Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
LES ANNEES 70
Les années 1970 sont des années charnières pour le mouvement d’émergence du sujet ou de « pratique du soi ». Les groupes centrés là-dessus se multiplient, spécialement à la Faculté de Vincennes (une douzaine d’enseignants dans ce domaine en 1975), des expériences nombreuses ont lieu. Georges Lapassade, quant à lui, peaufine sa conception de l’analyse institutionnelle et écrit sur elle plusieurs livres dont les plus importants sont L’analyseur et l’analyste (1971) et Socianalyse et potentiel humain ( 1975).
Le premier de ces livres répète bizarrement ce qui s’était produit avec l’Entrée dans la vie, à savoir que le premier chapitre, centré sur Freud, reste isolé, car il n’est pas suivi par des chapitres le développant ou l’explicitant. Ce chapitre sur Freud ne peut être compris que si on le rattache à des conceptions de Lapassade qui n’apparaîtront que dans le livre suivant.
Lapassade insiste presque exclusivement, dans ce premier chapitre, sur la « règle fondamentale » énoncée par Freud au cours de la psychanalyse, enjoignant au client de « tout dire » et de ne rien cacher. La même insistance est portée sur la réaction du client, refusant plus ou moins cette injonction, et confronté alors au reproche fait par Freud d’opposer une « résistance », avec les stratégies utilisées des deux côtés pour vaincre cette résistance ou la renforcer. On voit l’importance de la Parrhêsia dans cette aventure.
On comprend le sens de ce chapitre et du titre du livre lui-même quand on voit Lapassade décréter, dans l’ouvrage suivant, que l’énoncé de la règle fondamentale relève de l’« analyste », alors que la résistance du client relève de l’«analyseur». Cette dernière réalité est fondamentale, car elle met en jeu le besoin du client de s’exprimer complètement, en révélant ce qui devrait rester caché.
Mais ce travail d’analyseur, consistant à dénoncer l’imposition, est une activité du client, pas de l’analyste. Ce n’est pas ce que pense Lapassade, qui en fait une autre forme d’analyse, l’analyse nouvelle manière qu’il a inventée, « l’analyseur ». Lapassade prend la place du client, se substitue à lui, parle à sa place, ce qui explique son insistance sur le heurt avec l’institution, qui est le point de vue du client.
Ceci explique cette affirmation de Lapassade que l’analyseur doit avoir raison de l’analyste, « analyser l’analyste », en l’occurrence le psychanalyste, dont il prend la place et qu’il accuse d’imposer des règles et de contraindre. Au lieu d’attendre que le client fasse ce travail lui-même, il le précède et finalement fait la même chose que le psychanalyste, avec cette différence qu’il prend théoriquement la position de l’opprimé et non de l’oppresseur.
L’ «analyseur », c’est l’invention lapassadienne par excellence, dont René Lourau dira qu’«elle permet de révéler la structure de l’institution, de la provoquer, de la forcer à parler ».
Tout, chez Lapassade à partir de maintenant, va découler de son obsession institutionnelle et de la vision durkheimienne qui s’y rattache.
Les chapitres suivants confirment cette vision. Lapassade passe en revue des expériences d’analyse institutionnelle faites par lui et critique les expériences inspirées par la « dynamique de groupe » où le niveau institutionnel n’est pas touché, d’après lui. Ou bien, au contraire, il fait l’apologie d’expériences où il y a eu par exemple un « bilan institutionnel ».
D’une manière systématique, Lapassade va désormais reprocher aux premières de ne pas prendre en charge le cadre même de l’expérience, à savoir tout ce qui relève de l’organisation, de la préparation, du financement, etc., comme si le cadre avait un impact déterminant, comme si les participants à qui on donne la parole sur ce qui est le plus important pour eux ne pouvaient pas s’exprimer aussi là-dessus, comme si le cadre agissait mécaniquement sur les gens, ce qui est une conception typiquement durkheimienne.
Aux secondes expériences, il adresse des félicitations car elles permettent théoriquement, dans un immense bouquet final, de faire le procès de l’institution. Cet éloge rejoint l’approbation chaleureuse de Lapassade pour les expériences avec les enfants où on demande à ceux-ci de « construire le programme » ou de faire la critique de leur groupe. Il ne réalise pas, car l’analyse psychologique ne l’intéresse pas, que des enfants peuvent se sentir aussi contraints par des moniteurs qui leur demandent de construire leur programme que par ceux qui le leur imposent.
Michel Lobrot
http://lesanalyseurs.over-blog.org