Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
La Fac ici et maintenant (Extraits d'un journal de route) (suite)
Au cours de notre réunion d'E.C.A., lundi dernier, j'écoutais avec intérêt les enseignants de psychologie décrire leur enseignement très sérieux, bien préparé, conforme aux exigences, par eux définies a priori, d'une préparation à l'observation systématique des conduites. J'approuvais cette rigueur. En même temps, je pensais à ma pédagogie, qui est exactement le contraire: c'est une sorte de «jonglerie», me disais-je alors, en pensant à ces «jongleurs» (au sens très général du terme) qui organisent des attroupements (les halqa) dans les souks marocains. J'ai toujours admiré le talent de ces saltimbanques, et l'un d'eux, Saïd, de Safi, était devenu mon ami: il me disait les secrets de son métier, les tours de prestidigitation. Il m'apprenait l'argot de sa profession. Ils utilisent le terme « farq » qu'on pourrait presque prononcer « frraq », ou même « frrrq » pour assimiler leur auditoire à un ensemble d'oiseaux toujours prêts à s'envoler sans payer si l'artiste populaire ne sait pas les retenir.
Le métier de professeur est beaucoup plus facile : ses étudiants sont retenus dans sa classe, non par l'effet d'un talent de séduction comme chez les animateurs des foires, mais par l'obligation scolaire d'être là, même si le cours n'est pas spécialement attrayant.
J'ai toujours pensé, sans toutefois le formuler clairement, que mon travail à l'université n'est valable que si je sais captiver mon auditoire par mes tours, comme j'ai pu le faire l'autre jour dans l'amphithéâtre Louis Liard, en Sorbonne, où je parlais de Puységur, alors que j'aurais dû projeter un film sur les rites de possession. On avait annoncé cette projection sans me consulter de sorte que, par un enchaînement qui finalement me séduisait assez, j'étais présenté au programme de ce colloque comme l'auteur d'un film que je n'ai jamais pu réaliser pendant mes séjours chez les possédés. Il y avait là une espèce d'imposture, de leurre où j'ai cru voir l'essence imaginaire d'une bonne pédagogie. Et, sans oser avouer à mon public de la Sorbonne l'inexistence de ce film ethnographique, je lui ai dit que nous étions dans le deuxième centenaire de la découverte de l'hypnose par Jacques Armand Marie de Chastenet, marquis de Puységur, qui « hypnotisa » Victor Race le 4 mai 1784 dans son château de Buzancy. Le public a apprécié mon théâtre, je crois, un peu comme un bon spectacle de foire, ainsi que j'ai cru l'entendre dans le tonnerre de ses applaudissements. (...)
J'imagine maintenant que René Barbier, à qui je pensais en écrivant cette page, me demandera peut-être de « développer », puisqu'il est convenu entre nous que certaines pages du présent Journal seront reproduites dans un numéro double de Pratiques de formation, consacré à l'imaginaire... Mais non ! J'ai écrit ces quelques lignes avec plaisir, je pourrais peut-être les corriger un peu, les améliorer certainement. Mais je préfère fuir en avant, comme toujours. Je n'aime pas me relire. J'en suis à peu près incapable bien que cela m'arrive quelquefois, je ne sais par quel subterfuge où je me tends à moi-même des pièges pour m'obliger à travailler mes brouillons. (...)
En septembre 1981 avec Dominique Bedou, nous avons eu l'idée de préparer un numéro de revue (la revue Impasses qui en réalité n'existait plus, mais je l'ai appris seulement plus tard) consacré aux poètes d'Essaouira. Bedou disait que pour obtenir une subvention permettant de publier ces textes en un numéro spécial consacré au patrimoine de la ville, il fallait absolument y inclure au moins quelques poèmes. Or, peu de temps auparavant, deux amis de la ville avaient effectué eux-mêmes une recherche qui les avait mis sur la trace d'un poème.
Dans un article, nos deux amis résumaient le poème, sans en donner le texte. Ensuite, celui des deux qui avait le plus d'informations a perdu l'usage de la parole et a quitté la ville. Nous en étions réduits à tenter de refaire le chemin de la première enquête, mais dans de fort mauvaises conditions : nous étions des étrangers dans la ville, ceux que nous allions interroger nous suspectaient de toutes sortes de mauvaises intentions. De plus, ignorant tous deux l'arabe, nous avions constamment besoin d'aide, et il n'était pas facile de l'obtenir.
