Overblog Tous les blogs Top blogs Économie, Finance & Droit Tous les blogs Économie, Finance & Droit
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

Publicité

Les dispositifs en question

 

Les dispositifs en question 

 

« Tout est-il donc permis ? – Tous les beaux coups le sont. Il y a à veiller à ce qu’aucun coup ne puisse passer pour beau s’il fait un usage même indirect même symbolique, de la menace de mort à l’intention de ses destinataires »[1]

« Le propre du savoir n’est ni de voir ni de démontrer, mais d’interpréter »[2]

 

 

La mise en question des dispositifs

Les dispositifs ? Effet de mode ou véritable question de recherche ? Ce n’est pas exactement en ces termes que nous - Le nous désigne ici à la fois Les IrrAIductibles en tant que revue et aussi en tant que groupe ouvert, dont les membres ont participé directement ou indirectement aux différentes séances des débats consacrés à la question des dispositifs – nous sommes en effet posés au départ la question sur les dispositifs. Les questions de réflexion et de recherche au sein de ce groupe n’obéissent pas exclusivement à la logique volontariste et programmatique, mais elles relèvent plutôt d’une combinaison complexe mélangeant les circonstances, l’improvisation, l’implication et les préoccupations d’ici et maintenant des uns et des autres. Il s’agit en effet d’un moment de recherche sur les dispositifs. Je vais tenter, dans ce qui suit, de relater quelques épisodes de cette recherche collective.

De retour de New York, où il a participé à un jury de thèse soutenue par Liz Clair au département des Performances Studies, Remi Hess observe la différence entre le dispositif de soutenance aux Etats-Unis et celui en cours en France. Aux Etats-Unis, le jour de la soutenance, les membres du jury se contentent de faire des remarques et des critiques au travail présenté par le candidat. Ce dernier est censé tenir compte de ces remarques, et d’apporter les corrections demandées avant que le jury ne se prononce définitivement sur la thèse. Alors qu’en France, les remarques, les critiques, le lessivage, ainsi que le jugement ; tout cela tombe le jour même de la soutenance. Remi Hess décrit cette expérience dans son journal « Voyage à New York », et en fait un récit lors de la réunion du Comité éditorial, vendredi 30 avril 2004. Dès lors, les questions des dispositifs, de « performance » et du performatif ( ces deux dernières notions sont davantage utilisées dans les langues allemande et anglophone), ont suscité un intérêt et un enthousiasme tel qu’il s’est traduit rapidement, au cours des séances suivantes, en recherche active et collective.

Une table ronde fût décidée pour le lundi 17 mai 2004 (voir la transcription dans ce même numéro). Une autre réunion a été organisée par Christiane Gilon et Patrice Ville à Fontenay-Sous-Bois dans le cadre du CAPP (Centre d’analyse des pratiques professionnelles), réunion à laquelle ont été invités les membres du Laboratoire d’analyse institutionnelle.

De son côté, Christoph Wulf a été invité au séminaire pour présenter son livre[3] qui venait de paraître et pour exposer ses récents travaux de recherche, notamment sur le concept du performatif. Cette notion est effectivement privilégiée en Allemagne à celle du dispositif. Sergio Borba, Ruben Bag et Cristian Varela ont également participé à quelques rencontres des mardis et vendredis entre début mai et fin juin 2004. La question des dispositifs s’est trouvée ainsi partagée et enrichie par des apports allemands, brésiliens, mexicains, argentins et américains ; approches complémentaires et parfois contradictoires, mais les unes n’excluent pas les autres.

Une fois, le processus de recherche et d’élaboration collective du numéro de la revue Les IrrAIductibles enclenché, les réunions hebdomadaires du comité éditorial se sont transformées en moments d’échanges de références et de documents provenant de sources diverses et traitant de la question des dispositifs. En effet, Remi Hess rapporte que rien qu’en consultant Internet via le moteur de recherche Google, on parvient à identifier pas moins de 500 références aux dispositifs. Georges Lapassade distribue deux documents récents trouvés sur la toile visitée le 15-05-2004. Le premier s’intitule : Le concept de dispositif et le second : Dispositif (Foucault à l’usage). Aziz, de son côté, apporte un document imprimé, tiré du site Internet de l’Académie française, visité le 14-07-2004. Par ailleurs, un coup d’œil sur le site de la bibliothèque de Paris 8 renvoie à pas moins de 150 références et ouvrages.

