Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Entre le marteau du néolibéralisme et l'enclume de l'Etat
Quelques réflexions transductives sur des interventions socianalytiques au Brésil (6)
Récit d'interventions (3)
3) Au rouge vif : l'autogestion et l'économie solidaire à « l'Ecole syndicale de Minas Gérais
Sous la forme d'un premier séminaire intensif d'initiation à l'économie solidaire et à l'autogestion, organisé par cette école (l'une des sept centres de formation syndicale au Brésil, liés à la CUT, Centrale Unique des Travailleurs, de gauche et proche du PT et du MST), ce séminaire a accueilli quelques soixante-dix syndicalistes de toutes les branches (y compris ruraux) de trois départements (Rio de Janeiro, Espirito Santo et Minas Gérais). Je fus convié pour y participer, tant à l'organisation qu'à l'animation du premier atelier.
C'était toute une nouveauté, compte-tenu des formations traditionnelles (Droit du Travail, Gestion, questions spécifiques aux branches, réclamations salariales, etc.) aussi bien pour les formateurs que pour les assistants. Il est vrai que les dédales administratifs et légaux n'aident pas, que la crise économique est grave, avec un chômage croissant (autour des 20 %) et sans retour possible, que les usines ferment les unes après les autres, que la Réforme agraire n'en finit pas de sortir du papier, que les occupations de terre sont évacuées par la police, que la dette extérieure cancérise l'économie, etc. Et il est vrai aussi que les militants cherchent une issue au capitalisme par tous les moyens, que les reprises des usines en faillite sont de plus en plus nombreuses... que les modèles traditionnels de la gauche se sont plus ou moins effrités... et que le Forum Social Mondial a entrouvert des portes nouvelles et donné une dimension planétaire aux mêmes défis.
Lors des premières scènes, les participants ont montré avec leurs corps un Brésil arrêté, immobile ou faisant marche arrière, une économie capitaliste génocidaire et dévastatrice, tout comme une économie alternative fraternelle et solidaire. Dans cet élan collectif, nous avons proposé, avec mon collègue Enio Dutra, militant syndical autogestionnaire expérimenté et analyste institutionnel, une mégadramatisation relative à la naissance d'un projet coopératif. Celle-ci devait inclure tous les participants simultanément, divisés en sous-groupes définis par eux-mêmes en fonction du déroulement de l'action et des problèmes rencontrés.
L'exemple d'une usine métallurgique vouée à la faillite fut retenu, exemple pris de la réalité proche vécue par certains d'entre eux ; un groupe d'ouvriers voulait sauver leur source de travail et prendre en charge la production. Pour cela, ils devaient négocier avec les anciens patrons (un deuxième groupe se forme alors), qui dissimulent aux ouvriers les plans techniques, et résistent autant que possible pour saboter la nouvelle entreprise. Une recherche désespérée de fonds commence, d'abord en se tournant presque automatiquement vers l'Etat (un autre groupe forme la préfecture, le ministère...), puis vers les banques... Rentrent aussi en jeu les fournisseurs et les clients potentiels, chacun avec son groupe et ses stratégies pour donner ou non des crédits, des commandes, des matières premières. Les médias ne pouvaient pas en être absents, ni les partis politiques ; tous jouaient leur rôle d'une manière très engagée et vraie, avec des positions, des arguments forts, des manœuvres de pouvoir qu'ils avaient déjà bien connu dans leur propre chair. La dramatisation arrivait à son final, non sans peines et difficultés, grâce aux efforts tenaces du groupe d'ouvriers qui voulaient autogérer leur entreprise, tentative qui fut couronnée de succès au milieu des applaudissements de tout le collectif debout.
Dans le dispositif socianalytique, nous avons proposé un observateur interne dans chaque sous-groupe, lequel, avec l'un de nous comme observateur externe de l'ensemble était chargé de recueillir tout le matériel possible sur le processus de mise en marche de l'autogestion. Au moment de l'analyse, on a commencé à voir les entrefilets étatiques ; ici est apparu, avec force, et à la grande surprise de tous, le fait que le dernier des derniers « alliés » à être perçu comme tel et à être convoqué, fut... le propre syndicat et la propre CUT!!! Pris dans les représentations traditionnelles -étatiques - de la fonction sociale du syndicat, ils n'avaient pas vu que celui-ci, dans cette nouvelle situation de création d'une entreprise coopérative autogérée par des licenciés économiques, ne pouvait plus continuer à fonctionner comme auparavant en se voyant exclusivement comme le relais des employés qui payent leurs cotisations et cherchent des augmentations de salaires.
Plusieurs résistances et difficultés étaient là : comment travailler sans patron qui nous paie un salaire ? Comment faire un syndicat si les ouvriers sont licenciés et ne peuvent plus payer leur cotisation ? Le syndicat, lui, est pour les employés, pas pour les « nouveaux patrons»... et les coopératives, peuvent-elles avoir un syndicat ? La législation en vigueur (rédigée par la dictature) ne permet pas tout cela... Quelles seront les différences avec les fausses coopératives (celles qui sont organisées par les anciens patrons pour ne plus payer les droits sociaux des employés) ? Où et comment se former à l'analyse et à la prise de décision collective ? Comment trouver des alliés dans un réseau d'entreprises autogérées ? Le troc peut-il fonctionner au niveau d'entreprises ? Peut-on produire avec une autre idée qui ne soit pas la sacro-sainte plus-value de la bourgeoisie ?
Bien que quelques organismes, dans les domaines industriels et ruraux, commencent cette tâche herculéenne de former, d'accompagner, d'analyser les projets autogestionnaires, de mettre sur pied des associations de crédit solidaire, de susciter des réseaux alternatifs, tout reste à faire, surtout au niveau international... Ce n'est plus le moment de la plainte, ni celui de la critique. C'est celui de l'ardente patience à inventer et à construire un monde nouveau, chaque jour, dans le quotidien...
Alfredo Martin
Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech
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