Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Samir Amin – ou la raison d’être d’un nouvel internationalisme (1)
Comme s’il voulait en faire son testament politique, dans l’urgence d’un « moment » spécifique, à la fois pour lui-même et dans la mondialisation capitaliste en crise, Samir Amin a (re)diffusé [1], quelques jours avant de nous quitter brutalement le 12 août dernier, son appel à l’« indispensable reconstruction d’une Internationale des travailleurs et des peuples du monde entier », sur le site Afrique–Asie.fr. On y trouve en annexe, une « Lettre d’intention » qui vise à accélérer et concrétiser le processus. Son décès donne à un tel appel une force impressionnante qui inspire beaucoup de respect et mérite la plus grande attention, malgré et à cause de l’immense perte et tristesse de ne plus avoir Samir Amin à nos côtés pour discuter et mener à bien ce projet.
Bien que l’ayant lu et croisé dans plusieurs réunions altermondialistes, en particulier dans les Balkans, j’avais le sentiment, que je ne connaissais pas suffisamment Samir Amin – et d’avoir trop de « points de vue » éloignés des siens (ne partageant pas son maoïsme) – pour pouvoir (bien) lui rendre hommage. J’ai donc préféré d’abord lire et écouter ceux qui avaient été plus proches de lui – notamment, la riche présentation rédigée par son/notre ami et camarade Gustave Massiah, écrit en 2002 (pour les 70 ans de Samir Amin) et qui vient d’être mis en ligne avec de multiples et importants hommages[2]. Malgré nos parcours en grande partie différents – notamment mon propre « ancrage » associé à l’Opposition de gauche à Staline et au « trotskisme » puis à l’étude de la révolution yougoslave littéralement « exclus » de l’univers de pensée maoïste -, j’avais ressenti un sentiment de grande proximité lors de ces dernières rencontres. La découverte de cet appel – qui en faisait bien plus qu’un « marxiste du sud » (comme Gus Massiah rappelle qu’il aimait à se présenter) confirmait ce sentiment.
Elle me donnait aussi l’envie et le devoir intellectuel et politique d’en savoir davantage, de ne pas en rester aux polémiques héritées de la « Révolution culturelle » et des années 1960, de croiser et enrichir les diverses approches du passé/présent avec des « logiciels » actualisés. Dans plusieurs présentations récentes (2017 et 2018) Samir Amir lui-même donne des continuités et évolutions de son approche de l’ordre mondial[3]. Citons notamment les deux vidéos « Samir Amin raconte Samir Amin » produites par RFI en Mai 2018[4].
Dans la première sont évoquées sa découverte du communisme, en Egypte où il est né… Puis l’ancrage de son analyse du capitalisme mondialisé dans l’optique du réveil du « Tiers-monde » dans le temps long, notamment dans la « bande des quatre » (Emmanuel, Gunther-Frank, Wallerstein et lui) et son approche diversifiée du « système-monde » et de ses rapports de domination ; la centralité et actualité de Marx pour penser la mondialisation capitaliste.
Dans la deuxième vidéo, il se centre sur l’indépendance africaine : ses avancées, fragilités sociales et politiques. Notons les très importants débats sur le « nationalisme » et donc la bourgeoisie (et petite-bourgeoisie) nationale : Samir évoque les défiances envers le « nationalisme » (et alliances nationalistes) de Franz Fanon, Cabral, Sankara – assassiné, nous dit Samir Amin, parce qu’il avait compris que le rôle d’un gouvernement progressiste était d’aider à l’auto-organisation des populations dominées…
Ces présentations permettent de compléter ce que Gus Massiah soulignait en 2002 quant au temps long et aux grandes thématiques de ses réflexions : après la crise de 2008, puis les logiques contradictoires et impasses des soulèvements du monde arabe, il insiste davantage sur les caractéristiques de la conjoncture historique que/où nous trouvons, à l’arrière-plan de son récent appel. Il s’y combine analyses du caractère mondialisé (sur tous les continents) de la domination des monopoles (et ‘chaînes de valeur’), de leur privatisation des Etats et grandes institutions financières, de leurs attaques anti-sociales et anti-démocratiques – auxquelles il faut intégrer le désastre écologique. Mais l’analyse intègre aussi la crise des partis et l’éclatement et divisions de la gauche radicale sur tous les continents. « Trois échecs » pèsent : celui du « soviétisme » – notion utilisée pour rejeter l’idée d’un échec du socialisme -, de la social-démocratie et des mouvements nationaux populaires du Tiers-Monde – le croisement des analyses sur l’interprétation de ces échecs est un des grands chantiers conditionnant l’émergence d’une alternative socialiste. Mais débats et analyses ne sont pas indépendantes des cadres d’action commune possible. Le renouveau d’un internationalisme « organique » face à un système global est aussi tributaire d’un choix « raisonné » et organisé politiquement. Je m’inscris en positif dans ce projet, non pas par hommage à Samir Amin – encore qu’il le mérite – mais par conviction et mise en pratique d’une démarche analogue, à titre individuel[5] et collectif[6]. Il peut être pensé comme un processus à plusieurs dimensions – associant des moments de confrontations des analyses et bilans complexes, conflictuels et des actions et campagnes communes créant une confiance. Il ne peut s’agir d’un processus « facile » et de court terme – et il est sans garantie de succès. Mais ne vaut-il pas la peine de le « saisir » à bras-le-corps ? En mettant à plat les questionnements qu’il soulève – dont quelques-uns ci-après.