Bref et selon les différentes sources, l’usage du mot dispositif dans la langue française daterait du XIVème siècle. Il renvoie essentiellement aux domaines militaire, technique et juridique.

 

Les enjeux des dispositifs

Comme nous avons pu le constater, les démarches et les tentatives des uns et des autres visaient en quelque sorte un consensus ou du moins un accord sur la définition du dispositif. Il n’en demeure moins que la question, sur l’utilisation très répandue du terme, reste posée et exige des clarifications. Pour ce faire, il faudrait examiner non pas la notion en soi, mais les enjeux qui déterminent et qui situent les dispositifs dans des contextes différents.

 Si l’on essaie d’examiner l’usage des dispositifs dans le domaine militaire en référence à la guerre et notamment à celle à laquelle nous assistons en ce début de 21ème siècle, force est de constater tout d’abord que les enjeux de la guerre - celle-ci et toutes les autres - ont toujours été les mêmes. De par sa définition, Aristote cité par Jean-Pierre Faye, définit la guerre comme « une chasse qui permet d’acquérir des hommes nés pour obéir »[4] ; et dans la pensée moderne, on retiendra la définition de Clausewitz : « La guerre est donc un acte de la force par lequel nous cherchons à contraindre l’adversaire à se soumettre à notre volonté »[5]. Quelques mois avant que les Américains déclenchent la guerre, on entendait que ces derniers mettaient en place un dispositif impressionnant pour lancer l’offensive contre l’Iraq. Dans ce contexte, on entend par dispositif les bases militaires dans la région du Moyen-Orient, les porte-avions, les avions de combat, les munitions, les armes sophistiquées de haute technologie… et quelques centaines de milliers d’hommes. Par contre, du côté de l’adversaire, on n’entendait pas parler des dispositifs « supposés réduits à néant », ni de combat, ni de résistance… et pour cause  :  au sortir d’une guerre meurtrière de 10 ans contre l’Iran (on parle de millions de morts), l’Iraq a du faire face, au début des années 1990, à une offensive de la coalition internationale qui s’est terminée par un embargo criminel d’une dizaine d’années, sans oublier qu’au cours de cette dernière période, des attaques aériennes visant des installations à la fois civiles et militaires, étaient fréquentes, et ce bien avant l’assaut final de mars 2003 et l’annonce américaine de la fin de la guerre ! Nous avons d’un côté des puissances mondiales ayant conçu d’une manière rationnelle des dispositifs, afin d’atteindre certains objectifs et de l’autre une nation réduite à l’âge de pierre et par conséquent  privée de « dispositifs ». L’histoire et l’actualité mettent en branle cette conception rationnaliste, techniciste[6] des dispositifs, car la guerre n’est toujours pas terminée et ses objectifs ne sont pas atteints, et pour cause, des dispositifs nouveaux ont été mis en place par les Iraqiens – bien qu’on en parle uniquement en terme de terrorisme- visant à faire face à la volonté d’hégémonie et de domination des Américains sur la région du Moyen-Orient.

L’histoire retiendra les contradictions réelles cette fois-ci entre les dispositifs des deux belligérants, sans oublier la complexité extrême de ces dispositifs qui recouvrent aussi bien des éléments matériels, qu’idéologiques, politiques et humains. « Dans l’histoire, comme dans la nature, la pourriture est le laboratoire de la Vie »[7]. Par ces propos, je ne cherche pas à analyser la guerre, mais à soulever la problématique qu’occupent les dispositifs dans les conflits[8].

