Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
LE PRINCIPE D’INACHEVEMENT
Cette première évolution de Lapassade, que je viens d’examiner aboutit, en 1964, au livre L’entrée dans la vie, qu’il est important de regarder de près pour comprendre son auteur.
Dès le début, ce livre pose deux problématiques distinctes, difficiles à concilier.
La première, qu’on trouve dans le premier chapitre, pose comme un principe premier et quasiment comme un postulat que l’être humain est un être inachevé, foncièrement non terminé. Pour illustrer cette affirmation étonnante, Lapassade utilise une métaphore, si l’on peut dire, qui est la découverte de la «néoténie» par L. Bolk, entre les deux guerres. Par ce terme, l’auteur hollandais entend ces animaux dont la métamorphose s’arrête en route, à un stade anormal du développement, ce qui les amène à rester, à l’état adulte, dans une forme foncièrement non adulte.
Pourtant, Lapassade déclare : « L’homme achevé, c’est l’homme adulte ». L’homme adulte existe donc, comme chacun sait, et il prétend être achevé. Il faut donc démontrer, pour être tout à fait cohérent, que cet être, apparemment achevé, en réalité ne l’est pas, que cet achèvement est une pure illusion.
Une telle démonstration, qu’on attendrait, est à peine esquissée dans le livre. Les deux passages où ce point est abordé est d’une part le chapitre où l’auteur analyse le psychodrame (Chapitre V), qui est une méthode où on cherche à faire émerger d’autres dimensions de l’individu et d’autre part la référence à la philosophie de Heidegger qui pose un inachèvement radical de l’être humain. Il y a aussi le dernier paragraphe du livre, où Lapassade déclare que « aujourd’hui, la stabilité et la maturité sont partout mises en question, en tant que normes ».
Cela ne suffit pas à prouver que l’état adulte, au sens d’état mature et achevé, dont tout le monde admet l’existence, y compris Lapassade (nombreuses citations dans le livre), ne correspond pas à la réalité, est une apparence trompeuse. Une telle preuve exigerait qu’on exhibe des méthodes individuelles ou de groupes où on réussit effectivement à révéler d’autres aspects de l’humain – en particulier chez l’adulte - des aspects cachés ou non activés, qui sont foncièrement évolutifs, qui ne peuvent être définis en terme de maturité.
Le reste du livre, à partir du chapitre II, est entièrement consacré, soit à décrire les étapes du développement de l’enfant et de l’adolescent, soit à évoquer des méthodes ou des pratiques qui prétendent restaurer l’état adulte ou établir dans un avenir plus ou moins proche cet état idéalisé.
Les chapitres consacrés au développement du jeune font une place énorme, presque disproportionnée, aux pratiques d’initiation dans les sociétés primitives. Bien qu’évolutives, ces pratiques ont pour but, d’après Lapassade d’établir l’état adulte. De même notre société, qui est obligée de reconnaître la situation non achevée du jeune fait tout pour qu’il arrive à cet état adulte, qui est la référence constante, la finalité dernière.
Lapassade, très attaché au freudisme et au marxisme, est assez embarrassé, quand il examine ces deux courants, car il est obligé de reconnaître leur orientation radicale dans le sens d’un homme terminé, accompli. En particulier, il ne peut s’empêcher d’évoquer ce qui fait le fond du système freudien, à savoir la définition de la névrose comme le « refus d’être adulte » ou la vision de l’enfant comme « pervers polymorphe » oedipien, qu’il s’agit de remettre dans la bonne voie de la maturation. Lapassade a beau faire des efforts pour créditer Freud d’une vision dynamique, quand il évoque sa théorie de la régression et déclare « la régression suppose la permanence de l’enfance dans l’homme », il ne nous convainc pas, puisque précisément cela est vu comme une « régression ». De même, Marx échappe difficilement à l’accusation de poursuivre un objectif statique. Il y a heureusement Trotsky, avec son idée de « révolution permanente », à laquelle Lapassade adhère complètement.
Comment expliquer cette anomalie d’un auteur qui pose, d’entrée de jeu, une thèse osée, paradoxale, qui n’est admise à peu près par personne et qui ne s’attache pas, par la suite, à la prouver ou à l’illustrer ?
Je ne vois, quant à moi qu’une seule explication. C’est que Lapassade valorisait tellement cette période d’entrée dans la vie – la jeunesse - qu’il ne pouvait rien faire d’autre que d’en parler, de l’évoquer, on pourrait presque dire de la chanter. L’état adulte l’intéressait si peu qu’il ne voulait même pas faire l’effort d’en dévoiler les contradictions, lui qui sera, par la suite, le champion des méthodes de dévoilement, avec le « non-dit », l’« analyseur » et le reste
Quand on a connu Lapassade, on sait qu’il était peu intéressé par les démonstrations rationnelles, et qu’il préférait les affirmations péremptoires, les démonstrations vécues, l’action.
Son livre, au fond, est une action, presque un happening.
Probablement, cela explique la suite, dont je vais parler incessamment, à savoir ce choc que fut, pour Lapassade, la rencontre avec les institutions, où il désirait, avec d’autres, introduire des méthodes nouvelles, précisément ces méthodes que nous voulions ensemble promouvoir, d’émergence du sujet. Cela va l’amener à effectuer un tournant à 180 degrés, à se griser de l’action, et à construire, à partir d’elle, un système relativement fermé, le système institutionnel.
Michel Lobrot
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