Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
3 janvier 1985,
J'ai décidé d'écrire un texte qui ferait le point sur mon enquête. Je participe actuellement à une recherche sur les transitions dans les systèmes éducatifs dont une partie importante s'effectue dans des universités. Cette « commande » m'a conduit à essayer de systématiser un peu mes pratiques d'analyse et d'intervention interne, qui m'occupent assez intensément, quoique de manière discontinue, à l'Université de Paris VIII, où j'enseigne depuis 1972. Ce problème d'analyse interne, je me le posais depuis longtemps déjà mais de manière non systématique, à partir de mes pratiques dans l'Université.
C'est seulement en 1980, au cours d'un colloque, que m'est venue l'idée de tenter une première élaboration. J'avais jusque-là publié quelques articles sur «Vincennes », élaborés à partir de mes activités dans l'établissement, en particulier dans le temps où je m'y occupais de mettre en place la « filière » d'AES. Pour ces analyses, j'utilisais les quelques « concepts » qui font le bagage théorique de l'analyse institutionnelle ; mais je n’en étais pas très satisfait. Récemment, avec quelque retard, j'ai pris connaissance des recherches faites dans l'ethnométhodologie, et j'essaye en ce moment de voir comment on pourrait s'en servir dans le travail de l'analyse institutionnelle.
Mon travail actuel, dans le cadre de la recherche «Transitions », porte sur la mise en place, à Paris VIII, de la réforme du premier cycle. Cette réforme est inscrite dans la Loi d'orientation de Janvier 1984. Elle implique notamment que, là où elle est mise en application, on «rénove » les formations de premier cycle conduisant au DEUG. Et cette rénovation comporte la mise en place d'UV dites d'orientation, de langages fondamentaux et de pré-professionnalisation.
En décembre 1984, un petit groupe d'animation a lancé la réforme dans notre université, et l'idée a été reprise par différentes instances, comme la commission de pédagogie. Des groupes de travail se sont constitués. Ils ont préparé en quelques semaines les cursus de neuf nouvelles formations (en pensant alors qu'on préparait ainsi les maquettes locales de « nouveaux DEUG »). Le conseil de l'Université Paris VIII a adopté cette application locale de la réforme et a transmis, par son président, le projet au Ministère de l'Education nationale qui a lui-même donné son accord de principe vers le mois d'avril. En juin, il a fait savoir que ces nouvelles formations trouveraient leur débouché dans les anciennes mentions et sections du DEUG qui correspondaient aux propositions de réforme de Paris VIII.
Un peu plus tard, mon collègue Michel Debeauvais m'a proposé de participer à la recherche « Transitions » pour laquelle il avait reçu une subvention. J'ai participé alors à quelques réunions de travail dans ce contexte et j'ai décidé, pour être à même de participer à cette recherche, de consacrer mon travail d'enseignant, au moins à la rentrée de septembre 1984, en totalité, aux nouvelles formations de premier cycle. J'en ai choisi deux : la formation PCS (pratiques cliniques et sociales) et la formation ECA (éducation, communication et animation).
J'applique ainsi ce qui constitue probablement ma «règle fondamentale » : elle est inspirée des principes de la recherche-action ou de la recherche par participation. C'est à la fois un principe et une sorte d'impulsion : par goût, je suis porté à agir dans les organisations sociales où je me trouve, soit comme «consultant » invité (pour des interventions psychosociologiques brèves, nommées par nous socianalyses), soit comme enseignant rattaché à l'établissement. C'est ce que je fais à Paris VIII depuis que j'y suis en poste.
J'assure cette année deux UV : l'une dite d'orientation, dans la formation des « pratiques cliniques et sociales » (PCS) ; l'autre, de « tronc commun » pour la formation «Education, communication et animation» (ECA). Mon travail hebdomadaire d'enseignant dans ces deux formations constitue l'une des bases fondamentales de ma recherche sur la mise en place de la réforme du premier cycle dans notre université, non seulement, par le travail de formation en UV, mais aussi par les réunions diverses et nombreuses qui s'y rattachent. Pour ECA, par exemple, « l'équipe » se réunit deux fois par mois et je participe à ces réunions.
J'écris sur « ce qui se passe » non seulement dans ces deux formations, mais encore dans l'ensemble des nouvelles formations du premier cycle. J'assure une diffusion limitée de mes textes. Je n'obtiens jamais de «retour».
Je suis à la fac tous les jours. Je m'occupe (mais pas exclusivement) des premiers cycles, sans y avoir de responsabilité officielle. Le soir, je m'efforce de tenir le journal de ces activités. J'ai pensé pendant quelque temps que ce journal serait mon « rapport de recherche», élaboré ainsi au jour le jour.
Il était prévu, avant les vacances d'été, que j'assurerais à la rentrée 84-85 pour « ECA », une UV d'analyse institutionnelle. Quand j'ai appris, au retour des vacances, l'institution du nouveau DEUG «communications », il m'a paru plus utile d'assurer une UV « Radio ». Mais j'ai dû composer avec mon ancien intitulé. Je l'ai donc seulement modifié. Cela a donné : «Analyse institutionnelle de la communication radiophonique ».
J'étais convaincu que les services techniques, qui assurent la base matérielle de notre radio locale FMR, ne « suivraient » pas ; je pourrais alors faire avec mes étudiants, à travers l'obstacle, l'analyse de ces services. Je pensais aussi que la Radio FMR, que je connais bien pour avoir participé activement à son installation en 1982 me ferait également défaut et qu'on serait alors conduit, toujours avec les étudiants de mon UV, à l'analyse de cette radio locale.
Mais lorsque les blocages que j'avais prévus ont empêché la réalisation de nos émissions, mes étudiants ont montré qu'ils n'avaient aucune envie de « tourner en rond » dans l'analyse de nos dysfonctionnements ; ils voulaient apprendre à faire de la radio, et ceux qui participaient déjà à des radios libres voulaient, disaient-ils, en faire aussi dans l'UV. J'étais ainsi confronté à une demande étudiante de plus en plus pressante, et qui me débordait.
J'ai dû alors, non plus me contenter d'écrire et de diffuser quelques textes amers sur les blocages prévisibles, mais lutter pour résoudre ces problèmes coûte que coûte. Je crois y être parvenu : lentement, difficilement. A la demande des étudiants de l'UV, je suis maintenant conduit à élaborer le programme d'un module de « formation à la radio » (c'est son titre provisoire) avec une initiation technique à la prise de son, au montage, ainsi qu'une formation au reportage et à d'autres formes d'émissions.
Mes assistants techniques actuels sont des adolescents chômeurs non inscrits à la fac, qui venaient à la Radio FMR pour des émissions musicales. Avec l'institution récente des TUC, il est devenu possible de les engager et, comme ils ont la passion de la radio, ils ont acquis sur le tas une compétence technique sérieuse.
J'avais toujours gardé un contact avec FMR. Mais jusqu'ici, je voyais ce groupe de jeunes (de 10 à 20 adolescents, dont 3 vont bénéficier des TUC) comme le gibier potentiel d'une recherche. Mais, je ne trouvais personne, parmi nos étudiants de maîtrise ou de DEA pour s'en occuper. Maintenant que je m'engage dans une collaboration avec ces jeunes, je suis beaucoup moins intéressé à un travail d'ethnologie de ce groupe d'analyse institutionnelle de cette radio.
Georges Lapassade
Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech
http://lesanalyseurs.over-blog.org