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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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Grandeur et misère de Georges Lapassade (5)

AUX RACINES DE LA PENSEE

 

 

Socianalyse et potentiel humain de 1975, est un livre important qui va nous permettre d’aller à la source de la pensée lapassadienne.

 

Il se présente plus que les autres livres, qui avaient déjà cette caractéristique, comme une suite d’exposés assez froids, mais où on trouve des analyses de fond très éclairantes. Dans la première partie, Lapassade revient sur les notions qui lui sont chères qui concernent le mouvement des groupes, spécialement sur l’Analyse institutionnelle. Dans la deuxième partie, il passe en revue les méthodes et procédés qui sont mis en avant par le mouvement, nouvellement arrivé en Europe, du «Potentiel humain».

 

On ne voit pas a priori ce que ces deux suites d’exposés ont à voir l’un avec l’autre. Ils ont pourtant beaucoup en commun, comme je vais le montrer.

 

Ils ont en commun d’évacuer ou d’éviter ce qui fait le fond du courant de « l’émergence du sujet », ce qui constitue son apport historique original, à savoir la libération de l’univers mental, du soi, à travers des activités libres, qui sont de nature essentiellement langagière, psychique, relationnelle. Si ce mouvement a un sens, c’est de casser enfin cette cuirasse rationnelle qui nous était imposée depuis toujours en Occident, depuis que la science grecque, unie au christianisme, avait inventé la «raison raisonnante » et toutes les techniques qui vont avec.

 

L’obsession institutionnelle de Lapassade, d’un côté, et l’accent mis sur les pratiques du corps («Potentiel humain »), de l’autre, permettent de passer à côté du message de l’émergence du sujet, de se défendre contre lui. A quoi peut servir un tel message si la scène est ailleurs, s’il ne s’attaque pas au cœur du problème ? A la limite, il détourne l’attention vers des sujets secondaires. Il trahit la cause.   

 

Il peut paraître étonnant que Georges Lapassade, considéré comme un des protagonistes du mouvement de l’« émergence du sujet » (ou « du soi »), présente un tel côté. Il le présente pourtant, tout en restant réellement un protagoniste. Cette contradiction profonde est, à mon sens, au fond de l’aventure lapassadienne. Il n’est d’ailleurs pas étonnant. Le message de l’émergence du sujet est si intense et si bouleversant qu’il peut faire peur, même à ses protagonistes.

 

Mais revenons à l’institution et aux obsessions qu’elle déclenche. Lapassade présente, dès le premier chapitre, l’analyse institutionnelle et nous offre sa vision de l’institution, qui ressemble fort à une révélation.

 

Tous ceux qui parlent de ce concept le définissent comme un acte, ou le résultat de cet acte, consistant à établir un cadre très bien défini, avec des règles et des rites, qui entoure un type d’activité donné. Celui-ci se trouve, dès ce moment, solidement établi, avec une base matérielle, bien protégé contre les interventions extérieures, livré à des pouvoirs qui le dirigent ou s’occupent de lui, avec des objectifs clairs et des moyens d’action précis. Il est bien évident que tout ce système, extrêmement utile, ne concerne pas l’activité elle-même, qui peut exister sans institution ou du moins sans qu’on l’ait officiellement instituée. Un club de poètes, de football, une petite entreprise familiale, une secte religieuse, un mouvement politique existent avant et au-delà de l’institution.

 

Pour Lapassade et surtout Lourau, à sa suite, la vie sociale toute entière est faite, pétrie, constituée d’institutions. L’institution n’est pas un instrument que se donnent les humains pour renforcer leur pouvoir et être plus efficaces, c’est leur lien social, la matière même de leur relation.

 

« Les institutions, dit Lapassade, forment la trame sociale qui relie et traverse les individus, lesquels, par leur praxis, sont mainteneurs de ces institutions, et créateurs, innovateurs d’institutions nouvelles (instituants).(….) Les institutions ne sont pas seulement des objets ou des règles visibles à la surface des rapports sociaux. Elles présentent une face cachée (sic). Celle-ci que l’analyse institutionnelle se propose de mettre à jour, se révèle dans le non-dit. Cette occultation est le produit d’un refoulement. On peut parler ici de refoulement social, qui produit l’inconscient social. Ce qui est censuré, c’est la parole sociale, l’expression de l’aliénation, la volonté de changement. De même qu’il y a un retour du refoulé dans le rêve, ou l’acte manqué, il y a un « retour du refoulé social » dans les crises sociales. (….) La mise en lumière du non-dit, du censuré a été l’oeuvre de ces deux «perçeurs de masques» que furent Marx et Freud (….) L’un et l’autre invitent à une recherche sur le caché à partir d’une mise en questions des institutions occultantes, qu’elles soient de l’ordre de la rationalisation ou de l’idéologie ».

 

Ces textes très étonnants posent au moins un problème de base, qui est le suivant. Pourquoi cette valorisation outrancière de l’institution, identifiée pratiquement avec la société et créatrice d’inconscient, si elle est par ailleurs l’organe privilégié d’aliénation et de mensonge, donc l’organe à combattre, l’ennemi par excellence ? La réponse est malheureusement claire.

 

Cette réponse c’est qu’il n’y a pas d’autre combat. Le combat initié par Marx et Freud, fait de dénonciations, accusations, usage de l’«analyseur», franc-parler (parrhêsia) destructeur et négateur rend caduque, inutile et même nuisible l’autre combat, que mène le mouvement d’émergence du sujet, qui vise à modifier les rapports humains, à se regarder soi-même avant de regarder qui que ce soit, à reconnaître à l’autre le droit d’être ce qu’il est, même si on s’y oppose, à s’affirmer dans sa différence. Les deux attitudes sont antithétiques, incompatibles. D’un côté, il y a le choc frontal où on ne s’interroge pas et où on agit, comme un guerillero, de l’autre la pénétration de l’autre par des voies nouvelles. Lapassade le sait, même s’il est lui-même tenté par l’émergence du sujet, dont il adoptera l’esprit lorsqu’il fera le bilan de son action institutionnelle, comme nous le verrons.

 

C’est peut-être aussi parce qu’il se sent secrètement attiré par l’autre mouvement, qu’il a contribué à faire naître, qu’il se sent obligé de faire cette deuxième partie de son livre où il fait l’apologie de méthodes essentiellement corporelles, que le mouvement d’émergence du sujet finira par intégrer, en lui donnant sa coloration à lui. A l’extrême limite, les « groupes de transe » dont Lapassade va s’occuper avec passion par la suite, portent au paroxysme la polarisation corporelle, puisque la présence mentale y est en principe abolie. Le livre finit là-dessus.

 

Michel Lobrot

http://lesanalyseurs.over-blog.org

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