Dans le champ juridique, les dispositifs tiennent une place fondamentale, ce qui rend difficile même une amorce d’analyse dans ce domaine qui fait les choux gras des médias et de l’actualité. Rappelons-nous des parodies de la loi concernant l’affaire du foulard, l’affaire du bagagiste de Roissy et celle de l’été dernier concernant l’affaire de Marie L. qui a fait trembler la République et réveiller les fantasmes de l’inconscient collectif sur les Noirs et les Beurs. Il est vrai qu’une approche du domaine juridique du point de vue de la critique des dispositifs pourrait nous éclairer. Aussi, je me contenterai pour commencer ce travail de renvoyer le lecteur au commentaire que Jacques Derrida fait du texte de Kafka (Vor dem Gesetz), expliquant l’impossibilité d’entrer dans la loi. Lors d’un colloque autour de Jean-François Lyotard, ce texte a été publié in La faculté de juger[9].

La prolifération des dispositifs est nettement plus répandue dans le domaine technique, ce qui m’a amené au début de ces propos à me poser la question de savoir s’il s’agissait bien d’un effet de mode. Le développement rapide et accru des techniques en général et des nouvelles technologies en particulier, leur présence quasi-permanente dans la vie quotidienne – travail, études, recherche, loisirs-, leur complexité parfois, leur description, leur mise en place, leur fonctionnement, leurs objectifs, réclament un concept vague avec des définitions approximatives. Bref, les dispositifs recouvrent aussi bien la mise en scène au cinéma, au théâtre, dans un stade, dans la rue, que le travail des policiers, des plombiers, des pompiers, des informaticiens… à peu près rien dans la vie n’est exonéré des dispositifs.

Si les dispositifs sont à la mode pour des raisons sus-citées, il n’en demeure pas moins que leur prolifération pose un sérieux problème au chercheur qui souhaite comprendre le phénomène dans la situation.

La notion de structure avait connu un sort comparable auparavant, au point de devenir une idéologie[10] dominante sous le nom de structuralisme. Certains commencent à évoquer l’idéologie dispositive, que moi, je nomme le dispositivisme[11]. A propos du structuralisme, Henri Lefebvre souligne : « L’erreur théorique du structuralisme consiste (…) en ce qu’il privilégie inconsidérablement un concept, celui de la structure. Cette erreur correspond à celle du fonctionnalisme et du formalisme. Ce faisant, on hypertrophie le concept privilégié en lui conférant une portée quasi ontologique (métaphysique). On l’idéologise, mais en même temps, on le met à la disposition de qui veut s’en servir, comme d’un instrument »[12].

N’assistons-nous pas au même destin quant au dispositif ? Si tel est le cas, il faudrait interroger le concept du dispositif, comme l’a fait Henri Lefebvre à propos du concept d’aliénation[13]. Dans quels cas concrets le concept de dispositif s’introduit-il valablement ? Que permet-il de comprendre et de saisir ? Quelles sont ses limites ? Définit-il un domaine ?… Y-a-t-il un ou plusieurs usages du concept dans les sciences sociales ? Y-a-t-il un mouvement dialectique du concept ou de la réalité qu’il permet de saisir et qu’il représente ? Je ne crois pas qu’il soit possible de répondre à toutes ces questions dans cet article. Cependant un aperçu historico-chronologique m’a conduit au constat suivant : Dans les années soixante, le concept de dispositif était rarement ou pas du tout utilisé en sciences sociales et notamment en analyse institutionnelle. Il ne figure pas par exemple dans Groupes, organisations, institutions de Georges Lapassade[14].

C’est au cours des années soixante-dix que le concept de dispositif fut repris, dans des tentatives de clarification, de définition, voire même de théorisation, de la part de Michel Foucault, de Gilles Deleuze et de J.F Lyotard.

