Overblog Tous les blogs Top blogs Économie, Finance & Droit Tous les blogs Économie, Finance & Droit
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

Publicité

Grandeur et misère de Georges Lapassade (4)

LE PROBLEME DU CHANGEMENT

 

 

Chez Lapassade, cet engagement dans l’action, que je viens d’évoquer, s’est malheureusement accompagné d’inclinations intellectuelles et mentales héritées de son milieu, qui l’amenèrent, dans les années 1970-80, à infléchir son évolution dans un sens très contestable, qui l’amenèrent même à critiquer le mouvement d’«émergence du soi » où il s’était précédemment impliqué. Je vais essayer d’expliquer ce dont il s’agit.

 

Dès l’Entrée dans la vie, Lapassade manifeste des façons de penser qui s’apparentent à Durkheim et qui sont incompatibles avec le mouvement qu’il représente. Par exemple, au chapitre XI, comparant le rôle joué par la famille et par l’école dans la diffusion des attitudes autoritaires, il décrète que l’école instille, davantage que la famille, les attitudes autoritaires et il y voit un pur effet des rôles joués par ces deux instances. « Ce n’est pas – du moins ce n’est pas essentiellement - dit-il, la personnalité de l’adulte éducateur qui explique les attitudes autoritaires caractéristiques de son comportement d’enseignant. Ces attitudes en effet sont fonction des rôles qu’il doit assumer dans une structure».

 

Ce type de raisonnement s’appuie sur l’idée que nous sommes entourés d’un environnement et pris dans des événements, qui ne dépendent pas de nous et qui nous conditionnent. Ceci est une évidence mais qui doit être immédiatement corrigée par les deux remarques suivantes : 1- c’est nous qui fabriquons finalement ces événements qui nous conditionnent, et 2- ces événements ne nous conditionnent qu’en passant par le filtre de nos acceptations et de nos refus, qui dépendent d’autre chose, d’influences plus lointaines et indirectes.

 

Toute la pensée traditionnelle, dans le domaine des déterminations de nos conduites, part du principe que celles-ci dépendent, jusque dans le détail, de faits contingents, de chances ou de malchances, des circonstances de notre histoire

ce que certains (comme Pierre Bourdieu) appellent «  implications », en donnant à ce mot son sens juridique ( « impliqué dans une affaire »).

,

 

Par exemple, Alain Decaux, dans une excellente biographie récente de Victor Hugo, refuse d’admettre ce que celui-ci déclare à plusieurs reprises, à savoir qu’il a eu une enfance heureuse. « Impossible ! », s’écrie le biographe, étant donné les rapports affreux du père et de la mère de Victor. Victor Hugo, dit-il, fabule, reconstruit l’histoire, etc. L’historien, qui se veut mieux placé que le personnage qu’il décrit pour comprendre ses comportements, ne peut admettre ce qu’il faut pourtant bien reconnaître : qu’un enfant peut être heureux, même avec des parents qui se disputent. Il y a d’autres paramètres, souvent plus importants, que le climat familial.

 

Cette propension de Lapassade à adhérer à des schémas durkheimiens explique les positions qu’il prendra par rapport à ceux qui, comme moi, prétendent qu’on peut changer les hommes dans des institutions défaillantes et perverses, puisque ce ne sont pas les institutions qui déterminent les hommes mais des influences spécifiques et ciblées. Lapassade va s’opposer à nous, rompre la collaboration.

 

Cependant, au moment où nous sommes, Lapassade n’en est pas encore à prendre ce genre de position. Il se contente d’infléchir ses recherches et ses préoccupations en se centrant sur les institutions et les organisations, c’est-à-dire sur les groupements humains où le principe durkheimien semble le mieux se réaliser. Dès l’année 1965, il publie Groupes, organisations et institutions, dans lequel il fait une analyse très documentée de ces notions, avec une tendance à la compilation. Ce qu’on pourrait appeler son institutionnalisme se précise. L’idée d’analyse institutionnelle apparaît (chapitre IV).

 

Cette analyse est censée porter sur ce qui nous entoure, qui prend ici un caractère radical puisqu’il s’agit de «l’inconscient du groupe ». « L’institution existe aussi, dit-il, au niveau de l’inconscient du groupe».

 

Freud vient renforcer Durkheim, qui ne parlait pas d’inconscient de groupe mais de «conscience collective ». Cela ne change pas beaucoup. La conscience, qu’on considère maintenant comme liée intimement à l’action individuelle, puisqu’elle détermine directement et automatiquement celle-ci (je fais cet acte parce que je sais qu’il est bon ), ne peut, de ce fait, appartenir à la collectivité, qui sélectionne et construit ses actions à partir des motivations de ses membres. Le savoir de l’acte n’est pas, dans ce cas, une «donnée immédiate de la conscience », mais une construction.

 

Michel Lobrot

http://lesanalyseurs.over-blog.org

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article