Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Entre résistance et collaboration… sous Vichy.
Un exemple politiquement incorrect.
(suite 1)
1 - On peut douter de l’authenticité de l’information relative à la participation d’Henri Wallon, Louis Le Guillant, résistants reconnus, au « Conseil technique de l’enfance déficiente et en danger moral » créé par Pierre Laval le 25 juillet 1943 ? Certes. Cela est décrit dans un ouvrage. Celui de Michel Chauvière publié chez L’Harmattan en avril 2010, « Enfance inadaptée. L’héritage de Vichy ».
http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=28275
On y trouve un chapitre consacré à ce « Conseil technique » et en Annexe la liste des participants à celui-ci et les résultats des travaux : « nomenclature et classification des jeunes inadaptés ».
Michel Chauvière, dans sa préface à la réédition de 2010 (L’Harmattan) de son livre, écrit : « Après avoir été durant plusieurs années formateur dans un centre de formation au travail social et m’être quelque peu heurté aux institutions jusqu’au licenciement, je m’étais alors tourné vers l’histoire. Je voulais en effet mieux comprendre les conditions politiques et institutionnelles dans lesquelles une politique publique désignée – en l’espèce, la politique de l’enfance inadaptée – avait pu voir le jour au cours des années quarante » […]
Chemin faisant, au plan interprétatif, j’ai finalement découvert ce que cette politique devait non seulement aux années de guerre et à la Libération, conformément à la vision la plus courante, mais aussi et surtout, de manière beaucoup plus substantielle, aux cadres idéologiques et institutionnels du régime de Vichy, avant 1942 et surtout après 1942. […]
En somme, sans m’en rendre compte tout de suite, je mettais le projecteur sur l’un de ces exemples, parmi d’autres, d’accommodement des acteurs avec l’État français d’alors, pour des raisons les plus diverses : de la « divine surprise » des catholiques à l’opportunisme de certains techniciens anti-Éducation nationale, de la valorisation de l’expertise médico-psychiatrique à l’invention d’alternatives à l’incarcération des mineurs délinquants, parfois comme façon de résister à l’occupant allemand, etc. Le tout, en se tenant à distance respectable tant de la franche collaboration que de l’engagement dans la résistance (mais il est des exceptions sur ce dernier point !) ». Ceci est dit dans notre livre : « L’abandon à la mort… de 76 000 fous par le régime de Vichy » et est donc une répétition pour ceux qui l’ont lu. L’avis du SERPSY sur le livre :
http://www.serpsy.org/des_livres/livres_2013/ajzenberg.html
2 – On peut s’interroger : Comment des résistants, recherchés comme tels par toute les polices de France, pouvaient-ils participer aux travaux d’un tel « Conseil technique de l’enfance déficiente et en danger moral » sans prendre le risque de se faire arrêter ?
Je n’ai pas l’explication, mais on peut faire des hypothèses. Pour cela il faut se replacer dans le contexte de l’époque. Pour Laval, homme d’État, son idée de la grandeur de la France était d’en faire une brillante seconde de l’Allemagne nazie. S’agissant des travaux de ce « Conseil technique », et dans cette perspective de grandeur, Pierre Laval voulait leur donner une dimension européenne et non plus seulement nationale. Laval, chef en titre de la milice (il en avait délégué la direction à Darnan, de sinistre mémoire) et du gouvernement pouvait-il ignorer les activités résistantes d’Henri Wallon et Louis Le Guillant ? J’en doute, mais je me trompe peut-être. Si c’était cependant le cas, il fallait alors que Laval protège Wallon et Le Guillant en connaissance de cause, les jugeant alors plus utiles dans un projet qui l’intéressait au plus haut point, et qu’il les estimait peut-être, comme homme d’État, plus utiles au « Conseil technique » qu’en prison ou déportés. Il fallait aussi que ces résistants aient l’assurance de ne pas être arrêtés. On aurait là une autre face de l’ambivalence existant alors.
3 – Quel lien entre l’abandon à la mort des fous par Vichy et ce « Conseil technique de l’enfance déficiente et en danger moral » ? Il y en a un, indirect.
On a vu que le 25 juillet 1943, Laval commandite auprès de son ministre de la Santé, Raymond Grasset, la création d’un « Conseil technique de l’enfance déficiente et en danger moral ». Dans ce Conseil figure un psychiatre déjà connu, directeur de l’hôpital psychiatrique de La Charité-sur-Loire : Louis Le Guillant. Il se trouve que celui-ci, comme beaucoup d’autres responsables d’hôpitaux psychiatriques, était alors vigoureusement intervenu auprès du préfet de son département, la Nièvre, à propos de la famine qui règne dans son établissement : « Monsieur le Préfet, vos malades mentaux ont perdu 7 tonnes de chair… ».
Dans ce « Conseil technique » figure aussi Jean Dublineau, celui qui avec Lucien Bonnafé avait rédigé la communication qui le 27 octobre 1941, conduisit la «Société médico-psychologique » à émettre un vœu en direction des pouvoirs publics pour obtenir les mêmes suppléments alimentaires que ceux accordés aux hôpitaux généraux. En fait encore partie, et le dirige, Georges Heuyer qui le 22 juin 1942 sera l’un de ceux qui proposeront qu’un nouveau vœu de la « Société médico-psychologique » soit remis en main propre au Secrétaire général du ministère de la Famille et de la Santé, Léon Aublant. Ce qui sera fait. Suppléments qui seront finalement accordés le 4 décembre 1942, trop tard et en quantités insuffisantes pour arrêter l’hécatombe.
Il n’est pas déraisonnable de penser que ces personnalités importantes du monde psychiatrique d’alors, se faisant les porte-paroles de nombre de psychiatres, aient pesé pour qu’une augmentation des rations alimentaires soit allouée aux malades mentaux internés bien avant même le 25 juillet 1943, date à partir de laquelle ils allaient s’impliquer dans ce «Conseil technique ». Ils avaient le contact direct, bien avant la création de celui-ci, avec le ministre de la Santé. Comment auraient-ils pu se taire à propos de la famine régnant dans les hôpitaux psychiatriques ? Peut-être même était-ce une condition quant à leur participation à celui-ci ?
Armand Ajzenberg
Je ne sais si les informations fournies jusqu’ici étaient connues de ceux qui les ont reçus ? Ont-elles intéressé? Est-ce qu’elles ont apporté quelques connaissances historiques ignorées ? Plus parce que cachées qu’inconnues, à mon avis. A vous de dire…
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Rappel : ces informations régulières sont diffusées actuellement à un groupe de 650 relations de 1er niveau et, si vous y voyez un intérêt, à plus de 100 000 autres relations de 2ème niveau, si bien sûr celles-ci sont par vous relayées.
A suivre…
Transmis parArmand Ajzenberg
http://lesanalyseurs.over-blog.org