Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Dans le train, entre Bari et Lecce
Entre Naples et Bari, dans le bus, le format de ce carnet ne me permettait pas d’écriture confortablement. J’ai donc avancé Le Journal de mes dissociations. J’ai parlé de ma rencontre avec Adeline Miranda, avec Élodie Manceau. Adeline avait lu mon livre sur Gérard Althabe. Il faut que je me fasse à l’idée que je suis connu, même à Naples.
Est-ce une composante de l’homme total que d’avoir une communauté de gens qui le connaissent ? Quelqu’un qui a lu un livre de moi sait que j’existe. Ce lecteur contingent me sait (sait que j’existe), plus qu’il me connaît. Mais tout de même lire un livre de moi, c’est déjà me connaître un peu, comme me le disait Adeline : ma manière d’entrer en matière n’est pas ordinaire, elle est singulière. J’ai vraiment surpris Adeline par la vitesse avec laquelle je suis entré en contact avec elle. Elle en était surprise. Je lui ai expliqué que j’étais (un peu) en péril. Je ne me sentais pas totalement dépaysé, mais en même temps, l’itinéraire que j’étais en train de faire était nouveau pour moi, donc j’avais les sens en éveil, attentif à toute personne susceptible de m’apporter de l’aide.
Quand j’ai décidé de venir à Lecce, je n’étais pas très sûr de moi. Je me trouvais audacieux, peut-être velléitaire. Je me suis craint. J’ai eu peur de présumer de mes forces, de m’imposer une épreuve trop difficile. Pour faire ce que je fais aujourd’hui, il me faut gérer adéquatement plusieurs niveaux de réalité.
Je pars le 10 avril 2006 à Sao Paulo. Je dois apprendre le Brésilien pour ne pas être trop perdu, en arrivant là-bas. Venir seul de Naples à Lecce suppose que je sorte du portugais (dont je m’imprègne) pour entrer dans l’italien. Cet effort a-t-il un sens, aujourd’hui ? Je m’aperçois que tout semble se passer pour le mieux. J’ose ! un peu à la manière de G. Lapassade : j’agis, et ensuite je regarde ce qui s’est passé.
Parmi les autres éléments du contexte : Lucette. Elle ne va pas trop fort. Demain, c’est son anniversaire. J’aurais voulu lui souhaiter avant, sachant que je partais, mais elle n’a pas voulu. Elle a résisté à tous mes efforts de l’emmener au restaurant.
Par exemple hier soir, danser à la pratique de Charlotte était un enfer. Contrairement à l’ordinaire, le plancher ne répondait pas. Aucun pivot n’était envisageable. On avait l’impression que le bois du parquet était imprégné d’eau. D’autant plus que je n’avais pas emporté de chaussures de cuir. D’ordinaire, le plancher glisse tellement que des semelles de caoutchouc sont une sécurité ! Donc hier soir, je ne me sentais absolument pas en mesure de faire danser Marie-José ou Sylvie, les bonnes danseuses de cette pratique.
Je me décide à danser avec Lucette, en tentant (une nouvelle fois) de faire du milonguero. Malgré les efforts que fait Lucette pour se concentrer, elle se laisse disperser : elle se regarde dans la glace ! Cela ne m’énerve pas. Je sens seulement que malgré mes efforts pour me rapprocher de mon épouse, celle-ci n’est pas dans l’intime, mais dans l’extime (comme dirait Kareen).
La fille qui est en face de moi m’observe écrire. C’est fou ce qu’un homme qui pense, un homme qui travaille séduit rapidement les femmes. J’ai fait ce constat tout à l’heure dans le bus entre Naples et Bari !
Donc, je danse un tango avec Lucette, avec l’envie de créer quelque chose entre nous. Ce n’est pas facile. Lorsque nous terminons les 2 minutes trente du premier tango, A. B., jeune retraitée de Paris 8 (une IATOS), vient s’interposer entre Lucette et moi… Elle me fait du rentre dedans. Dans la pratique de Charlotte, les femmes ont le droit de venir inviter les hommes. J’accepte cette règle. Je l’aime. J’adore qu’une femme vienne m’inviter à danser. Même si elle danse mal, même si nous n’allons pas bien ensemble, je respecte la demande d’une femme. Le problème d’A. B., c’est qu’elle n’a aucun savoir-vivre. On n’interrompt pas un couple qui danse… Le problème : j’avais invité Lucette à la fin d’une série de danses. Il y avait la cortina « petite rupture musicale introduite entre deux séries de danses ». Ainsi, on passe un rythme de jazz pendant 15 secondes entre une série de valses et une série de tango.