(à suivre)
Catherine Samary
Version en castillan : Samir Amin o la razón de ser de un nuevo internacionalismo
https://vientosur.info/spip.php?article14140
Publié le 27 août 2018 sur le site « Entre les lignes entre les mots »
https://entreleslignesentrelesmots.blog/2018/08/27/samir-amin-ou-la-raison-detre-dun-nouvel-internationalisme/
[1] C’est un an plus tôt, en août 2017 que le texte était mis pour la première fois sur son blog :
http://samiramin1931.blogspot.com/2017/08/samir-amin-pour-une-internationale-des.html
[2] Lire notamment sur http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article45730
[3] Il faut évidemment les intégrer dans ses écrits plus anciens, (outre ses écrits nombreux sur le monde arabe et l’Afrique), Le Développement inégal, Essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique, Les Editions de Minuit, Collection Grands Documents, 1973 » ; La Déconnexion : Pour sortir du système mondial, La Découverte, 1986, ou encore Au-delà du capitalisme sénile : Pour un XXIe siècle non-américain (PUF, 2002).
[4] Outre donc ces vidéos de RFI, signalons « Une heure avec Samir Amin », entretien mené par Christophe Ventura pour Mémoires des Luttes, à l’occasion de la sortie des Mémoires (2015) de Samir Amin. Il y présente notamment son approche des différents courants réactionnaires depuis la fin « de l’ère de Bandung » (cf. L’Eveil du Sud : l’ère du Bandung 1955-1980, Ed. Le Temps des Cerises, 2008). D’autres vidéos enregistrées en 2011 https://www.dailymotion.com/video/xmg1kp à l’université d’été du M’PEP sont centrées sur les avancées et reculs de la décolonisation. Il s’y intègre l’analyse de la « rente » appropriée par l’impérialisme non seulement pour une accumulation de capital mais la soumission des sociétés ; l’accent sur les conditions objectives et historiques présentes d’un internationalisme « nécessaire et possible » mais l’extrême fragilité et faiblesse des gauches radicales partout dans le monde ; la notion de bourgeoisie compradore ; et – en conclusion les dilemmes d’une gauche radicale plus développée en Amérique latine qu’ailleurs : insertion dans l’ordre capitaliste ou rupture vers le socialisme. Il conclut sur le monde multipolaire dans l’« ère de Bandung » quand le rapport de force permettait d’imposer à impérialisme des modifications majeures.
[5] C’est l’esprit du « devoir d’inventaire » auquel j’ai cherché à contribuer dans Du communisme décolonial à la démocratie des communs, (plus loin « Du communisme…” » Ed. du Croquant, (cf. sa présentation) ou lire sur mon site http://csamary.free.fr. Une version plus développée en anglais va paraître à l’automne sous le titre « Decolonial communism, Democracy and Commons » (Ed. Merlin, Resistance Book & IIRE).
[6] La petite Quatrième Internationale (dite ‘mandélienne’ – du nom de feu Ernest Mandel) dont je suis membre depuis plus d’un demi-siècle est la seule, à ma connaissance, à vouloir explicitement oeuvrer à son propre dépassement – par regroupement et création de nouvelles organisations, sans scénario prédictible et unifié – dans la nouvelle phase ouverte par l’unification allemande et la fin de l’URSS. Elle apporterait à une nouvelle Internationale anti-capitaliste de masse dont on a besoin son propre patrimoine d’avancées, échecs, interrogations. Cf. Les archives de la revue QI ; en encore les textes de son dernier congrès et ses débats sur le site ESSF, http://www.europe-solidaire.org/spip.php?rubrique911 (ou les revues Inprecor et International Viiewpoint).