Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Une psychologue et ses pratiques institutionnalistes à Rio de Janeiro (5)
Expériences dans des internats-prisons (3)
Alors que j'étais en train de terminer la transcription des cassettes de ma recherche de doctorat, j'ai été invitée par le scientifique politique Roberto Mangabeira Unger, à participer à la nouvelle équipe qu'il montait à Rio à la FEEM (Fondation de l'Etat à l'Education du Mineur). C'était pendant le deuxième mandat du gouvernement Leonel Brizola (Parti Démocratique Travailliste). Le projet de travail devait comporter une question de grande importance pour l'Etat, associant trois dimensions : institutionnelle (FEEM -assistance aux enfants et aux jeunes provenant des couches plus pauvres de la population), politique et communautaire. Cette invitation à un travail de transformation de la FEEM me mettait face à un grand défi : c'était l'occasion de travailler auprès des établissements de l'Etat et dans la machine de l'Etat. J'ai trouvé que cela valait la peine d'ajourner mon projet personnel -je ne l'ai repris qu'à la fin de l'année 1986, réussissant à le conclure au début de l'année 1988 - et j'ai accepté l'enjeu, étant donné que cette proposition venait à un moment d'ouverture politique important pour le pays, de retour à un régime démocratique.
Le travail à la FEEM a été très intéressant. Roberto Mangabeira était d'une grande sensibilité pour traiter aussi bien des questions macro et micro-sociales que les questions institutionnelles. Outre sa bonne coordination générale, il faisait les AG avec nous dans l'établissement, laissant à l'équipe d'assistants la suite du travail auprès des équipes locales. L'intervention la plus difficile a eu lieu dans l'école Santos Dumont, à Ilha do Governador, qui abritait des jeunes filles considérées comme « délinquantes ». J'ai été chargée de cette tâche : je discutais mes décisions avec l'équipe d'adjoints, mais l'intervention locale m'était surtout réservée. On a procédé à un changement de directrice, car l'expérience précédente de cette dernière avait été celle d'une directrice d'une prison et qu'elle dirigeait l'école de la même manière. On a fait un travail auprès des groupes institutionnels ; on a cherché l'appui des spécialistes en éducation.
Je conduisais les assemblées, avec les internes, les fonctionnaires, avec la nouvelle directrice, mais notre tentative de rendre l'ambiance institutionnelle plus humaine, et de traiter les internes comme des sujets, n'a pas du tout été facile. En arrivant, nous avons été frappées par la condition apathique des jeunes. C'est pourquoi, outre les dispositifs d'analyse, on a cherché à multiplier les activités offertes aux internes, afin de recréer une ambiance de vie. Par exemple : on a invité la célèbre joueuse de volley-ball Isabel qui, malgré sa grossesse, a donné des cours - ce qui a déclenché une série de discussions enrichissantes ; on a embauché un professeur de natation (du club Botafogo, étant donné que ces professeurs étaient très motivés ) pour que les internes profitent de la piscine, hors d'usage à cette époque-là ; on a organisé des bals - pas avec les garçons de l'école d'à côté, qui se trouvaient dans la même situation de ségrégation et d'exclusion, comme c'était l'habitude, mais en invitant des garçons des communautés.
En faisant ce travail de rendre la parole aux internes, les filles sont devenues actives, questionneuses et, souvent, avec la complicité des fonctionnaires, nous affrontaient beaucoup. Nous avons rencontré des situations très difficiles : bagarres avec tentatives d'effraction et destruction de matériel, incendie ou tentative d'incendie de l'établissement, fugues des jeunes filles... Les médias nous tombaient dessus sans relâche. Une fois, je me suis trouvée dans une situation curieuse : je ramenais tendrement à l'intérieur de l'immeuble quelques filles, quand les reporters leur ont demandé pourquoi une telle rébellion si elles acceptaient si gentiment de rentrer avec moi dans la cour ; elles ont répondu qu'elles voulaient tout simplement aller à la plage, comme il en avait été question dans une réunion, mais comme elles n'en avaient pas obtenu la permission, elles avaient fait le mur. Comme le changement institutionnel ne se passait pas au rythme qu'elles souhaitaient, elles se sont mises à revendiquer.
Sonia Altoé
Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech
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