Dans les manuels de savoir-vivre, le cavalier bien éduqué change de cavalière après chaque série. Dans le bal du XIXe siècle, déjà, il y avait des successions de séries : trois valses, trois scottishs, etc. Parfois, on pouvait concevoir une quatrième valse dans une série, on pouvait aussi avoir une habanera entre une série de valse et de polkas. Mais globalement, s’appareiller avec une partenaire, c’était s’engager pour la série. Arrêter avant était un signe de crise. Continuer à danser deux ou trois séries avec la même partenaire était un signe d’oubli de la norme, ce qui pouvait être perçu comme une agression contre la société, surtout si par hasard l’équilibre hommes/femmes n’était pas respecté. Aujourd’hui, on tolère deux ou trois séries, quand il y a l’équilibre hommes-femmes, mais si cinq ou six femmes restent sur le banc, comme c’était le cas hier, le respect du groupe implique que l’on respecte la loi des séries.
L’interruption de l’intimité que je cherchais à construire avec Lucette était vraiment de mauvais goût. J’avais vu qu’A. était là. C’était pour nous une surprise, car de son fait, nos rapports à la fac, lorsqu’elle était en poste, n’ont pas été bons. Elle avait le pouvoir de recruter Charlotte pour donner des cours, et elle lui avait préféré un inconnu, assez médiocre au demeurant. J’avais vécu ce choix comme idiot sur le plan de ce que je cherchais à construire depuis 1977, sur le terrain de la danse à l’université de Paris 8. Mais, après tout, on ne peut rien faire contre la bêtise du petit personnel, les gens qui ne connaissent rien au sujet, mais qui vous font chier pour montrer un tout petit bout de pouvoir bureaucratique. Quand ces gens-là prennent leur retraite, je ne comprends pas qu’ils surviennent sur les terres de celle qu’ils ont voulu empêcher de grandir, pour s’imposer, sans aucun tact.
Je parvenais à danser la série suivante de tangos avec Lucette, puis la suivante encore. Cela n’allait pas trop mal, compte tenu des mauvaises conditions, mais je ne sentais guère d’énergie chez Lucette. Je lui proposais de rentrer : non ! elle voulait rester. Bon ! Personne ne la fit danser. Je crois que c’est lié à la tête qu’elle a en ce moment. Il est évident qu’elle est malade. Partir au Brésil dans ce contexte n’est pas une très bonne chose. Elle doit se vivre comme abandonnée.
À peine avais-je raccompagné Lucette jusqu’au bar, que je suis entrepris par A. B. qui m’invite à danser. J’ai oublié de dire qu’entre Lucette et Annie, j’ai fait trois danses avec Véro. C’est Véro que j’avais raccompagné au bar.
Donc je danse deux tangos avec A.. Elle me demande si Véro est Charlotte : « Non. Pas du tout ! Véro est ma nièce. Tu la connais, parce qu’avant que tu partes en retraite, tu as travaillé avec elle : elle est secrétaire du conseil scientifique de Paris 8 ».
- Mais alors, Charlotte, c’est qui ?
- C’est la Nana qui guide Véro. Véro et Charlotte vont partir 3 semaines à Buenos Aires le 8 avril. Elles vont prendre des cours ensemble : Charlotte en homme et Véro comme partenaire.
- Je voudrais aller dire bonjour à Véro !
Comme la musique s’arrête, je profite de cette phrase pour traverser la pièce et accompagne A., pour lui faire rencontrer Véro.
Ainsi, après deux danses, je peux m’arrêter de danser. Je vais au bar. Charlotte a envie d’aller fumer une clope. Je la remplace au bar. Deux ou trois personnes dont Lucette qui ne danse pas, viennent faire la causette. Cendrine est là. Je l’ai vu tout à l’heure. Je la regarde danser de loin. Elle est guidée par un nul, qui lui fait faire vraiment n’importe quoi. Ce n’est pas bien, car Cendrine est vraiment une bonne danseuse. J’adore danser avec Cendrine. Bien que techniquement elle soit débutante, elle danse avec tendresse. Cela me fait penser que j’ai oublié de dire à ma cavalière de Lecce que je passe deux jours ici ! Je ne viens pas à Lecce pour danser le tango, mais pour travailler à une convention universitaire.
On arrive à Lecce. Hier, j’ai dansé une série de séries avec Cendrine, et personne d’autre. Lucette a accepté qu’on rentre avant la fin. Elle avait un regard ahuri, lorsqu’elle m’a vu revenir de ma danse avec Cendrine. Pour faire passer les choses, on a fait un tango milonguero avant de reprendre le chemin de la maison. Cendrine a les yeux fermés, lorsqu’elle danse avec moi ! C’est autre chose.
Vito a-t-il prévu un casse croûte avant le dîner ? Salvatore est-il déjà arrivé ? Dans deux minutes, j’aurai des réponses à ces questions.
Il est 22 h. On ne pourra pas dire qu’aujourd’hui je n’ai pas tenu mon journal, et que (donc) j’ai prolongé ma vie. Le journal me rajeunit. Adeline ne voulait pas croire que j’ai déjà une fille de 34 ans ! Elle me croyait le même âge qu’elle, mais son aîné est en terminale. Pour la mettre à l’aise, je lui ai dit que mon dernier avait onze ans !
Remi Hess
http://lesanalyseurs.over-blog.org