Dans la deuxième édition de L’analyse institutionnelle, René Lourau écrit : « Sous prétexte de théorisation, de généralisation, de mise en ordre conceptuelle, j’ai écrit un livre froid sur un sujet brûlant. Théoriser, n’est-ce pas créer peu ou prou ce dispositif panoptique dont Foucault a montré l’importance ? Voir sans être vu, contrôler sans en avoir l’air, surveiller, punir, tels sont implicitement les objectifs de la théorie, tout comme ceux, avoués, de l’architecte des prisons conçues selon le dispositif panoptique (…) »[15]           

Les dispositifs traversent les ouvrages institutionnalistes, sans pour autant faire l’objet d’un examen spécifique de la notion et de son acceptation, voire même de sa place dans l’appareil conceptuel employé. C’est le cas de L’analyse institutionnelle de Remi Hess et de Michel Authier[16] entre autres. Toutefois, on peut considérer certains ouvrages collectifs ou non comme des livres traitant des dispositifs sans les nommer comme tels : parmi ceux-ci, on peut citer L’intervention institutionnelle collectif[17], Les Analyseurs de l’Eglise[18], L’analyseur et l’analyste[19], La sociologie d’intervention[20], La socianalyse[21]. Dans L’intervention psychosociologique[22], Jean Dubost utilise à plusieurs reprises les dispositifs. Bien que l’index ne renvoie qu’à six utilisations, le terme est utilisé plus de vingt fois, sans faire l’objet à aucun moment d’une tentative de définition précisant le sens visé.

Bref, et à l’instar de René Lourau, on peut constater que la définition des dispositifs liés aux pouvoirs est admise par tous, par la majorité et est la suivante : « Un ensemble résolument hétérogène, comportant des discours, des institutions, des aménagements architecturaux, des décisions réglementaires, des lois, des mesures administratives, des énoncés scientifiques, des propositions philosophiques, morales, philanthropiques,  bref : du dit, aussi bien que du non-dit, voilà les éléments du dispositif. Le dispositif lui-même, c’est le réseau qu’on peut établir entre ces éléments »[23]. Ainsi Foucault et parfois Deleuze demeurent très souvent la seule référence permettant de définir les dispositifs.

Malgré l’intérêt que requiert le numéro de la revue Hermès[24] consacré aux dispositifs, comme le souligne Remi Hess[25], aucune référence n’est faite au livre de Jean-François Lyotard[26], Des dispositifs pulsionnels, ce qui représente à mon sens un acte manqué de la recherche du groupe de Hermès. Je reprends ici l’acception de René Lourau des actes manqués de la recherche[27], lequel, au passage dans son livre, revient à la charge en donnant à lire et à méditer une autre définition du dispositif, je cite : « Le dispositif est un tout indissociable  (comprenant aussi, on l’oublie trop, les intentions et intérêts conscients et inconscients de l’observateur). Le dissocier, par exemple en faisant abstraction de l’observateur, comme le dit Niels Bohr, est par excellence un acte manqué ». En lisant le numéro de la revue Hermès sus-cité, j’ai cherché vainement une référence au livre Des dispositifs pulsionnels. Pourtant, plusieurs auteurs citent Dérive à partir de Marx et Freud »[28]. Or, dans cet ouvrage, J.F. Lyotard évoque les dispositifs 13 fois sur 15 pages dans le premier chapitre de son livre Dérive à partir de Marx et Freud, en lien avec le Kapital, le désir, le dispositif économique-libidinal, le dispositif narratif… Dans les 300 pages, il se contente de les analyser sans les nommer. Cet ouvrage n’est en fait qu’une introduction au livre dont le titre Des dispositifs pulsionnels annoncé la même année est paru au quatrième trimestre de 1973.

Voici ce qu’écrit J.F Lyotard : « Le dispositif ou figure est seulement un opérateur métaphorique. Il est lui-même de l’énergie stabilisée, conservée. Freud emploie le mot d’investissement en ce sens plus militaire que financier (…). Les dispositifs ne sont ni sociaux, ni psychiques dans leur extension. Le même dispositif peut se retrouver opérant et traitant de l’énergie à l’échelle d’un objet « individu » ou à l’échelle d’un objet « groupe » ; inversement à l’une ou l’autre de ces échelles, plusieurs dispositifs peuvent se partager l’individu ou le groupe », p 140. Il ajoute page 141 que « Le nombre de dispositifs est très grand ! Le dispositif est l’organisation de branchement canalisant, régulant l’arrivée et la dépense d’énergie, en toutes régions ». Ou encore «ce que dit le mot dispositif : formation toute positive, affirmative, de distribution des intensités libidinales, mais les détraquant toujours jusqu’au disfonctionnement », p 190.

