Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
6. Avril-mai 1976 : la crise
Tout a été dit, déjà, ou presque tout, sur la réforme du second cycle. Elle est supposée connue : elle a été lue dans les groupes, dans les assemblées générales, elle a été commentée, rejetée, négociée... Le président de la République a même fait un cours magistral sur cette question devant les journalistes, à la radio, à la télévision. On devrait donc pouvoir se dispenser d'en présenter ici les grandes lignes avant d'en indiquer les répercussions à Vincennes.
Malheureusement, nous restons persuadés que cette partie de la réforme n'est pas mieux connue que les autres. Elle l'est même moins dans la mesure où elle n'est pas entrée en application. Or, les étudiants et les enseignants dans leur majorité ne connaissent les réformes que lorsqu'ils en subissent les effets, - ceci pour les étudiants, - ou lorsqu'ils doivent les mettre en application. L'histoire récente nous a montré des enseignants qui ignoraient encore le fonctionnement du D.U.E.L. de leur discipline plusieurs années après la mise en application.
Il ne nous semble donc pas possible de nous dispenser de revenir sur ce qui paraît être l'essentiel de cette réforme. De plus, la conjoncture nous oblige ici à une déclaration préalable : nous ne considérons pas cette réforme, dans l'ensemble, comme négative; il sera nécessaire de dire pourquoi. Nous pensons également que dans son principe la réforme du 3e cycle est également positive, mais que par contre le DEUG est un monument de conservatisme et de rigidité qui se trouve être, par ailleurs, contradictoire avec la réforme du second cycle.
On sait qu'au moment où la lutte contre le DEUG était terminée, Jean-Pierre Soisson, devenu Secrétaire d'Etat aux Universités après la mort du président G. Pompidou, a déclaré que ce DEUG était absurde et sans utilité. Ce ne sont pas les termes exacts, mais c'était l'esprit de sa déclaration. Ce qui est absurde, c'est notamment le fait que l'habilitation à délivrer le DEUG n'est pas faite sur proposition libre des universités, mais en conformité rigide avec des arrêtés qui décrivent des modèles nationaux. A cela s'ajoute la limitation académique et traditionaliste des mentions du DEUG.
Revenons au second cycle. Naturellement, pour «apprécier» une réforme, il faut au préalable adopter un point de vue réformiste. Ce point de vue est d'ailleurs très largement partagé : tous ceux qui travaillent à Vincennes sont réformistes dans la pratique quotidienne comme ils sont tous de fait participationnistes. S'ils n'étaient pas réformistes et participationnistes dans la pratique, ils seraient ailleurs, et il n'y aurait pas eu finalement un consensus vincennois pour demander le DEUG après un temps de résistance facile, et très symbolique.
Cependant, le réformisme trouve sa limite dans la prise en considération du dépérissement institutionnel. Autrement dit, à quoi bon la réforme, et pourquoi s’y intéresser, pourquoi surtout travailler à la mettre en pratique dès qu'on juge qu'elle est utile, si on admet, en même temps, qu'on ne peut rien changer au dépérissement de l'Université en tant qu'Institution ?
D'où l'ambiguïté de notre propos et de notre activité. Dans les moments froids, quand Vincennes s'organise et se ré-organise, on peut participer à ce travail collectif. On s'intéresse alors à la réforme. A ce moment-là, il semble que la réforme est bonne dans la mesure où elle introduit du changement. En même temps, nous avons tendance à considérer que tous comptes faits, cela ne changera pas grand chose, et qu'au fond, on ne peut rien changer, si l'on entend par changement un nouveau souffle dans le système, un arrêt du processus de mort présent dans nos institutions.
a) Cela dit, le seul changement intéressant introduit par cette réforme du second cycle est celui-ci: il permet d'introduire un certain dérangement dans le dispositif de l'Université traditionnelle en précipitant l'agonie des secteurs les plus atteints par le dépérissement. Ces secteurs qui ont perdu leur fonction ne peuvent que survivre quelque temps à moins de trouver le moyen d'orienter les ressources en place vers d'autres buts qui sont encore à définir.
C’est ce que propose la réforme. Par exemple: chacun sait que l'enseignement de la sociologie n'a plus de sens historique si cet enseignement se limite, comme c'est souvent le cas, à des discours sur la société. Que ce discours soit critique, cela ne change rien : cela aussi est épuisé. Il s'agit donc de trouver une manière neuve de pratiquer la sociologie, ce qui ne signifie pas que la solution serait de former des travailleurs sociaux tels que les conçoit le système. D'ailleurs, on constate aussitôt, si l'on fait cette hypothèse, que les métiers de travailleurs sociaux sont eux-mêmes en crise.
La réforme pose ainsi des problèmes. Elle ne les résout pas. Elle indique simplement que le système universitaire traditionnel est mort.
b) Par contre, il est tout à fait illusoire de croire, comme le voudraient les gouvernants, que cette réforme va préparer à des débouchés professionnels. C'est là un argument de simple propagande.
c) A cette propagande, on a opposé une contre-propagande qui consistait à faire de cette réforme un épouvantail. Au lieu de montrer qu'au fond, elle ne change à peu près rien, on a fait comme si elle menaçait les étudiants des pires catastrophes.
d) On a dit encore, par exemple, que le patronat allait s'emparer de l'Université par le biais des groupes techniques chargés d'examiner les demandes d'habilitation. On oubliait de dire d'abord que le patronat, en tant que ce terme désigne le système capitaliste, contrôle l'université depuis longtemps. Ensuite, il est évident que ce contrôle est suffisant, et déjà très efficace. Mais il est absurde de déclarer que les «patrons» vont se mettre à gérer la marche des études, décider ce qu'il faut enseigner dans tel département, et transformer l'institution universitaire en un immense centre de formation directement contrôlé par les entreprises et ajusté à leurs besoins.
Aujourd'hui, le patronat a besoin, pour faire fonctionner ses institutions, de 2 institutions de formation : les grandes écoles et les centres de formation professionnelle accélérée.
e) Comment alors expliquer le mouvement de contestation déclenché autour de cette réforme? Madame Saunier-Seité a fait à ce propos une remarque juste, mais elle l'a placée, comme nous le montrerons ensuite, dans un contexte de manipulation électoraliste. La remarque qui correspond à la réalité, c'est que ce mouvement a été déclenché, non point par des groupes dits « gauchistes » qui en revendiquent l'initiative, mais par le Parti Communiste.
Naturellement, - mais est-il nécessaire de le préciser ? -cela ne signifie pas que le Comité Central a demandé à l'U.N.E.F., et au S.N.E.Sup. de déclencher dans toutes les universités un mouvement d'agitation à la mi-janvier 76, c'est-à-dire juste après la publication de l'arrêté. Cela ne signifie pas davantage qu'il s'agit de mettre en cause à ce sujet le Parti Communiste, ou de dire qu'il a déclenché un mouvement pour l'arrêter ensuite, et trahir.
Georges Lapassade
Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech
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