Bonsoir,
Je vous transmets ce courrier de Remi Hess,
Cordialement
Le comité
Paris, le 28 octobre 2009,
Mon Cher Bertrand,
Voilà une semaine, nous passions la journée ensemble à travailler sur notre cours de M1, que nous imaginions transformer en livre : Le journal de recherche ! Nous étions heureux de travailler de manière «utile», au lendemain de la parution du n°12 de Cultures et sociétés, sur Les formes de l'écriture impliquée, dans lequel 13 enseignants et étudiants du master avaient écrit, dont nous deux.
Le hasard a fait que le jeudi 22, le lendemain de notre rencontre, Jean-Louis Le Grand avait organisé un buffet pour accueillir les nouveaux enseignants, et pour saluer ceux d'entre nous qui prenaient leur retraite de l'UFR.
Tu ne sais peut-être pas que tous les jeudis, de 12 à 14h30, nous organisons, Augustin Mutuale et moi, un banquet itinérant à travers la Seine-Saint-Denis (projet de dérive urbaine) pendant lequel nous parlons de pédagogie. Nous choisissons les meilleures tables du 93 pour célébrer la pédagogie. Il y a un mois, nous étions au Gaulois qui remplace l'Espérance actuellement en travaux (Plaine Saint-Denis), il y a quinze jours, nous étions dans un Turc de Stains (plat du jour à 4 euros). La semaine dernière, avec Augustin, Salvatore, Giusi, Saïda Zoghlami, nous avions décidé déporter notre moment fixe (depuis René Lourau, on dit «point fixe», lorsque l'on va toujours au même endroit chaque semaine, et «moment fixe» quand c'est le temps qui est fixe), afin de répondre à l'invitation de Jean-Louis.
Jeudi, nous avions donc comme membres de notre banquet pédagogique les cinq personnes inscrites, mais aussi les quarante autres personnes invitées par Jean-Louis, parmi lesquelles Hélène Bézille. Comme tu le sais, Hélène refuse de te valider son séminaire sur l'informel. Je ne comprenais pas vraiment pourquoi. Le champagne aidant, je me suis autorisé, parmi bien d'autres sujets, à l'interroger sur la raison qui motivait son refus de te donner une note, ce qui a pour effet, de bloquer ton dossier pour le jury, t'empêche d'avoir ton diplôme, alors même que les notes que tu as obtenues te permettraient d'avoir ton master, même avec un 0/20 d'Hélène. Le fait de ne pas te noter est donc un acte fort qui a pour effet d'empêcher ton recrutement comme chargé de cours.
La position d'Hélène est la suivante : tu n'as pas suivi son séminaire, et d'autre part le travail que tu as rendu n'a pas de relation avec ce qu'elle demande. Elle ne considère pas ta correspondance avec Swan que tu lui a rendue ait un quelconque rapport avec la mise en forme de l'informel. Elle souhaiterait que tu écrives dix pages sur «En quoi la correspondance est une manière de mettre en forme l'expérience informelle».
Pris par beaucoup d'autres dossiers, mais aussi par l'écriture de mon journal, je ne trouve le temps de t'écrire que maintenant.
J'ai été voir Jean-Louis Le Grand pour lui parler de ce problème. En effet, je ne comprends pas l'exigence d'Hélène Bézille à ton endroit, ou plutôt, j'ai peur de trop bien la comprendre. Dès mes débuts dans l'enseignement, j'ai eu des collègues, au lycée, qui estimaient que leur matière (en fait la matière qui leur avait valu leur poste) était, de toutes, la plus importante. Qu'ils soient professeurs de dessin ou de gymnastique, de mathématiques ou d'histoire, ils étaient prêts à coller au bac un élève, plutôt que de lui rajouter un demi-point !
Je ne me suis jamais identifié à «ma» (je devrais «dire mes») discipline(s). Je comprends tout à fait qu'un étudiant puisse investir le cours des autres et moins le mien.
Je comprends qu'Hélène pense que l'informel est tout à fait important à construire, non seulement pratiquement, comme tu le fais, mais théoriquement.
Jean-Louis m'a dit : «Bertrand est intelligent ! Il peut écrire sans difficulté dix pages sur l'informel dans la correspondance ou dans le journal !».
-Oui, ai-je répondu, convaincu par son assurance.
En même temps, en rentrant chez moi, je me suis aperçu que je ne parvenais pas à écrire, depuis maintenant trois semaines, dix pages sur «La théorie des moments» que me demande Gaby, alors que j'ai publié, cette année, 1500 pages sur cette question !