Contrairement à l’acception statique, teintée de structuralisme de Foucault, J.F. Lyotard insiste sur la dynamique et la dimension dialectique des dispositifs. Certes, cette dernière approche critique déstabilise le chercheur à l’affût de résultats et de conclusions hâtives. Cela explique les actes manqués de la recherche évoqués ci-dessus, outre la méfiance classique des chercheurs en sciences humaines et sociales à l’égard de la philosophie ainsi qu’à l’égard de la mise en question critique des certitudes parfois idéologiques qui guident ces chercheurs.

A propos de la critique, J.F.Lyotard, dans Des dispositifs pulsionnels, n’y va pas par quatre chemins : en voici la preuve : « Un dispositif est toujours aussi remarquable parce qu’il exclut que parce qu’il inclut, comme on l’a vu pour le récit… » page 256 et en page 117, il revient à la charge : « Si nous ne détruisons pas murs-entrée-sortie, à l’intérieur pourra se reconstituer sous divers noms : happenings, communautés, évents, autogestion, T-groupe, analyse institutionnelle, écriture automatique, œuvre ouverte, conseils ouvriers, une pratique qui, pour être critique n’est pas moins théâtrale, qui l’est autrement, un théâtre critique. Une théologie critique, avec un sujet déchiré, refendu, disent les Lacaniens ; et plus d’histoire-récit, mais le discours sur place, le discours de la plainte ».

Hormis son caractère opérationnel, toute démarche critique ne peut accepter la critique la visant, voire même la développer et la prolonger. Cela, on le sait bien, n’est pas très catholique au sein des institutions de la recherche où l’habitude bien ancrée consiste à ne citer positivement que les membres de sa tribu d’appartenance, et mieux encore faire tout pour occulter la critique, le débat et la confrontation. Phénomène évoqué par ailleurs par Pierre Bourdieu, mais uniquement sous l’angle de la reproduction. René Lourau entame cette critique dans Actes manqués de la recherche, notamment dans le domaine de la publication et de l’édition.

Ce manque de débat ouvert et critique cède le terrain à tous les dérapages avec des conséquences bien réelles et concrètes comme on l’a constaté dans l’affaire Marie L.

Souvenons-nous de Marie, rouée de coups, qui va dans un commissariat raconter qu’elle a été agressée avec son bébé dans la poussette par des jeunes Beurs et Noirs dans le RER, sans que les voyageurs n’aient bougé. Le faux récit de Marie L. a fait l’objet de la Une des agences de presse, de la presse, des journaux télévisés et de la radio. Toute la nation retient son souffle pendant un week-end montrant du doigt des « barbares » ! Les réactions en chaîne d’indignation des partis politiques, des responsables de l’Etat, dont le président de la République, se sont succédées. Le plus anecdotique est que le parti communiste a appelé à une manifestation à Belleville et le journal L’Humanité a publié un article de deux pages d’un sociologue « analysant » le phénomène. L’effet de boule de neige du dispositif narratif, créé, imaginé et mis en scène par Marie L., a donné lieu à une série de dispositifs policiers (descente et enquête dans le quartier présumé héberger les diables black-beurs), dispositifs politiques, associatifs, médiatiques et « savants » sociologiques et psychologiques. « L’effet n’est pas seulement un mal de l’histoire, mais aussi un mal de langage »[29]. Dans le cas de Marie L., il s’agit bel et bien d’un analyseur transinstitutionnel.

