Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
I) Les étudiants (2)
Continuons l'examen des caractères spécifiques : il y a un tiers d'étudiants non-bacheliers à Vincennes. Une analyse statistique traduit mal, quoiqu'on puisse faire, le climat particulier de Vincennes et les caractéristiques originales de sa population. C'est là d'ailleurs, la difficulté majeure qu'on rencontre à vouloir écrire sur Vincennes : il existe un « esprit de Vincennes » qu'on ne peut rendre sans risquer de paraître aussitôt apologiste ou au contraire détracteur. Mais en réalité, ce qui se passe montre bien cette bipolarité : il y a ceux qui détestent Vincennes, et ceux au contraire qui n'accepteraient à aucun prix d'aller ailleurs. Il y a cette spécificité, qui est très forte, par exemple au niveau de son caractère international, et surtout « tiers-mondiste » d'une part, et d'autre part du caractère « adulte » déjà professionnalisé de la population. Même s'ils ne sont que le tiers, les salariés ont une importance décisive dans la création du climat. C'est ainsi qu'au début de l’année 1975-1976, les ASSEDIC (chômage avec allocations d'études) qui sont un millier à Vincennes, auront un rôle décisif dans l'affaire des « cours sauvages », notamment dans les départements d'urbanisme et de psychologie.
On le voit, le décompte, l'analyse statistique de la population ne peuvent entièrement rendre compte de la dynamique des groupes agissant dans cet établissement.
On peut encore le montrer d'une autre manière: les salariés à plein temps ont une scolarité plus ralentie que des non-salariés qui peuvent consacrer tout leur temps à leurs études.
En moyenne, les salariés de Vincennes obtiennent chaque année 6,6 U.V. contre 8 pour les autres, le maximum autorisé étant de 12 U.V. annuelles.
De plus, alors qu'on peut faire la licence, théoriquement en deux ans et demi (5 semestres, avec 6 U.V. maximum par semestre) les salariés mettent en moyenne quatre ans et demi pour obtenir la licence, alors que les autres l'obtiennent en 3,75 années.
Il y a davantage d'abandons en cours d'année chez les salariés (30%) que chez les autres (20%). On peut l'attribuer à la difficulté de poursuivre des activités professionnelles à plein temps et de faire en même temps des études. Mais il faut prendre en compte également, et c'est essentiel, le fait que le système pédagogique de Vincennes reste probablement mal ajusté à cette population de salariés, même si, cela est évident, le système de Vincennes convient mieux que le système traditionnel.
A Vincennes, comme ailleurs mais cependant moins qu'ailleurs, la tradition universitaire de l'enseignement, les formes de la pédagogie font que les étudiants à plein temps sont mieux « accueillis » que les autres. Le discours reste universitaire, l'institution fonctionne comme si la clientèle actuelle et à venir était définie par l'étudiant de statut social traditionnel : « pré-adulte » disponible pour découvrir et apprendre par tâtonnements successifs le fonctionnement du système. Cela ne pourrait changer que par un changement de société. Dans la société actuelle, malgré le dépérissement accéléré du système traditionnel, les normes de fonctionnement restent telles que - comme le montre Illich -, un étudiant de Sao-Paulo est plus proche de l'étudiant de Paris ou de New York que des travailleurs de son pays. A travers tous les changements voulus ou non voulus, programmés ou non, l'Université est toujours une institution de classe.
Que demandent ces travailleurs étudiants? La promotion sociale.
Cette demande est différente de l'étudiant non salarié qui demande, lui, des débouchés. La demande de promotion sociale est rarement niée. Elle se voit, par exemple, dans le fait que si un département ne peut garantir des diplômes nationaux, il tend à se dépeupler par rapport à ceux qui offrent actuellement à Vincennes, cette garantie.