Ecrire dix pages, ce n'est rien, et en même temps, c'est beaucoup quand on est déjà dans d'autres choses.
Est-ce si facile d'écrire dix pages de théorie ? Lui-même, Jean-Louis a publié 64 pages de théorie, dans un tout petit format, en 22 ans de carrière universitaire (un demi «Que sais-je ?»). Cela veut dire qu'il écrit un peu moins de 3 pages par an.
Ce blocage me bloquait tellement (je n'avais pas envie que tu sortes du chantier dans lequel nous sommes actuellement) qu'avant de t'écrire, j'ai envisagé d'écrire les 10 pages qu'Hélène me réclame à travers toi (je me sens impliqué dans cette affaire à la fois comme directeur de ton mémoire, président du jury, responsable du nouveau master, président du jury, un des animateurs de l'équipe de recherche d'Experice-Paris 8, etc).
Effectivement, ce que je fais depuis maintenant quarante ans (j'ai écrit mon premier article publié dans une revue «scientifique» en 1969), c'est de mettre en forme l'informel.
J'en ai pris conscience le week-end dernier à Sainte Gemme où j'étais avec Kareen. A un moment, celle-ci contemplait mon «armoire à journaux» (un mur de 2 m de haut sur 3 mètres de large où s'entassent des caisses à champagne où je range mes carnets, écrits depuis 1964). Kareen avait décidé de photographier cette « installation ». Elle me dit :
-Frédéric Amiel est totalement enfoncé !
-Tu crois ?
-Sûr !
Pour nous, diaristes, Frédéric Amiel est une sorte de mythe. Il a écrit un journal de 16 500 pages au XIX° siècle qui ont été publiées, il y a maintenant quelques années, à L'âge d'homme (Lausanne). Et c'est vrai que le journal d'Amiel, imprimé certes sur papier bible, ne prend qu'une partie de rayon de ma bibliothèque (60 cm).
Si un jour un ethnométhologue fait une thèse sur cette aventure que je conduis avec la désinvolture de l'être qui me caractérise, il pourra dénombrer les pages de mon Journal des moments. La quantité n'a jamais été pour moi un enjeu : mon seul plaisir est justement de garder une trace de mes apprentissages quotidiens, dans tous les aspects non formels de ma vie de tous les jours. Détenir une ligne dans le livre des records ne peut pas être un but pour moi. Ecrire le quotidien, l'informel, c'est un accomplissement pratique qui m'aide à survivre. notamment en temps de crise (depuis que je suis conscient, j'ai l'impression de ne vivre que crise sur crise!).
Si je puis dire encore un mot sur F. Amiel, c'est qu'il m'apparaît un peu polar. Il fait de son journal « intime » un absolu. Il a renoncé à se marier, par peur de ne plus avoir de temps pour écrire. Je refuse de faire de quelque moment que ce soit un absolu. Il faudra bien souligner cela : pour nous, le journal, est un moment pour soi, pour décrire, analyser, comprendre nos pratiques. C'est la pratique sociale qui donne la matière du quotidien. Ne pas agir pour avoir le temps d'écrire est aux antipodes de l'horizon qui est le nôtre.
C'est dommage que les spécialistes de la formation d'adultes n'aient pas eu le temps de s'intéresser à Marc-Antoine Jullien (et quelques autres) qui ont prolongé sa méthode ! Ils découvriraient que, bien longtemps avant Gaston Pineau, une solide tradition de formation d'adultes (c'est l'enjeu explicite de MAJ et de ses disciples, dont Maine de Biran) a fait la théorie de l'écriture biographique pour mettre en forme l'informel !
Tout en écrivant ce courrier, je prends conscience de l'enjeu de répondre à la demande d'Hélène. Mais, je vois déjà un ouvrage de 200 pages.
Te sens-tu l'énergie de répondre à la demande de notre collègue ?
Par mesure conservatoire, et pour te donner le temps de réfléchir, j'ai décidé de suspendre le jury de master, et de reporter la rentrée du master en ligne. Je propose dans un courrier parallèle aux membres de l'équipe de retarder la rentrée au 1er janvier ou au 1er février 2010. Cela donnera à chacun le temps de faire ce qu'il a à faire pour travailler dans de bonnes conditions.
Hélène m'avait suggéré de demander au jury de te mettre une note pour débloquer la situation, mais Jean-Louis ne trouve pas cette solution élégante.
Refusant tout passage à l'acte, et essayant de voir ce qu'il peut y avoir d'instituant dans la position d'Hélène, je veux partager avec toi mes interrogations. Cette lettre pourra rejoindre d'ailleurs le «pot à courriers» que tu as créé avec Swan et les autres.