Ce saut transductif conforte mon questionnement critique des dispositifs et de leur usage à la pelle sans précautions à la fois épistémologiques, politiques, idéologiques et libidinales. En analyse institutionnelle, on ne manquait pas parfois de rappeler ces principes de précautions qu’on trouve évoqués partiellement par René Lourau dans Interventions socianalytiques[30], mais que Georges Lapassade met à jour dans L’arpenteur[31], Le livre fou[32], Les chevaux du diable[33], trois ouvrages qui, à mon sens, essaient de décrire la complexité des dispositifs au sens lyotardien du terme et non pas seulement au sens de celui de Michel Foucault.

 

Dispositifs contre dispositifs :                            

René Lourau a écrit : « L’AI est aux premières loges pour désocculter le savoir sur l’institution, laquelle ne se réduit pas aux méandres de la bureaucratie, mais englobe bien des aspects idéologiques, économiques et libidinaux. Cela suppose qu’elle cherche à élargir à l’ensemble des élèves (et des enseignants et des éducateurs spécialisés et des parents) le privilège dont bénéficie pour le moment les seuls héritiers du capital institutionnel en vue, non de reproduire, mais de contrôler la « fatale » reproduction »[34].

Pour ce faire, c’est à dire combattre la reproduction instituée de l’intérieur même de l’institution dans les champs de la pédagogie et de la recherche ; ne faudrait-il pas repenser et replacer les dispositifs au centre du paradigme de l’AI ? Ne faudrait-il pas se servir de ce moment de la recherche sur les dispositifs pour en faire une ligne de démarcation de la contre pédagogie35 [René Lourau] et de la recherche impliquée [Gérard Althabe]36 ?

Face aux dispositifs de l’institué, étatique, politique, idéologique, bureaucratique visant la reproduction, des pratiques et des recherches se mettent en place au sein du courant de l’AI à Paris 8. Sans prétendre les décrire d’une manière exhaustive, je vais me contenter dans ce qui suit d’en donner quelques indications.

2001-2002 : Au sortir des conflits qui ont marqué le département des sciences de l’éducation et le courant de l’analyse institutionnelle à Paris 8 et dans ce qu’on pourrait qualifier de dépassement, de nouveaux dispositifs se sont mis en place : le séminaire du mardi de l’AI co-animé par Remi Hess et Patrice Ville. Du point de vue théorique et bureaucratique, ce séminaire est validé en Maîtrise et en DEA, mais dans la pratique, il est ouvert à tous. L’agorisme, l’ici et maintenant, l’improvisation, le face à face, le diarisme, le travail en groupe et sous-groupes, les débats ouverts et les décisions prises collectivement, sont les principales caractéristiques de ce séminaire. Cela a créé une dynamique de groupe ouverte sur la création d’autres nouveaux dispositifs : les restitutions sous forme de comptes-rendus diffusés par Internet, maintenant ainsi des relations malgré les distances et les implications des uns et des autres. Georges Lapassade accompagne ce mouvement, notamment par le biais de son séminaire informatique et ethnométhodologie où il dirige des recherches axées sur l’analyse des groupes et en particulier au sein de l’AI. La production de l’écrit s’est accélérée, à commencer par la soutenance de thèse d’Etat par Patrice Ville le 12 septembre 2001 – document classé à la bibliothèque dans la thématique des dispositifs37 et pour cause. En effet, Patrice Ville consacre tout un chapitre, soit une centaine de pages aux dispositifs socianalytiques utiles aussi en pédagogie.

En 2002, paraissent six numéros du bulletin des IrrAIductibles, ainsi que le premier numéro de la revue des IrrAIductibles, le colloque de l’AI autour de Georges Lapassade a lieu en juin de la même année.

