Overblog Tous les blogs Top blogs Économie, Finance & Droit Tous les blogs Économie, Finance & Droit
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

Publicité

L’analyse institutionnelle au Brésil (43)

 

Entre le marteau du néolibéralisme et l'enclume de l'Etat

 

Quelques réflexions transductives sur des interventions socianalytiques au Brésil (5)

 

 

Récit d'interventions (2)

 

 

2) Un peu de jaune carioca : le miroir de la Coopérative de Santé Publique

 

 

A la même époque, s'est déroulée une deuxième expérience sur le même thème, mais cette fois-ci avec un groupe très hétérogène d'une vingtaine de professionnels de la santé, réunissant psychologues, assistantes sociales, psychanalystes, artistes, coordinateurs de groupes de formation, journalistes, éducateurs, etc. Beaucoup d'entre eux avaient une large expérience de travail dans ce domaine, ayant été confrontés aux graves problèmes de la santé publique brésilienne et voulant y répondre par la création de structures coopératives populaires autogérées.

 

 

L'angle d'attaque était néanmoins différent : après les explications sur les déficits du système unique de santé (SUS), à caractère officiel, les questions qu'ils voulaient traiter étaient plus du côté professionnel-militant : quels en seraient les effets sur les professionnels? Comment s'y prendre pour créer une alternative instituante ?

 

 

Après une série d'exercices de warming-up, toujours liés à la problématique choisie et en profitant d'une caractéristique de la salle de travail (une cloison coulissante qui divisait la grande salle en deux), je propose de faire deux scènes avec deux sous-groupes : l'une, relative à la santé du peuple brésilien, telle qu'ils la décrivaient ; l'autre, relative à la santé des travailleurs de la santé, eux-mêmes... Nous improvisâmes les scènes, en employant des techniques du théâtre-image d'Augusto Boal.

 

 

J'ai fermé la cloison et chaque groupe fit ses images séparément ; une fois cette partie du travail finie, j'ai ouvert la cloison et la stupéfaction générale fut de mise : ce qui frappait était non seulement le grand dénouement et la gravité extrême des douleurs exprimées, mais aussi la ressemblance des deux images, -presqu'en miroir-, ressemblance si intense qu'ils restèrent muets, les yeux grand ouverts, silencieux...

 

 

Ensuite, nous avons continué avec les possibles relations entre les deux scènes. Des tentatives, des expérimentations, des rapprochements minuscules entre les deux parties, les plus sensibles, les plus atteintes et mortifiées, apparurent et un lent mouvement, non exempt de beauté esthétique, a permis d'engager un dispositif de soins qui avait l'allure d'un réseau très souple, dynamique et dans lequel les rôles s'échangeaient sans aucune verticalité hiérarchique.

 

 

L'analyse a soulevé tout de suite les profondes souffrances vécues, tant par les habitants des bidonvilles (surtout les femmes en relation avec les accouchements, les enfants malades, les vieillards sans attention, les problèmes odontologiques, le SIDA, etc.) que par les professionnels (l'impuissance, la rage contenue, la bureaucratie, les relations de pouvoir, la distance de l'académie par rapport aux besoins de la population, le manque de formation adéquate, etc.). Apparût aussi le faux dilemme : donner des soins dans les hôpitaux publics/dans des cabinets privés, comme si c'était les seules alternatives, comme si public et étatique étaient la même chose ; néanmoins, les participants furent capables d'esquisser un autre chemin : les dispositifs de soins populaires autogérés, avec des organisations coopératives souples, telles que celle développée par mon amie et socianalyste Lúcia Ozório (9).

 

 

Un des éléments retenus s'oriente vers les possibilités d'alliances horizontales, vers la compréhension en miroir de la souffrance, mais aussi vers la difficulté de dépasser cette identification inconsciente ; en effet, le miroir n'était pas construit par l'appartenance au même peuple (ne pas oublier la différence de classe, les professionnels n'utilisant guère les services du SUS, mais ceux de la médecine privée...), mais plutôt par un processus que je qualifierai volontiers de transductif entre les uns et les autres. Transduction des affects (douleur, maladie, mort...) des « favelados » envers les professionnels qui permettaient de vivre et de comprendre la situation et les souffrances, transduction des stéréotypes et des modèles d'attention professionnelle (les attentes magiques, les réponses toutes-puissantes)... et transduction   réciproque des alternatives (autogestion des soins, co-responsabilité des processus, critique en acte du modèle étatique centralisateur...).

 

 

Je voudrais être clair. Ce processus ne relève pas du transfert, mais de la transduction, le premier n'étant pas qu'un des processus de la deuxième, tout autant que le contre-transfert. Si dans la psychanalyse, le transfert est considéré comme le processus par lequel le désir répétitif inconscient (au sens de prototypes-images de l'enfance) s'actualise sur des objets déterminés, en priorité dans le cadre de la relation analytique, ayant pour toile de fond le sempiternel triangle oedipien et la relation surmoïque de soumission verticale, la transduction peut être considérée dans la socianalyse comme un dispositif producteur de lignes de fuite, un arc-en-ciel des désirs inventifs qui s'actualise sur la création continuelle, dans un éventail transversal de relations tous azimuts qui inclut les implications institutionnelles de chacun et notamment ses relations avec l'Etat inconscient.

 

 

L'intervention socianalytique peut, donc, tenter d'induire la potentialisation des désirs, la propagation de liens horizontaux, l'autodissolution des formes oppressives, l'autogestion permanente des pouvoirs, l'invention de dispositifs analyseurs, la création des groupes-sujets... ayant aussi pour tâche, digne de Sisyphe, de démanteler la dépendance étatique.

 

 

Tâche d'analyseur historique? Crier que le roi est nu? Clouer l'Etat sur la place publique, dénoncer qu'il n'est pas divin et qu'il est sexué, qu'il nous vole et nous rend malade et nous tue… que nous n'avons plus besoin de lui et qu'il faut le faire disparaître, non au lendemain illusoire de la révolution, mais au quotidien, tout le temps, dans toutes les relations, au dehors et au dedans de nous, de tous... avec l'espoir transductif que si nous tous, mettons l'analyse et l'autogestion sur la place publique, il n'y aura plus de pierre étatique » sur nos épaules...

 

 

(9) Exposé dans sa thèse Les politiques participatives de Santé. Une analyse institutionnelle du Parque Royal, Département de Sciences de l’Éducation, Université de Paris VIII, 2001.

 

 

 

Alfredo Martin

 

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

 

 

voir aussi : http://journalcommun.overblog.com 

 

 

 

 

et : http://lesanalyseurs.over-blog.org

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article