Je vais travailler demain jeudi avec K sur son livre Le journal pédagogique, avec Anne-Claire Cormery vendredi sur Le journal d'intervention (pour Sensibili Alle Foglie).
Dès que j'ai une demi-journée, je vais reprendre les 24 pages que tu m'as envoyées suite à notre journée de travail. Tu as fait du très bon boulot. La publication de notre ouvrage Le journal de recherche est en bonne voie.
Satisfaction de savoir que le livre écrit avec Sandrine Deulceux sur Lefebvre pour Ellipses sort le 30 novembre, et que cette maison me demande, dans un courrier reçu ce matin, un livre sur G. Lapassade, pour la collection «Les grands théoriciens». Je suis d'autant plus stimulé de le faire que je travaille pour La chronique sociale à un livre avec Lucette sur Penser avec G. Lapassade. Un Dictionnaire allemand qui vient de paraître a consacré un article à L'entrée dans la vie, défini comme l'un des 180 livres de pédagogie les plus importants de tous les temps et de tous les pays...
Si un jour on me fait entrer dans ce type de Dictionnaire mondial de la pédagogie, ce sera pour Le journal des moments, une éducation tout au long de la vie. Ce livre reste à concevoir !
Excuse-moi d'avoir été un peu long !
Je t'embrasse très fort ! Remi.
P. S. 1 :
Situation chaotique que nous traversons. Je te le fais parvenir, car sa position me semble très censée. Luc montre l'enjeu que représenterait une équipe pédagogique où chaque membre tiendrait compte à la fois du chantier de l'étudiant, et de la manière dont lui, l'enseignant, peut apporter quelque chose à ce work in progress. Luc dit de manière concentré ce que j'ai essayé de proposer lors du regroupement de M2 en ligne. Hélène enseigne maintenant à Paris XII. Elle travaille dans un autre labo plus en harmonie avec le mode de relation pédagogique qu'elle construit. Je ne chercherai donc pas à la convaincre du bien fondé de la position de Luc, qui est aussi la mienne. Cela nous permet d'espérer que les enseignants de M2 du nouveau master tireront les conclusions de l'analyseur Bertrand :
«OULA !
Ton message me laisse pantois.
Quelle pétaudière...
Je réfléchis à tête reposée à un commentaire aussi cartésien que possible. Mais déjà :
J'imagine que tu m'expliqueras un jour les banquets à distance :-D ( de plus si certains peuvent laisser penser que nous pouvons tous nous retrouver régulièrement à St-Denis dans une FOAD, il y a méprise.)
Et que tu confirmeras un M2 "ouvert" entre janvier et mai.
Cependant c'est tout à fait jouable, si nous ne sommes pas sollicités pour réaliser x "pages-devoirs" pour Y et x "pages-devoirs" pour Z et j'en passe, en même temps que notre mémoire.
Si les PU, MCF, etc. du M2 à distance acceptent de travailler leur évaluation à partir de nos journaux de recherches et de notre mémoire uniquement, cela me semble tout à fait possible, et qui plus est, assez cohérent avec notre apprentissage et un dispositif chaotique en FOAD.
Je crois que c'est là une vraie question : rester cartésien présentiel dans un univers chaotique à distance me semble erroné. Et chaotique n'est pas anarchique pour autant comme tu le sais.
Merci pour toutes ces infos.
à bientôt
Luc
PS : Je fais passer ton message ?»
http://www.astrosurf.com/luxorion/chaos-science2.htm
L'exposant de Lyapunov
Si un système est réellement chaotique, les chercheurs ont découvert que la distance qui sépare deux trajectoires initialement voisines ira en augmentant de façon exponentielle, en fonction du temps.
En fait, on retrouve dans ces systèmes un ou plusieurs attracteurs étranges qui permettent dans une certaine mesure de déterminer leur évolution.
C'est l'exposant de Lyapunov (t -1) qui prédit cette évolution en mesurant le taux de séparation (d) entre les trajectoires, t étant appelé le "temps de Lyapunov". Ce temps limite pose un "horizon temporel" au-delà duquel la précision des définitions se paye proportionnellement au facteur "e", à l'image du fameux "effet Papillon" que l'on retrouve en météorologie.
En fait l'exposant de Lyapunov est synonyme d'instabilité et de chaos. Si l'exposant de Lyapunov (L) est nul le système est classique et obéit aux lois de la dynamique (réversibilité, etc.). La définition de ce comportement chaotique est caractérisée par un attracteur étrange dont l'équation est proportionnelle à la fonction :
d = exp (Lt)
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