L’année universitaire 2002-2003 est un prolongement des séminaires du mardi avec d’autres dispositifs dont le cours autogéré, l’analyse du paradigme de l’AI et notamment la mise en place des réunions hebdomadaires des vendredis du Comité éditorial, ainsi que la création de la collection Transductions, sous l’impulsion de Georges Lapassade…

Dans ce qui précède, je n’ai fait que brosser un tableau chronologique sommaire des nouveaux dispositifs que j’appelle des contre-dispositifs face aux dispositifs établis ayant pour objectifs principaux la reproduction, le renouvellement des fonctionnaires, l’adaptation au marché par le contrôle et la délivrance des savoirs et des diplômes, la mise en valeur de l’individu et de sa réussite par le biais du filtrage, de la compétition et de la concurrence…

Pour revenir à nos contre-dispositifs, j’insiste sur leur caractéristique principale à mes yeux, déjà évoquée au début de cet article. Il s’agit de la collectivisation du travail de recherche et de celui de la pédagogie. « Collectiviser ne signifie pas magnifier les « interactions » plus ou moins « symboliques » entre individus atomisés et fiers de l’être, mais au contraire coopérer, agir ensemble, sur la base d’un paradigme commun (communément discuté) ; dans le concret d’un programme de recherches totalement ouverts à la passion papillonne de Fourier sans pour autant se priver de tout repère, enfin dans la pensée d’un projet qui ne dissocie pas d’une part le scientifico-professionnel, d’autre part le politique »38. Ce programme bien défini par René Lourau, nous l’avons adopté et entamé depuis 2001.

Conclusion provisoire :

Ce moment de recherche sur les dispositifs s’inscrit dans le contexte décrit ci-dessus. En ce qui me concerne, je me suis trouvé devant davantage de questions que de réponses. Beaucoup de travail reste à faire sur les dispositifs, nos dispositifs, en vue de mettre en lumière les rapports d’ordre dialectique – « La dialectique comme science des contradictions »39, selon Henri Lefebvre et « La dialectique comme logique de l’inachèvement, de l’action toujours recommencée »40, d’après Georges Lapassade - entre les dispositifs. Dans notre cas, des groupes se constituent, se dissolvent, d’autres se mettent en place, à leurs tours traversés par des contradictions idéologiques, libidinales, politiques et organisationnelles, à la fois internes et externes. Les individus y passent également, tâtonnant, poursuivant ou renonçant, changeant de cap ou renforçant les convictions dans l’autogestion, l’analyse généralisée, l’analyse des implications, etc.

 

L’ensemble de ces questions méritent des réponses, des analyses et des approches critiques. Le moment des dispositifs est une étape de recherche parmi d’autres et le moment prévu de l’analyse interne pourrait être également une autre étape parmi d’autres à venir.

 

Benyounès Bellagnech
http://lesanalyseurs.over-blog.org/

Publié sous le nom de Benyounès

In Les IrrAIductibles n°7 Des dispositifs II

Titre : Pour une critique des dispositifs 



[1] Jean-François Lyotard, Des dispositifs pulsionnels, Paris, Ed. Maspéro, 1980, Deuxième édition. Il est à noter que cette deuxième édition de l’ouvrage comprend un avertissement, rajouté à l’édition précédente de 1973 et d’où j’ai tiré la citation. Je me suis appuyé essentiellement sur la première édition : Jean-François Lyotard, Des dispositifs pulsionnels, Paris, Union générale d’éditions, coll. 10/18, 1973.

[2] Michel Foucault, Les mots et les choses, Paris, Ed. Gallimard, 1981.

[3] Christoph Wulf, Gunter Gebauer, Jeux, Rituels, Gestes ; Les fondements mimétiques de l’action sociale, Paris, Ed. Anthropos, Cool. « Anthropologie », 2004. 

[4] Jean-Pierre Faye, La raison narrative, Paris, Ed Balland, coll « Metajora, 1990, p.227.

[5] Carl Von Clausewitz, De la guerre, Paris, Ed Gérard Lebovici, 1989. Ouvrage posthume, traduit de l’allemand par le lieutenant-colonel De Vatry, publié en allemand par Marie Von Clausewitz, 1832-1837. 

[6] Henri Lefebvre, La somme et le reste, Paris, Méridiens Klincksieck, 1989, voir chapitre intitulé Les « ismes », p 581.

[7] Marx cité par Georges Lapassade, Groupes, organisations, institutions, Paris, Gauthier-Villars, 1967, 2ème édition 1970, p 32.

