Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Lundi 3 avril 2006
Hier, je me suis trouvé tiraillé entre le désir de lecture et l’appel du jardin. Quand le soleil s’est installé sur Sainte Gemme, j’ai été infidèle à Irène. Je ne suis pas venu à Sainte Gemme pendant l’hiver. Retrouver la maison est un immense plaisir, un vrai bonheur : en prenant ce recul, je mesure mieux le chemin parcouru en douze mois.
Lucette s’est appliquée sur des petites choses : tailler les rosiers, causer avec les voisins. On a montré que l’on était de retour. Pour ma part, j’ai récolté les salades, oignons, choux, persil, herbes diverses…
Le soir, dîner d’une salade composée autour de saveurs de printemps.
Lire Irène avait été un plaisir, tant que le temps était à la pluie. Ensuite cela n’était plus possible. Cependant, dans le jardin, tout en bricolant, on pense, on réfléchit à sa lecture du matin. Cela vous travaille.
Pourquoi David Reismann m’a-t-il marqué ? Je suis issu d’une famille au caractère intro-déterminé très affirmé.
Paul Hess, mon grand-père, et Lucien Hess, mon oncle, furent des types caractérisés de l’intro-détermination.
Mes parents, ma mère surtout, avait aussi ce caractère. Mon père avait les mêmes valeurs que son père, mais il avait une profonde intelligence du cœur, qui lui permettrait non seulement d’accepter, mais de comprendre la différence. Il acceptait très bien que ses propres valeurs ne soient pas celles de l’autre. De ce point de vue, mon père était mille fois plus tolérant que ma mère. Celle-ci, son journal en témoignage, avait une stratégie d’imposer ses valeurs à ses enfants, et même à son environnement. Convertie, elle voulait convertir.
Personnellement, j’eus vite conscience des limites intellectuelles des valeurs de ma mère. A quel âge ai-je su que je ne m’identifierai pas à elle ? J’avais envie de partager les valeurs des familles du quartier. Patrick et Francine avaient des parents qui faisaient exister chez eux un autre système de normes que les miens. La différence était encore plus grande chez Jean-Loup, Pierrot et François.
Dès l’âge de 6 ans, je faisais le choix de l’extro-détermination. C’était en 1953 ou 1954. Je m’identifierais aux valeurs des groupes que je traversais. Encore faudrait-il dire que cette identification était relative. Jean et Bernadette, mes cousins m’apportèrent ainsi mon identification parisienne. Ma cousine Joëlle me transmit quelque chose. J’aurais du mal à définir son apport : peut-être l’idée de pouvoir assumer d’être « original », et non dans la reproduction de ce qui avait été vécu antérieurement. Cette ouverture aux valeurs de l’autre était à la fois contre-dépendance, par rapport aux normes et valeurs que voulait m’imposer ma mère, et en même temps capacité de prendre des distances par rapport aux valeurs traditionnelles. J’ai eu une excellente relation à Paul Hess, le plus intro-déterminé de la famille. Je lui empruntais plusieurs moments. Il m’initie à collectionner les timbres (à sa mort, il me lèguera son propre album), à l’intérêt pour les archives familiales ; paradoxalement, il m’encouragera à la déviance : il me donna la pièce un jour où je fuguais de chez mes parents à l’âge de 7 ans. Il voulut encourager chez moi le goût de l’effort : j’avais fait 21 kms à pied, entre le lieu de villégiature de mes parents et notre maison, où était descendu mon grand-père. Autre moment d’initiation : il m’apprit à fumer. Puisque j’avais 9 ans à sa mort (1956), il en prit l’initiative, quand j’étais encore vraiment jeune ! Pour lui, fumer n’était pas une routine. C’était un rituel, un cérémonial. Pauline, son épouse était sensible aux odeurs. Elle ne supportait pas l’odeur de tabac. Paul allait donc fumer une cigarette, une fois par jour, dans la chambre de Madeleine. Il sortait son fume-cigarette et il s’installait dans un fauteuil devant une fenêtre, donnant sur la rue Thiers, à Reims, assez passagère. La fenêtre donnait sur une place avec quelques arbres, plein d’oiseaux. Cette maison de la rue de la Renfermerie m’est toujours apparue grande. Antoinette Hess (tante née en 1915) a rectifié cette impression à la lecture de mes textes.
En écrivant ces lignes, je voulais expliquer que ma capacité d’extro-détermination, d’abord affirmée comme volonté d’affranchissement par rapport au dogmatisme religieux et éducatif de ma mère, fut tellement poussée qu’il alla jusqu’à construire des complicités très fortes avec des personnes à valeurs très affirmées, très traditionnelles, et que ce mouvement d’acceptation de l’autre amena parfois l’autre (Paul en particulier) à la transgression de ses propres valeurs.
Dans ma relation à Paul, le terme de négociation des valeurs qui semble selon le caractère auto-déterminé dégagé par Irène, un trait de notre époque actuel, déjà fort Rue de la Renfermerie, en 1955.
Paul refondait son rapport à lui-même et à ses valeurs, dans sa relation à moi. Avait-il conscience qu’il avait devant lui celui qui allait l’éditer ? Me prenait-il au sérieux, conscient que je portais son avenir d’auteur ? Dans la conscience philosophique de Hegel, la différence avec la conscience commune, vient de la conscience que l’on a du passé accumulé et dépassé dans le présent de la conscience. Chez Paul, il y avait peut-être quelque chose comme de la conscience anticipatrice, pour prendre l’idée du « principe espérance » d’Ernest Bloch.
Les vieux ne sont pas tous tournés vers l’avenir. Je crois que Paul, né en 1871, savait que, depuis Yalta, le monde était entré dans une nouvelle époque. Lui était né dans le contexte de la Commune de Paris (conçu, plutôt que né). Il avait grandi au lendemain de la défaite de 1870-71. Il avait vu tous les biens familiaux disparaître le 18 septembre 1914, excepté les papiers de famille, ce trésor qu’il me montrait avec fierté, puisqu’il avait réussi à les sortir de l’incendie de sa maison. Il avait vécu douloureusement les années 1939-45, ayant eu un fils prisonnier et un autre déporté.
Son journal 1939-1947 témoigne de ses doutes. Alors que son journal 1914-18 est héroïque, celui de 1939-47 est un texte beaucoup plus complexe. Je sais que sa présentation pour l’édition ne sera pas simple.
En même temps, j’ai conscience que publier ce texte doit être une priorité. Il aidera à construire une suite dans la réflexivité familiale.
Remi Hess
http://lesanalyseurs.over-blog.org