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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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Grandeur et misère de Georges Lapassade (3)

UN NOUVEAU COMBAT

 

 

Ceux qui ont vécu cette époque savent la difficulté qu’il y eut à faire admettre que les institutions devaient changer, accepter la contestation, s’ouvrir au sujet

 

 

Cela allait contre toutes les habitudes acquises, même celles qui régnaient dans les milieux de gauche ou démocratiques. Le principe d’autorité, la hiérarchie, la rigidité étaient valorisés universellement. Il fallut l’explosion de 1968 pour qu’on s’aperçoive que de nouvelles valeurs étaient en train d’émerger. Ceci devait déboucher sur les mouvements alternatifs, la réforme de l’école, des institutions nouvelles.

 

La lutte qu’on était obligé d’entreprendre ne pouvait plus se contenter de discours et de paroles. Il fallait agir. Dans cette action, ce n’était plus seulement la société qui était visée mais l’institution. Il faut entendre par là le lieu même où nous travaillons et où nous vivons, avec ses structures fortes et impératives, avec ses contraintes et ses obligations. La formule qu’on essayait de faire prévaloir s’appelait l’« autogestion ». On ne distinguait pas, à l’époque, une autogestion de type culturel, centrée sur les organismes de formation et de soins, et une autogestion sociale ou politique.

 

Dans ce combat, de nouvelles valeurs émergèrent, qui vinrent compléter ou même parfois remplacer les valeurs déjà en honneur d’émergence du sujet, de « pratique de soi » ou de non-directivité.

 

Ces valeurs, dans leur ensemble, en incluant les valeurs déjà existantes, ont été magnifiquement définies par Michel Foucault, dans son cours au collège de France, comme relevant du concept très ancien de « Parrhêsia » («  Parrhisia », en grec moderne). Foucault montre que ce terme grec, qu’on pourrait traduire par « franc-parler » court dans toute la pensée antique depuis l’époque classique grecque jusqu’à la fin de l’Empire romain, avec des transformations importantes.

 

Le franc-parler, c’est aussi bien celui de la personne qui s’implique, parle de soi, s’« auto-révèle », face à autrui ou à elle-même, que celui de la personne qui ose dénoncer publiquement des opérations douteuses, affirme des positions qui gênent, analyse les erreurs du milieu. La première forme met en jeu une parole impliquée et la seconde une parole accusatrice.

 

Les deux peuvent avoir une légitimité dans la mesure où elles permettent soit de se positionner et de s’affirmer soit de se protéger ou de protéger autrui. Cela suppose cependant qu’on s’occupe de soi-même, c'est-à-dire qu’on soit dans la position que j’appelle non-directive, où le sujet exige qu’on le traite non-directivement, qu’on ne viole pas son intégrité.

 

Tout autre est la situation où l’autre est celui qu’on aide, qu’on conseille ou qu’on fait évoluer. Cette situation, que j’appellerai « intervenante », est de plus en plus répandue dans le monde moderne, avec la pédagogie, la psychothérapie, le conseil, la gouvernance, etc. Elle exige l’écoute, l’attention à l’autre, l’empathie, la compréhension.

 

Elle exclut par contre radicalement les attitudes de franc-parler offensives et offensantes, surtout si celles-ci prennent une allure accusatrice et dénonciatrice. Cette autre forme de franc-parler, caractéristique du dominant, consiste non pas à revendiquer et à se défendre mais à prendre le pouvoir sur l’autre en proclamant ses buts et ses intentions d’une manière arrogante et supérieure. C’est la parrhêsia qu’on pourrait appeler négative, qui ne procède pas d’une reconnaissance du sujet, mais d’une négation de celui-ci.

 

La première position est aussi celle de ceux qui combattent et qui exigent qu’on leur fasse une place au soleil. L’autre leur apparaît comme un obstacle ou un empêchement, qu’il faut écarter, dénoncer. Ils ne s’intéressent pas à lui pour lui-même mais uniquement dans la mesure où il les gêne ou les favorise

 

C’est le cas avec Lapassade. Avant qu’il ne songe à élaborer une méthode d’intervention que je conteste, dont je vais reparler bientôt, il s’engage dans la lutte, prend des coups, se compromet. Les lieux où il intervient résonnent comme des noms de bataille : Antony, Royaumont, la Tunisie, 1968, le Maroc, l’Université de Vincennes, etc. C’est, après l’action au service des méthodes nouvelles du type « dynamique de groupe », le second titre de gloire de Lapassade.

 

La tentation est grande, quand on est engagé dans cette voie, de ne plus voir ni soi-même ni l’autre, mais uniquement l’entreprise et la réussite de cette entreprise, d’oublier les valeurs et de retomber dans une forme de parrhêsia très traditionnelle, qui n’est qu’une forme de pouvoir. La tentation est d’autant plus grande qu’on ne se bat plus pour soi-même mais pour d’autres qui vous font confiance, qui attendent une attitude d’aide et non d’imposition.

 

Lapassade, nous allons le voir n’échappe pas à cette tentation.

 

Michel Lobrot

http://lesanalyseurs.over-blog.org

 

 

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