Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Une psychologue et ses pratiques institutionnalistes à Rio de Janeiro (3)
Expériences dans des internats-prisons
Le Brésil s'engageait dans l'ouverture politique et les manifestations en faveur de l'amnistie animaient le débat, tout en apportant de l'énergie nouvelle. Je n'ai pas milité politiquement quand j'étais étudiante. Je trouvais que mon champ de lutte politique était dans les institutions.
De plus, l'année 1979 a été considérée par l'ONU comme l'Année internationale des Droits de l'Enfant, ce qui a facilité l'apparition de nombreux questionnements concernant les enfants brésiliens. Le journal Folha de São Paulo a joué un rôle très important à ce moment-là, notamment par des critiques contre ces institutions à régime fermé qui abritaient des enfants pauvres et où l'on envoyait les soi-disant « délinquants». De nombreuses offres d'emploi furent proposées par ces établissements aux psychologues. Malgré mon engagement dans la clinique infantile et malgré mon désir de me servir de l'apprentissage construit en assistance à l'enfant psychotique, j'ai choisi de travailler avec les enfants défavorisés, « carente » (c'est comme cela que l'on appelait ces enfants qui, en raison des difficultés de leurs parents à leur offrir des conditions de logement et d'étude, étaient mis en pension dans des établissements de la Fondation Nationale du Bien-Être du Mineur (FUNABEM), Fondation de l'Etat à l'Education du Mineur (FEEM), ou dans des institutions similaires). J'ai fait ce choix pour les raisons suivantes : j’ai estimé que s'il existait un plus grand nombre d'enfants démunis que d'enfants psychotiques, l'option en faveur des « démunis » rendait la question plus importante ; en outre, pour produire un travailde qualité et faire des recherches avec des enfants psychotiques, il fallait un investissement important de l'Etat, ce qui ne me semblait absolument pas réalisable à cette époque-là. Une autre raison était que le fait de travailler avec les enfants pauvres me rapprochait de mon rêve juvénile.
Dans ces internats-prisons, deux questions surgissaient simultanément : celle de l'éducation et celle de la santé que l'institution se devait de promouvoir. Je m'y suis plongée à part entière ! J'ai posé ma candidature à un poste (encouragée par une psychologue membre du groupe d'études sur AI dont j'étais coordinatrice) et j'ai été embauchée par une grande fondation philanthropique pour développer un travail. Cette fondation comprenait sept établissements. Au total, cela concernait une population de deux mille enfants de tranches d'âge différentes, allant des nouveaux-nés aux adolescents de 18 ans. Ces établissements étaient situés dans la périphérie de Rio de Janeiro, ainsi qu'à l'intérieur de l'Etat.
Face à la demande de promouvoir « un changement de mentalité » chez les fonctionnaires qui travaillaient directement avec les enfants internes - de manière à ce que ceux-ci deviennent « des éducateurs » au lieu de simples surveillants, responsables de l'ordre et de la discipline - et étant donné mon intention de rendre la prestation de service institutionnelle plus adéquate aux nouveaux questionnements qui apparaissaient, j'ai proposé un travail fondé sur l'analyse institutionnelle, et ce sans pour autant cesser de répondre aux demandes d'appui psychologique de l'enfant interne et sans cesser d'offrir aux professeurs de l'orientation en développement infantile ou sur d'autres thèmes sollicités par eux. En proposant un travail au travers de groupes institutionnels et à travers des assemblées générales (AG), je me laissais, en fait, aussi influencer par la maxime de la PI - « soigner l'institution de cure » -, ayant comme axe de réflexion ce que ces institutions offraient aux internes, permettant ou ne permettant pas à ces derniers une croissance saine. De plus, en me fondant sur la Pédagogie institutionnelle, j'ai organisé un «courrier» interscolaire, afin que les élèves s'intéressent à l'apprentissage de la lecture et de l'écriture et afin que le maintien des liens affectifs soit facilité. Ce dernier dispositif est devenu un analysateur de la dynamique institutionnelle et de la circulation des lettres. Et étant moi-même la messagère, ceci a permis un rapport plus étroit avec un plus grand nombre d'internes et une plus grande confiance dans la figure de la psychologue.
Mon emploi dans ces institutions à régime fermé - travail que l'on devait, à mon avis, mener très soigneusement, c'est-à-dire, en gardant la ligne de travail d'analyse institutionnelle et en évitant des motifs qui empêcheraient sa suite - a pris fin 13 mois plus tard, avec mon « expulsion » - terme utilisé par les internes -, sous le prétexte assez fragile de « manque de ressources ».
Une première tentative pour me renvoyer avait eu lieu quelques mois auparavant, quand on m'avait appelée pour me « tirer les oreilles ». A cette occasion, j'avais réussi à me défendre, à montrer l’importance de mon travail et à faire de telle sorte qu'ils reviennent en arrière dans leur décision de me licencier. Le lendemain, lorsque j'ai demandé au directeur - à qui je devais obéir et rendre compte des activités développées, à travers des rapports -, j'ai reçu par erreur une enveloppe qui contenait des rapports secrets de tous les directeurs de l'école, me reprochant mon travail. J'avais sans doute un style d'agir qui dérangeait le fonctionnement institutionnel, car ces écoles, outre le fait de ressembler à un modèle d'institution totale (Goffman, 1961), étaient dirigées par des ex-internes qui avaient eu un comportement « modèle », qui avaient été élevés pour obéir et donner des ordres : ils n'avaient pas l'habitude de réfléchir à des problèmes. Au contraire, les dirigeants rejetaient toujours la responsabilité sur l'interne, en qualifiant l'élève avec des adjectifs négatifs.
Je trouve important de dire qu'il était clair pour moi, à l'époque, que militer politiquement n’était pas la même chose qu'effectuer un travail d'analyse institutionnelle, confusion qui me semblait exister chez quelques pratiquants d'AI au début des années 1980. En fait, l'analyse institutionnelle est toujours politique, car toute institution se réfère à l'Etat ; la dimension politique doit donc toujours être considérée. Mais, faire de l'analyse institutionnelle ne veut pas dire militer politiquement, dans le sens d'un attachement à des idéologies partisanes. Comme j'avais du mal à accepter l'interruption de mon travail, dans lequel j'étais surimpliquée - comme l'a écrit plus tard René Lourau, dans la belle introduction faite pour le livre Infâncias perdidas (2) (Altoé, 1990) -, je me suis rendue compte que j'avais besoin de réunir des forces pour mieux affronter les obstacles.
(2) Ce livre a été le produit de la thèse de doctorat terminée en 1988, dont le récit sera exposé ici.
Sonia Altoé
Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech
voir aussi : http://journalcommun.overblog.com
et : http://lesanalyseurs.over-blog.org