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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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Remi Hess : L'homme total (Méditations non cartésiennes (suite)) 12

(suite)

 

Tout en étant un (très) mauvais élève, je me vivais comme un enfant heureux et aimé. J’étais assez bien inséré dans les groupes d’enfants de mon âge, que je traversais. Je n’étais ni le chef, ni le plus fort, dans ces bandes que je fréquentais. Bien au contraire, mais je trouvais ma place. Comme j’étais musculairement faible, incapable de me battre au couteau (Chouquette était toujours prêt à sortir son couteau, même contre les policiers de passage, très rarement il faut le dire, dans le quartier). Incapable de me battre, avec une chance de gagner, je profitais de mon don à la course, pour me sauver quand s’imposait un affrontement physique. Personne, dans le quartier, n’était à ma hauteur dans l’art de la fuite. J’ai couru le 80 m en 9.3 le jour du bac, alors qu’il fallait faire 9.8 pour avoir 20. Cela signifiait une vitesse de base exceptionnelle. En même temps, je courais aussi bien le 250, le 400 ou le 10000 mètres. Même en cross, je disputais les championnats de France. Je crois que je suis devenu champion en course, parce que j’ai d’abord cultivé l’art de la fuite. Dans mon quartier, courir vite était, pour moi, une condition de survie. Réussir, c’était d’abord essayer de sauver ma peau de la castagne. La bagarre était une pratique de la vie quotidienne dans la cité. La «réussite» scolaire n’avait pas de sens dans ma vie quotidienne.

Quand je me suis retrouvé à Albi à la même table qu’Antoine Hennion et Fabianni, j’ai eu l’impression de revivre Saint-Jo. Je mesurais le même écart entre eux et moi, entre l’EHESS et Paris 8, qu’entre Saint-Jo et le Chemin vert !

Comme mes condisciples de Saint-Jo, mes «collègues» universitaires partagent avec moi le même statut dans l’institution, mais ma « différence » se trouve dans ma non-identification à ce rôle. Je ne suis jamais senti identifié aux moments partagés, ici ou là. Mon espace psychique : le chemin qui va d’ici à là, et retourne de là à ici.

Les gens qui nous dirigent (J. Chirac, D. de Villepin) ne semblent pas avoir une vraie sensibilité au social. Ils ne comprennent pas l’autre. Ils ne peuvent pas se mettre à la place de l’autre (condition de la compréhension, selon W. Dilthey). La crise de la société française vient de la fracture sociale, constituée à partir de l’école. Les gens sont aliénés dès leur naissance à une classe sociale, à un milieu : on en fait donc des êtres particuliers.

L’homme total doit être sorti de cette particularisation sociale, construite par l’éducation (familiale et sociale). Le fait d’avoir été mauvais élève a été un moyen de refuser l’identification aux valeurs de réussite sociale, insufflées à leurs élèves par les Jésuites. Je suis prof de fac, mais je sais que j’aurais pu être éboueur, et que cet état ne m’empêcherait pas d’être l’homme total, que je suis. Éboueur, je serai devenu philosophe, écrivain comme je le suis aujourd’hui.

Cet après-midi, j’écris, mais c’est parce qu’il fait encore frais au jardin. Je pourrais être au jardin. Faire le cultivateur, je m’y suis aussi préparé entre 12 et 18 ans, chaque été. Etre prêt à tout, « quelque soit l’obstacle », telle semble avoir été l’éducation dont j’ai pu bénéficier. Charlotte a repris cette perspective dans son auto-détermination.

Gaby le remarquait ce matin au téléphone. Sans que j’ai eu vraiment à influencer directement ma fille, lui imposant mes valeurs par contrainte, j’ai su lui faire entendre le sens de certains de mes choix, et elle a repris beaucoup de mes moments, les portant bien au-delà de ce que j’avais pu faire pour moi. Sur le terrain de la danse, de l’esprit d’entreprise, de l’entrée dans la philosophie, Charlotte m’a dépassé, mais je puis partager avec elle ces moments. Son travail rejaillit d’ailleurs sur moi. Je lui ai fait découvrir les danses sociales ; mais, sur ce terrain même, je suis fier d’être devenu son élève ; de même sur l’interculturel, mais, grâce à son travail sur les langues, elle a poussé ce moment beaucoup plus loin que moi. Elle est devenue chef de cordée, et je suis content d’apprendre de nouvelles langues, qu’elle maîtrise mieux que moi.

Lorenzo parlait de chef de chantier. Barbara Michel parle de chef de cordée.

Je suis heureux de pouvoir escalader des sommets, atteints sous la houlette de jeunes, qui ont découvert la montagne sous mon influence.

L’homme total, c’est celui qui accepte à tour de rôle d’être chef de chantier ou compagnon. Ma force de professeur de sciences de l’éducation, c’est que je puis, à n’importe quel moment, prendre en charge une classe primaire ou secondaire – au pied levé, sur n’importe quelle partie du programme. Mes étudiants le savent, le sentent : je suis enraciné dans la pratique. Aucune tâche n’est déshonorante pour moi. Du coup, j’exerce ma charge de chef de cordée, dans une perspective de compagnonnage. Mes subordonnés sont des adjoints. J’ai davantage à apprendre de mes étudiants, qu’eux ont à apprendre de moi.

Devenir soi : « Je ne suis pas Dali, je le deviens !».

Le paradigme hessien, c’est vraiment celui de l’homme total. Mais l’homme total n’est pas un surhomme nietzschéen. C’est quelqu’un de simple, mais qui, comme le disait encore Gaby ce matin, a une conscience aiguë des richesses du quotidien. En écrivant chaque jour ce qu’il a appris de la vie dans son (ses) cahier(s), l’homme total, parvient à une construction tranquille de son moi, en se créant de multiples facettes, de multiples moments.

Ma conscience est un va et vient entre la présence au moment actuel et la perception d’une totalité, d’un tout des moments, enracinés dans une histoire (explicitation de mes continuums) et orientés vers l’advenir (sensibilité aux jeunes qui ont les germes d’une inscription dans ces continua). Ma vie m’intéresse. Elle peut intéresser ceux qui partagent avec moi ce champ de cohérence, que j’essaie de construire, comme je suis moi-même intéressé par les démarches de Gaby, Irène, Barbara, Gérard, René, Hubert, Friedrich.

Ma prise de conscience me contraint de suspendre l’écriture de ce journal, pour avancer celui de Sainte Gemme, où Lucette mérite de voir décrites ses initiatives du jour.

 

Remi Hess

http://lesanalyseurs.over-blog.org

 

 

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