Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
UNE ŒUVRE CHOC
Si on se tourne vers les œuvres de Lapassade de nature autobiographique - Le bordel andalou, Joyeux tropiques et L’autobiographe - on est plongé dans l’étonnement.
On tombe brusquement sur des œuvres dans lesquelles l’auteur, contrairement à ce qu’on attendrait, se centre complètement sur lui-même, nous livre le plus intime de sa personne, quitte même à nous choquer, comme s’il voulait aller jusqu’à la provocation.
En réalité, il ne cherche pas la provocation, car dans la dernière oeuvre de cette série, l’Autobiographe, il nous donne plutôt de lui une image attristante. Ce qui le meut est la sincérité, l’ouverture, la « parrhêsia ».
Ce qu’il refuse aux autres, il se l’accorde à lui-même, ce qui n’est pas sans poser de vrais problèmes.
Ce qu’il a découvert, c’est l’écriture. Il nous le révèle dès l’ouverture du Bordel andalou (1972), alors qu’il écrit depuis longtemps. « Lorsque, dit-il, dès la première phrase, j’ai essayé de me libérer par l’écriture, j’ai cherché à me laisser habiter par les mots (….) Je libérais une parole que j’avais jusque là réprimée… ». Et à la fin du livre : « Et, soudain, j’étais dans la rue, les mots sont venus (….) Il est ainsi des moments où ça vient. Et, tout à coup, je n’ai plus peur de ce que j’écris». L’expérience de l’écriture, comme de toute activité, doit être dissociée de l’habitude d’écrire.
On peut parler, à partir de ce moment, d’une débauche d’écriture, dont Le bordel andalou est la première manifestation, une manifestation spectaculaire, il faut le dire, par laquelle on peut se laisser prendre ou à laquelle on peut essayer de résister. Car l’auteur, à travers une fiction presque policière, nous plonge dans un bain de sexe et de merde. Ce sexe, c’est l’homosexualité, mais pas seulement ; c’est tout ce qu’on peut faire dans un bordel et un hammam où tout est permis. Du sexe, de la merde, il en rajoute, il patauge dedans, avec un plaisir d’enfant, n’hésitant pas, au passage, à y plonger aussi sa psychanalyste, ses supérieurs de la Fac, Michel Foucault et bien d’autres. Il a réussi enfin à dire son homosexualité, possibilité qu’il a découverte dans une intervention au Brésil, quand il n’autorisait rien d’autre que l’«analyse institutionnelle» à ses collaborateurs et il nage maintenant dans l’exultation.».
Il peut enfin parler de lui-même et sur lui-même, se laisser aller à la «pratique de soi.
Peut-être qu’il nous livre la raison de son obsession institutionnelle et de sa rigidité, quand il écrit : « Pour être libre désormais, il me suffisait d’apprendre à aimer cette violence qui vous est faite par les hommes et que vous pouvez leur retourner à chaque instant ». Car, de la violence, il y en a beaucoup, d’abord et surtout dans la mise en scène, dans ce souterrain à étages qui sépare les Arabes des Européens où toutes les pratiques sado-masochistes sont permises et où on étouffe. Labalue, c’est-à-dire lui-même, est dénoncé par Scorp à l’administration à cause de son « inactivité secrète ». Il est interné à Cour Chermerde. Finalement, il subit un procès de la part du Merding Theatre, qui le ramène à la réalité, car ce procès, il l’a subi et c’est une histoire affreuse.
Le Living Théâtre, qu’il rencontre au Brésil en 1970 après un séjour en Argentine, avait tout pour le séduire : liberté, « contre-culture », expression, communauté. En fait, il s’y comporte comme il se comportait toujours, comme je l’ai connu pendant 50 ans, selon un schéma qu’il résumait en disant ; « je fous la merde ». Le malheur est que ces gens ne se laissent pas faire, qu’ils sentent que le travail avec lui est impossible et qu’ils font ce que d’autres ont fait mille fois avec lui : s’en séparer. Leurs propos au moment où ils expriment leur impossibilité de continuer, que Lapassade rapporte avec une sincérité désarmante, n’ont rien d’un procès. Ils s’expriment sincèrement. Arnaldo lui dit : « Tu t’es comporté avec nous comme Staline. Tu es plus stalinien que nous, tu es un nazi avec nous parce que tu as utilisé tes paroles contre nous jusqu’au moment où nous avons pu connaître ta méthode». Lui répond, d’une manière bouleversante : « je n’ai pas envie de vous quitter», et il reste, malgré l’exclusion. Celle-ci, malgré son indifférence apparente, l’affecte profondément et il l’exprime. Le bordel andalou est en définitive plutôt une prison.
Michel Lobrot
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