Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
RETOUR SUR LE PASSE
Dans les années 1975, Lapassade a complètement intégré les processus de la «pratique de soi».
Il se trouve justement au Maroc, où il fait de plus en plus de séjours. Il réfléchit sur les faits qui se sont produits dix ans avant, quand il était en Tunisie où il avait découvert la transe. Il a même l’intention d’écrire un livre là-dessus.
Justement comme par hasard – mais est-ce un hasard ? – la police marocaine s’intéresse aussi à lui et précisément s’interroge sur ses voyages incessants au Maghreb. Elle le convoque, le questionne. Sur ces interrogatoires et les faits qu’ils évoquent, et sur la signification de ces faits, il écrira sous peu un livre, intitulé Joyeux tropiques (1978).
Le livre commence par cette découverte qu’il a faite en Tunisie il y a dix ans. Il n’était pas encore question de transe, mais plutôt de danse et musique africaines, plus exactement de « stambali ». Qu’est ce qui lui a plu là dedans ? La réponse est claire : c’est le fait que cette musique et cette danse appartiennent aux rejetés, rebuts, marginaux de la société. Ces gens le touchent au plus profond de lui-même.
D’une manière générale, il est du côté des exclus. Mais cela ne suffit pas. Il y a bien des exclus qui ne dansent pas, par exemple dans les bas quartiers européens où on serait plutôt résigné et aigri. Le fait de danser indique que nous sommes dans des régions rurales du Tiers-monde, qui ne sont pas sans rapport avec le pays de son enfance, le Béarn. On danse dans les villages et lui-même joue de l’accordéon et fait danser les gens.
Son intérêt pour la Macumba au Brésil, qui ne tarde pas à intervenir, est relié directement à ces significations-là précisément. « J’ai exprimé, dit-il, cela dans le Manifeste tropicaliste, où je prends le parti de revaloriser la macumba, de l’exalter, de la présenter comme la fête du sexe et de la liberté (…) La macumba devient, dans ce manifeste, la messe noire des dominés, des exclus, des femmes, des homosexuels». Les mots sont lâchés : « sexe et liberté ». Le sexe, spécialement homosexuel, est l’objet-fétiche, le centre d’intérêt pour lui.
Se sentant autorisé à parler du sexe, il se lance dans Les joyeux tropiques, dans une véritable débauche verbale de remarques, considérations, anecdotes sur la sexualité, sous ses aspects les plus crus, les plus réalistes. Cela est présenté comme un dialogue entre G. et M. En fait, il ne peut plus s’arrêter d’en parler. C’est un véritable festival, qui a été rendu possible par la «pratique de soi».
Derrière tout cela, au bout, il y a la transe, phénomène spécifique, étrange, inquiétant, qui naturellement le questionne. « Pendant dix ans, dit-il, j’ai cherché le sens de la transe ».Il ignore encore, à ce moment-là, que ses recherches les plus pointues, jusqu’à sa mort pratiquement, porteront sur la transe, l’hypnose, les «états modifiés de conscience», etc. Il publiera, en 1976, un Essai sur la transe, en 1982 Gens de l’ombre, en 1987 Les états modifiés de conscience, en 1998, La découverte de la dissociation.
Une remarque de lui constitue peut-être une piste pour répondre à la question qu’il se pose. Parlant de la transe en Occident, il dit : « on l’assimile à un comportement démoniaque, on l’explique par une possession diabolique. Pour cela, il faut que la société soit dominée par un système dans lequel Satan occupe une place centrale. Dans les religions africaines, au contraire, comme dans les religions d’Athènes et de Rome, la transe est essentiellement d’inspiration divine – le possédé est le cheval des dieux ». Cela nous entraîne dans la voie de la théâtralité, qui est la formule à laquelle Lapassade se rallie. L’individu en transe peut enfin se livrer à l’exhibitionnisme.
Mais cela n’explique pas la perte de conscience, la perte de mémoire, typiques des « états seconds ». Pour aller jusque là dans l’explication, il faut peut-être, comme je l’ai fait dans le livre collectif (écrit avec Lapassade et Boumard) sur le mythe de l’identité (1998), aller jusqu’à supposer que l’organisme, à un certain moment, prolonge et étend les états que le psychisme a installés en lui-même antérieurement, autrement dit procède à une dissociation des facultés. Le psychisme ne veut plus penser et analyser, préfère supprimer la réflexion critique. L’organisme, alors, obéit à ce mot d’ordre du psychisme, en abolissant purement et simplement les opérations intellectuelles et mnésiques. Je compare cela à l’hystérie, où l’organisme crée des paralysies et anesthésies chez celui qui immobilise son corps, se rigidifie, en proie à la dépression.
Une telle explication tient compte, ce que Lapassade ne fait pas, du lien établi par les chercheurs du 19ème siècle avec la suggestion et la suggestibilité. Dans son livre de 1900 sur La suggestibilité, Alfred Binet montre que, chez les enfants, la forte suggestibilité s’accompagne d’une perte des facultés réflexives et d’un développement important du ludique. Elle permet donc une réorganisation des conduites, une nouvelle orientation.
On en arriverait à cette idée que la transe est une véritable libération du corps ou, du moins, des activités liées au corps. Le sexe naturellement en fait partie.
Il s’interroge sur lui-même, revient sur son passé.
Michel Lobrot
http://lesanalyseurs.over-blog.org