J'ai tenu le Journal de route de cette « recherche », qui se déroulait comme une quête. La matière n'était pas de ma « spécialité », on pouvait dire que nous étions, Dominique et moi, des amateurs. Pourtant, je crois que je n'ai jamais été autant chercheur que pendant ces mois où, comme à tâtons, dans une ville de plus en plus méfiante, hostile, fermée (malgré et aussi à cause de l'appui de l'Administration de la Province) nous avancions à la recherche de ce poème et de la biographie de son auteur. J'étais persuadé que la découverte et la publication de cette poésie seraient la fierté de la ville. Mais les gens, dans la ville, s'en moquaient bien ! Ils pensaient simplement que ce poème perdu devait avoir une valeur inestimable puisque nous le recherchions avec un tel acharnement. Ce devait être quelque chose comme une statuette phénicienne dont on aurait appris qu'elle était quelque part, chez quelqu'un, et dont le prix était ignoré de son possesseur. Bref, nous étions des pillards habiles de patrimoine, ou bien des fous. Comme il n'existe pas dans cette « culture » l'idée d'une recherche désintéressée, d'une passion nue et gratuite pour la vérité, on nous soupçonnait de plus en plus, on nous mettait des bâtons dans les roues. Nous avons fini par retrouver le poème intitulé Lafjar (Aurore). Je l'ai mis aussitôt sur stencil j'ai tiré deux cents exemplaires de ce texte et je les ai distribués dans toute la ville, avec une extraordinaire jouissance. Plus tard, j'ai créé la revue Transit pour publier ces « paroles d'Essaouira ».
Evoquant ces souvenirs, l'idée me vient que la réaction des gens, à Essaouira, exprimait probablement l'essentiel d'une attitude commune à l'ensemble des pays du Tiers-monde : dans ces pays, la recherche de la vérité pour elle-même n'a pas de valeur, est une affaire très marginale.
Cette remarque pourrait peut-être m'aider alors à comprendre l'attitude des étudiants qui viennent préparer un diplôme dans notre Université: on voit bien que, sauf quelques rares exceptions, c'est le diplôme seulement qui les intéresse, pas la recherche, pas le produit final. Leur attitude n'est donc pas l'effet d'une paresse, ou de je ne sais quel défaut psychique ; c'est un trait culturel.
J'ai acquis la conviction que l'ethnologie, c'est la psychologie des autres, et je rapporte généralement les comportements d'étudiants maghrébins, lorsque je cherche à les comprendre, à des traits culturels, aux règles que leur société a établies.
Ces réflexions, d'ailleurs, installaient, à propos du poème perdu une recherche dans la recherche. La nouvelle recherche portait sur la culture à Essaouira, sur le rapport des gens à la chose écrite en général : ils considèrent que si l'on a chez soi le Poème recherché dans la ville il convient de le conserver soigneusement, d'attendre qu'il ait pris de la valeur. Ce Poème était considéré par les gens comme une propriété privée, et non comme un bien de la cité, un patrimoine.
J'étais à la recherche d'un poème qu'on disait perdu et de la mémoire oubliée de son auteur, et, j'en étais venu à faire une autre recherche, celle que je fais toujours en réalité : une recherche sur la mentalité collective des Maghrébins, sur leur manière de vivre les rapports sociaux entre eux et avec les étrangers...
Je ne sais comment faire pour donner une dignité «scientifique» au résultat de mes recherches sur cette «mentalité ». Je ne vois pas comment dépasser l'anecdote et la rédaction de mon Journal... Or, j'ai la même difficulté avec l'analyse institutionnelle comme pratique de la « recherche ». On s'y occupe surtout des cancans et de la banalité du quotidien, et ça ne fait pas « scientifique ». Il faut peut-être commencer par déconstruire l'imposture de la science qui se dit «objective » pour envisager de pouvoir un jour faire passer pour de la recherche cette réflexion, encore très fragile, sur les rapports des gens entre eux et dans leurs institutions. (...)
Hier, avec Jeanne B, nous avons presque décidé d'aller passer les vacances de Noël et du Nouvel An à Essaouira. On retiendra les billets lundi matin.
Georges Lapassade
Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech
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