[8] Remi Hess in Les IrrAIductibles n°1, Analyse institutionnelle et politique, juin-juillet 2002.

[9] J.Derrida, V.Descombes, G. Kortian, P. Lacoue-Labarthe, J.F. Lyotard, J.L. Nancy,  La faculté de juger, Paris, Les Editions de Minuit, coll. « critique », 1985.

[10] Castoriadis C., L’institution imaginaire de la société, Paris, Editions du Seuil, 1975, p 16.

[11] Henri Lefebvre, op. cité.

[12] Henri Lefebvre, L’idéologie structuraliste , Paris, Anthropos, 1971, p 10.

[13] Henri Lefebvre, La somme et le reste, Paris, Méridiens Klincksieck, 1989, p 121.

[14] Georges Lapassade, Groupes, organisations, institutions, Paris, Gauthier-Villars, 1967, 2ème édition 1970.

[15]René Lourau, L’analyse institutionnelle, Ed de minuit, coll « Arguments », 1991, p 291 (postface 1976).

[16]Remi Hess, Michel Authier, L’analyse institutionnelle, Paris, PUF,  coll « L’éducateur », 1994.

[17]Ardoino, Dubost /Lévy, Guattari, Lapassade, Lourau, Mendel, L’intervention institutionnelle, Paris, Payot, 1980.

[18]René Lourau, Les Analyseurs de L’Eglise,  Paris, Anthropos, 1972.

[19] Georges Lapassade, L’analyseur et l’analyste, Paris, Gauthier-Villars,1971.

[20]Remi Hess, La sociologie d’intervention, Paris, PUF, 1981.

[21] Remi Hess, La socianalyse, Paris, Editions universitaires, 1975.

[22] Jean Dubost, L’intervention psychosociologique, Paris, PUF, 1987.

[23]Michel Foucault, Dits et écrits,Paris, Gallimard, 1994, p 299.

[24] Hermès n°25, Paris, CNRS, 1999,  p 8.

[25] Remi Hess, in Les IrrAIductibles n°7, octobre 2004 –Lire également dans le même numéro, René Scherer, A votre disposition.

[26] J.F. Lyotard, Des dispositifs pulsionnels, Paris, Union générale d’éditions, 10/18, 1973. 

[27] René Lourau, Actes manqués de la recherche, Paris, Presses universitaires de France, 1994, p 9-10.

[28] Jean-François Lyotard, Dérive à partir de Marx et Freud, Paris, Union générale d’éditions, 1973.                  

[29] Jean-Pierre Faye, La raison narrative, langages totalitaires : critique de l’économie narrative, Paris, Balland, coll Metaphora, 1990, p 463.

[30] René Lourau, Interventions socianalytiques : les analyseurs de l’église, Paris, Anthropos, 1996.

[31] Georges Lapassade, L’arpenteur, Paris, EPI, 1971.

[32] Georges Lapassade, Le livre fou, Paris, EPI, 1971.

[33] Georges Lapassade, Les chevaux du diable, une dérive transversaliste, Paris, Editions universitaires, 1974.

[34]René Lourau, Le bar du monde, in Les cahiers de l’implication n°1, hiver 97-98, Pratiques de formation

35 René Lourau, Analyse institutionnelle et éducation in Pratiques de formation n°40, novembre 2000.

36 Gérard Althabe, Remi Hess, L’anthropologue impliqué. Ailleurs, ici, Brochure. Livre à paraître prochainement aux Editions L’Harmattan, 2005. 

37 Patrice Ville, Une socianalyse institutionnelle : gens d’école et gens du tas, Thèse doctorat lettres et sciences humaines, Paris 8, 2001.

38 René Lourau, La clé des champs, Une introduction à l’analyse institutionnelle, Paris, Ed Economica, Anthropos, 1997, p 41.  

39 Henri Lefebvre, Le marxisme, PUF, coll «Que sais-je », 1958, p 21.

40 Georges Lapassade, Groupes, organisations, institutions, Paris, Gauthier-Villars, 1967, 2ème édition 1970, p 175.

 

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article