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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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Remi Hess : L'homme total (Méditations non cartésiennes (suite)) 11

 

Midi

 

Je viens d’être interrompu par un long coup de téléphone de Gaby Weigand. Elle a lu mon Journal d’un artiste : il l’a beaucoup intéressée ; elle ne connaissait pas cet épisode de ma vie, ce moment.

Le but de cet échange téléphonique était la préparation de notre séjour commun au Brésil en mai. Rogerio a oublié d’envoyer la lettre officielle d’invitation. Gaby souhaite que je rédige ce courrier moi-même, et que je l’envoie par la poste.

Gaby pense que je suis parvenu à une maîtrise du journal. C’est à la fois « profond et léger ».

J’ai encouragé Gaby à commencer aujourd’hui même un journal de voyage : le départ pour le Brésil, pour elle, c’est aujourd’hui. Elle accepte l’idée. J’espère qu’elle va le faire. Elle y est encouragée par les étudiants de la licence en ligne, qui font circuler un de mes journaux. Elle ne m’a pas dit lequel.

Écrire son journal, c’est pouvoir faire partager quelque chose à l’autre, qui n’a pas le temps, pas les moyens de le vivre. Puisque nous sommes professeurs d’université, nous avons la possibilité d’entrer dans le mondial. Nos états nous donnent de l’argent, du temps et des responsabilités. Notre origine sociale modeste nous fait prendre conscience de la chance que nous avons, d’occuper une telle place. Les professeurs d’université sont la plupart du temps d’origine sociale aisée. Pour eux, être privilégié va de soi. C’est naturel. Du coup, ils sont dans la reproduction. Gaby et moi sommes dans l’étonnement. Nous sommes à la fois heureux de réussir, mais conscients que cela nous donne des responsabilités. Nous devons quelque chose aux nôtres : nos parents, nos étudiants.

Gaby a évoqué Gérard Althabe, lui aussi devenu un grand chercheur, un directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, un ami de Marc Augé, tout en étant issu d’un milieu social très modeste. Il a fait cette expérience de transgresser son milieu social d’origine, dans le même contexte spatial et temporel, que mon maître René Lourau.

Ce qui rapproche Gérard et René, et ce qui les séparent de Gaby et moi, c’est la manière de vivre cette réussite sociale. Gérard et René ont mal vécu cette séparation d’avec la famille, d’avec leur milieu. Mon enquête sur l’histoire de vie de Gérard est significative de cette souffrance. Pour Gaby et moi, nos familles ont été porteuses à la fois d’un encouragement à la réussite, mais en même temps d’un refus de surinvestissement de la réussite matérielle. Nos deux familles valorisent l’épanouissement de la personne.

Mes parents m’encourageraient à m’appliquer dans les études, en disant qu’il était important d’étudier pour devenir un homme, mais ils ne liaient pas les études au succès, à la réussite professionnelle.

À une époque, j’hésitais entre une carrière d’éboueur, de pape ou de général. Si je disais à mes parents :

- Faire des études ne m’est pas utile ; je veux devenir éboueur.

Ils me répondaient :

-D’accord, tu peux être éboueur, mais passes ton bac d’abord. Cela t’aidera à changer d’orientation si, un jour, tu en as marre d’être éboueur.

À 14 ans, je pouvais quitter l’école : à cet âge, tous mes camarades de la cité du Chemin vert se faisaient embaucher en usine. J’avais envie de travailler, de pouvoir comme mes camarades, me payer une mobylette ; mais sur ce point, mes parents étaient intraitables. Ils voulaient que je suive des cours de latin, de grec et de mathématiques au lycée. Ils voulaient que j’acquière la culture secondaire dont personne n’avait vraiment encore «profité » dans notre famille.

Avec Gaby, nous partageons d’avoir été portés par nos parents. Le père de Gaby voulait qu’elle fasse des études. Ma mère m’a aidé à ne pas quitter le système scolaire entre 14 et 17 ans, âge auquel j’ai commencé à trouver du plaisir à lire, et à concevoir du positif dans le système scolaire. Entre 11 ans et 17 ans, l’école fut globalement, pour moi un pensum, ce qui ne fut pas le cas pour Gaby. Elle fut une bonne élève. Lire était pour elle un moyen de fuite. Elle échappait ainsi à un modèle de femme rurale, auquel elle n’avait pas envie de s’identifier.

Mon refus de l’école ne m’empêchait pas d’apprendre et d’étudier, mais sur d’autres terrains que l’école. Je faisais du scoutisme, du sport. J’y apprenais à développer mes aptitudes à l’orientation, à la lecture de cartes, au développement corporel. J’ai détenu longtemps le record de la Marne du 400m haies. J’ai été champion d’académie de cross country en 1966. J’apprenais à danser. Je vivais l’aventure d’une enfance et d’une adolescence, riches en rencontres avec des jeunes de mon âge (je vivais en bande), mais aussi avec des adultes très différents de mes parents par leur âge, leur appartenance culturelles et sociales.

Ma carte de relations était, à 18 ans, un réel capital. Je connaissais des loubards, des «blousons noirs», et des bourgeois. Je pouvais aussi bien être reçu à une table de famille ouvrière, paysanne ou bourgeoise. Cinq années passées chez les Jésuites m’ont fait rencontrer les jeunes de mon âge des familles bourgeoises de Reims, de Champagne, mais aussi de Paris, puisque beaucoup de Parisiens mettaient leur progéniture à Saint-Joseph. (Je n’ai jamais vraiment su pourquoi les gens du XVIe arrondissement de Paris déportaient leurs gosses à Reims !). Moi, je quittais chaque matin la cité du Chemin vert pour vivre avec les «héritiers ». Sur le moment, ce n’était pas toujours facile, mais c’était l’éducation que concevaient, pour moi, mes parents.

-Il vous faut être à l’aise dans tous les milieux, disaient mes parents à leurs quatre enfants.

Je ne suis pas sûr qu’Odile, ma sœur, ou même Geneviève, aient bien vécu le fait de devoir aller à Notre-Dame, l’institution pour filles, correspondant à Saint-Jo. Je n’ai jamais vécu Saint-Jo comme une chance de promotion sociale. Je ne pensais qu’à sortir de l’école.

Gaby m’a demandé ce matin sur quoi je travaillais. Je lui ai dit que j’étais en train de terminer le Journal de mes dissociations et que j’entreprenais L’homme total et que je rêvais d’un nouveau journal qui s’intitulerait : Hors sujet.

Gaby me dit qu’elle avait l’impression que depuis mon plus jeune âge, je ne m’étais jamais soumis, et que j’avais toujours été auto-déterminé, (pour faire corps avec le concept d’Irène que je lui avais exposé).

J’ai dit à Gaby qu’un des fils de ma réflexion était de travailler sur sa commande (« suis-je un surdoué ? »). Quand je vivais au collège, le plus souvent, j’étais en queue de classe (30-, 31-, 32-, 33- sur 34 élèves). Je m’appliquais à ne jamais être le dernier. Je vivais mal le rendu des carnets de notes, car je savais que mes résultats allaient rendre mes parents tristes, peut-être malheureux… Mais ce moment de souffrance ne durait qu’un instant, car, quand je me retrouvais au Foyer Rémois (cité du Chemin vert), comme les « valeurs » étaient toutes autres que celle de la réussite scolaire, je trouvais mon épanouissement.

 

Remi Hess

http://lesanalyseurs.over-blog.org

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