cours de son intervention longue à l'Agence du nucléaire, il y avait des moments d'ethnographie.
Propos recueillis à Saint Denis, le 08/01/2005
Extrait ajouté par Georges Lapassade, en 15/01/2005, à partir de l'entretien qui lui a été restitué
« PS : J'ajoute à ce qui précède ceci :
A l'origine de cet entretien, il y avait l'intention très explicite de Lucia de m'interroger sur mon rôle, en 1970 et 1972, dans l'introduction de l'analyse institutionnelle (AI) au Brésil. Or, en m'efforçant de répondre à ses questions, je me suis rendu compte que j'avais totalement oublié ce qui l'intéressait alors que, par contre, je me souviens très bien de mes dérives dans les centres de l'umbanda (désignés là-bas en termes de macumba). Autrement dit :
- Je n'ai plus de souvenirs concernant ce que j'ai fait à l'époque pour apporter l'AI (et la socianalyse) au Brésil ;
- Mais je garde des souvenirs très intenses sur ce que j'ai observé et vécu (parfois douloureusement) au cours de mes enquêtes ethnographiques là-bas.
Et, par conséquent : je suis probablement plus impliqué dans mes recherches ethnographiques que dans mon activité « institutionnaliste » ».
Cet extrait de Georges m'a fait penser aussi bien à la restitution de l'entretien comme une tache impossible qu'à la mémoire possible qui se dessine dans les histoires de vies. Les entretiens peuvent être des histoires de vies qui nous surprennent avec un vécu inépuisable, qui nous force à expérimenter une certaine impuissance quand on essaie juste de leur donner une existence à travers le récit. Dans cette herméneutique, se joue alors, une attestation d'une compréhension, au sens français de prendre-ensemble, qui dénote les implications du narrateur et de celui qui interviewe. Dans cet entretien, mes implications avec le mouvement institutionnaliste, ont probablement, comme l'a dit Georges, explicité mes intentions de connaître un moment de son histoire. Par contre, ces intentions, en quelque sorte de sur-implication, traduisent probablement une volonté de sur-restituer l'histoire du mouvement, quelque chose d'obsessionnel, de fondamentaliste qui nous empêche de suivre la cartographie qu'une interview dessine. Pourtant, Georges, en cartographe, a suivi ses chemins. Si l'obsession a quelques intentions qui coupent le mouvement, elle favorise aussi des intensités qui donnent plus de lumière à d'autres mouvements.
Propos recueillis par Lucia Ozorio
Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech
voir aussi : http://journalcommun.overblog.com
et : http://lesanalyseurs.over-blog.org