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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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Grandeur et misère de Georges Lapassade (11)

L’ESPRIT DE LA PSYCHO-SOCIOLOGIE

 

 

1-Quand Kurt Lewin et Carl Rogers, au moment de la dernière guerre, définissent la «dynamique de groupe» ou ce qu’on pourrait mieux appeler, avec Foucault, la «pratique de soi», ils inventent quelque chose de nouveau et, on peut dire, révolutionnaire. Ils font l’hypothèse : 1 - que des gens peuvent évoluer en agissant et s’exprimant eux-mêmes, à partir de leurs propres initiatives, 2 –que ces gens peuvent appartenir à n’importe quel milieu social et ethnique, se retrouver et évoluer ensemble, car ils ne font en cela que mettre en jeu des capacités appartenant à tous les humains. Dans les séminaires de Béthel, aux Etats-Unis et ensuite partout dans le monde, ce sont ces deux principes qui président aux nouveaux groupes d’évolution.

 

Si l’on admet ces principes, cela exclut qu’on oblige ces gens à se centrer obligatoirement sur une tâche particulière, par exemple d’analyser leur institution et cela exclut surtout qu’on les ramène sans cesse à leurs conditions professionnelles, puisqu’ils sont censés pouvoir y échapper, s’ils le veulent.

 

Une conséquence évidente de ces principes est qu’on ne peut jeter l’anathème sur personne, exclure qui que ce soit de ce type d’activité, même si on suspecte quelqu’un d’être un tyran ou un exploiteur. Ce type d’activité est même la seule chance réelle que peuvent avoir des gens en situation de pouvoir de changer, d’évoluer. Leur couper la tête ne résout pas le problème, comme l’histoire l’a démontré. Il faut pourtant faire quelque chose pour eux ou contre eux, de toute évidence. 

 

Lapassade, en rejetant le recteur Robais, de l’Université de Montréal, de ses interventions, ne fait en fait rien d’autre que ce que fait habituellement le recteur Robais. Il renforce en réalité le pouvoir de celui-ci, car non seulement il le durcit contre lui, mais il lui donne des arguments en faveur d’un certain type d’attitude, la sienne.

 

2 - Si maintenant on regarde les idées sociales qui sous-tendent les conceptions et les pratiques de Lapassade, on trouve, très clairement exprimée, la théorie classique de l’enveloppement, qui est au fond des conceptions de Durkheim. Cette théorie repose au départ sur un concept formaliste, celui du tout et des parties. Le tout, dit-on, « enveloppe » les parties ; celles-ci sont subordonnées au tout qui les commande et les détermine. L’individu, étant une partie du tout social, n’a pas d’autonomie. Il est sujet du tout d’une manière absolue.

 

Cette vision, purement logique, omet seulement un point essentiel, à savoir que la «partie», l’individu, est ce qui donne naissance au tout. Celui-ci n’existe pas par lui-même. L’institution lapassadienne n’existe pas en dehors de ses membres qui, à chaque instant, la soutiennent dans l’existence. Même les dirigeants, qui semblent représenter le tout, en fait dépendent des membres, comme l’avait bien vu La Boëtie dans son Discours sur la servitude volontaire.

 

Dans cette vision nouvelle de la vie sociale, il est clair que chaque individu, dans une totalité sociale donnée, subit l’influence non seulement des autres individus de la même totalité mais de tous les individus qu’il est susceptible de rencontrer dans le champ social. Il ne dépend donc pas seulement et d’abord de son institution de référence mais de tout courant social et culturel avec lequel il peut rentrer en contact, dans son enfance et dans son âge adulte. La société est, comme la mer, parcourue de quantités de courants qui se croisent et se chevauchent, qui déterminent, font et défont, les institutions particulières. 

 

Il est donc possible, contrairement à ce que croit Lapassade, qu’un individu présente des caractères opposées à ceux de son institution, qu’un organisateur de groupe ne soit pas le pur reflet de son entreprise ou de son association.

 

L’histoire fourmille d’exemples d’hommes qui sont plutôt le contraire de leur institution d’origine que son image. Aux 17-18èmes siècles, Montesquieu, Marivaux, Voltaire, Rousseau, Diderot naissent à la fin du règne de Louis XIV (mort en 1715), qui réalisait un paroxysme dans le conservatisme et la bigoterie. Au 19ème siècle, les grands écrivains russes, Pouchkine, Gogol, Dostoïevski, Tolstoï naissent et se développent sous les règnes de Paul Ier, Nicolas Ier, Alexandre II, qui sont complètement intégrés dans le courant réactionnaire de résistance aux idées nouvelles. Les premiers penseurs révolutionnaires du courant socialiste, Marx, Lassalle, Engels, Feuerbach naissent et se développent sous les règnes de Frédéric-Guillaume III et IV, qui ne font que continuer l’œuvre du grand Frédéric et qui annoncent Bismarck.

 

On n’en finirait pas d’énumérer les cas de ce genre, de discordance entre le milieu d’origine ou d’appartenance et le profil de la personne. Il nous faut, de toute urgence, des théories qui tiennent compte de cela et qui ne répètent pas à satiété les vieilles rengaines sur l’«empreinte du milieu», héritées de Taine et de Durkheim.

 

Michel Lobrot

http://lesanalyseurs.over-blog.org

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