Il faudrait connaître aussi, ce n'est qu'un exemple, les options idéologiques et politiques des catégories d'étudiants. On verrait probablement que l'étudiant salarié qui vient le soir, et pour rien quand il y a des grèves, est moins favorable à des luttes de type «gauchiste » dans l'université. Le « Gauchisme » exprime davantage la condition de l'étudiant habituel, et les organisations dites gauchistes sont essentiellement des mouvements de jeunesse. Mais on manque de moyens pour essayer d'analyser réellement, ce qui se passe, à tous les niveaux, dans l'Université. On est réduit à faire en général des suppositions (1). Des statistiques sur les diplômes, les abandons en cours d'année, les choix des études ne donnent évidemment aucune indication sur les mécanismes qui jouent dans le système. Mais ces radiographies statistiques peuvent être faites à partir des cartes mécanographiques des étudiants, alors que ce qu'on voudrait savoir suppose des recherches qui sont, actuellement, impossibles.
On a cru que les différences entre salariés et non-salariés ne semblaient pas être statistiquement très importantes ; pourtant elles attirent l'attention sur des défauts du système, défauts qu'il n'est pas bon de vouloir dissimuler sous prétexte de donner une bonne image de Vincennes. La meilleure image finalement est celle qui s'efforce de dire la vérité.
Par exemple : il faut souligner le caractère hyper-sélectif du système, non pas à l'entrée (2), mais en cours de route. Les abandons sont déjà très importants dans les premières années Mais ils deviennent massifs à partir de la maîtrise. En 1973- 1974, on délivre 2 000 licences par an, et environ 800 maîtrises
Ces chiffres ont tendance à mettre Vincennes sur le même pied que les autres universités. L'impression est cependant que les abandons se multiplient au cours de l'année de maîtrise. L'une des raisons probables réside dans le fait que la maîtrise suppose un long mémoire de recherche (50 à 100 pages) qui constitue l'essentiel de la scolarité, cette année-là. C'est une rupture avec le système des U.V. La rédaction suppose des savoir-faire nouveaux : ils ne sont pas acquis au cours des premières années, ou très peu, et il n'y a pas de formation spécifique ensuite, à l'écriture. (Cela est dû en partie au « style » pédagogique de Vincennes, mais surtout au décalage entre les effectifs étudiants et les moyens matériels disponibles. Apprendre à écrire ne peut se faire dans une salle sans chaise, ni table, de 60 mètres carrés contenant étudiants en début d'année...).
Cela fait que finalement, l'enseignement de Vincennes est un enseignement de masse jusqu'à la licence. Mais on sait aussi que la moitié des étudiants ne demandent pas d'U.V. sur une année. Par là, il apparaît que l'expérience indique des tendances assez profondes au changement du système universitaire et une évolution, encore très mal connue, de ses « clients ».
On constate chaque année des effectifs plus importants au premier semestre qu'au second dans le cadre de la plupart des U.V. Ce phénomène révèle le processus de sélection interne qui se renforce en cas de grève prolongée, comme c'est le cas en mai 1976. La désertion des enseignements correspond à un processus d'auto sélection puisque les étudiants manquants ainsi ne demandent pas de validation. Le système des validations à Vincennes est tel qu'il ne permet pas de se présenter à des examens de fin d'année comme dans les autres universités. Cet allégement administratif entraîne une auto-élection étudiante extrêmement sévère et l'aspect paradoxal, c’est que cette sélection s'opère sous des formes de «libéralisme avancé ».
(1) Avec les moyens actuels, une équipe de recherche à Vincennes dispose d'un budget annuel qui varie entre 1500 et 3000 francs ! Ce livre est produit par des étudiants et enseignants appartenant à 3 laboratoires différents.
(2) Pour les non-bacheliers, nous assistons actuellement à une modification des critères d'entrée. La commission pédagogique se situe par rapport à une lettre du secrétariat d'Etat aux Universités qui souhaite voir limiter l'entrée de Vincennes aux non-bacheliers ayant travaillés pendant au moins trois ans, ou aux femmes ayant eu un enfant avant l'âge de 23 ans.
La commission pédagogique ne comprend pas cette nouvelle restriction amenant un nouvel élément de sélection. On sait que jusqu'en 1976, il suffisait d'avoir plus de 24 ans ou d'avoir travaillé deux ans pour pouvoir, en tant que non-bachelier, entrer à Vincennes.
Georges Lapassade
Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech
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