Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Herméneutique
La démarche herméneutique a son origine dans l'interprétation des textes sacrés. C'est au philosophe et théologien allemand F. Schleiermacher que l'on doit d'avoir théorisé cette notion. Mais si cette démarche existe dans la tradition protestante, elle est également présente dans la théologie musulmane, notamment. Il s'agit, en mettant les énoncés dans leur contexte, d'en tenter une interprétation. Par extension, la démarche herméneutique s'attache à expliciter l'horizon des mots et des cultures. Ainsi, on peut concevoir une démarche herméneutique de l'animation des groupes.
Pour expliciter la dimension linguistique de cette notion, remarquons, sur le plan de la traduction franco-allemande, qu'on traduit comprendre par verstehen. Si l'on se penche un peu sur la manière dont ces deux mots se sont formés, on s'aperçoit que comprendre vient de cum prendere (prendre avec, c'est-à-dire zusammen nehmen) alors que ver-stehen signifie plutôt faire tenir debout. La même réalité sémantique ne se structure pas dans le même horizon des mots en français et en allemand. Ce n'est pas très important dans l'apprentissage premier d'une langue, mais ce type de différence sémantique peut avoir de grandes conséquences lorsque l'on commence à entrer dans la compréhension de la complexité des cultures, et quand on cherche à comprendre l'origine de conflits ou d'incompréhensions entre membres d'un groupe ayant des horizons cultuels différents.
Chaque langue découpe différemment le système des mots. Mais en s'agençant, les mots donnent naissance à des visions du monde qui s'organisent selon des logiques singulières. Et les courants intellectuels sont marqués par les langues des cultures dans lesquels ils surgissent. Ainsi, l'analyse institutionnelle est un courant français difficile à traduire en allemand (1) ou posant des problèmes de traduction en brésilien. Donc, le point commun qu'il y a entre l'école herméneutique et celle de l'analyse institutionnelle, c'est que les deux démarches tentent d'aider à trouver, à formuler, à exprimer les questions que se posent les gens (l'auteur, dans l'interprétation des textes ; les membres dans la dynamique des groupes) sans forcément les formuler parce qu'elles restent dans le non-dit, dans l'implicite.
Dans la dynamique des groupes, il faudrait imaginer le moment de l'animation herméneutique. Dans ce dispositif, on n'est pas dans la transmission de savoir. On cherche seulement à exprimer, à traduire quelque chose qui est là, mais pas forcément dit, exprimé, explicité. Même quelque chose de formulé n'est pas forcément intégré. L'explicitation est donc un travail qui demande du temps, qui accepte la pédagogie de la redondance, qui exige l'écoute de l'autre. Analyser une situation, c'est mettre à jour la transversalité qui la traverse, c'est chercher à comprendre le contexte qui explique ce qui s'y passe. Il n'y a pas de théorie préalable, seulement une volonté contrôlée de description et de mise en mot. Si l'on accepte cette perspective, alors, on pourra dire que le travail herméneutique peut se déplacer sur la compréhension de la dynamique des groupes. On ira même plus loin et l'on dira que la posture herméneutique sera une ressource même de l'animation des groupes, de la dynamique des groupes.
Dans ce moment d'exploration herméneutique, les allants de soi se laissent interroger, questionner. Mais en même temps, intervenir pour éclairer le contexte n’a de sens que si une vraie demande s'exprime explicitement ou implicitement au sein du groupe. Le groupe est composé, souvent, de personnes ayant des niveaux différents de demande. Le genre, l'âge, la culture, la langue, l'appartenance nationale peuvent expliquer les formes différentes d'implication dans le groupe. Certains détiennent les informations permettant d'éclairer les contextes des autres. À quel moment donner ces informations sans risquer une objectivation? Dans la pédagogie herméneutique, tout membre du groupe peut révéler des éléments du contexte qui vont aider les autres à mieux comprendre, à mieux situer, la transversalité du groupe et de sa dynamique, mais aussi la transversalité de la situation. La démarche herméneutique insiste sur la notion d'interprétation.
Les mots interprétation et analyse, dans la pratique, renvoient tous les deux à une démarche, à un effort, à un travail de mise en contexte, à un travail de compréhension. Ainsi, si l'on revisite le travail de Schleiermacher au début du XIX siècle sur le terrain de la pédagogie, on s'apercevra qu'il n'est pas éloigné de celui de certains pédagogues ou anthropologues.
Dans le moment de l'animation herméneutique, on n'est pas dans la transmission de savoir. On cherche seulement à exprimer, à traduire quelque chose qui est là, mais pas forcément dit, exprimé, explicité. Même quelque chose de formulé n'est pas forcément intégré. L'explicitation est donc un travail qui demande du temps, qui accepte la pédagogie de la redondance, qui exige l'écoute de l'autre. Analyser une situation, c'est mettre à jour la transversalité qui la traverse, c'est chercher à comprendre le contexte qui explique ce qui s'y passe. Il n'y a pas de théorie préalable, seulement une volonté contrôlée de description et de mise en mot.
L'animation herméneutique pose l'hypothèse optimiste que la communication est tout de même possible si les personnes partagent ensemble, au même moment, un intérêt de connaissance commun (ou un désir d'action commune). Le travail de l'intervenant ou du formateur est d'aider à l'émergence des intérêts de connaissance qui peuvent traverser le groupe à un moment particulier.
Dans la formation herméneutique, au contraire, les conflits intérieurs à chaque individu, ses dissociations, de même que ceux et celles qui traversent le groupe sont à mettre en mot et à expliquer. Chacun peut avoir envie de travailler avec différentes personnes, mais pas forcément tout ensemble. Or, ces personnes, elles-mêmes peuvent partager le même intérêt mais pas forcément dans le même ordre. Cela entraîne des prises distances qui peuvent être vécues comme des rejets. Vivre l'expérience d'être rejeté est une condition nécessaire pour pouvoir accéder à la jouissance du partage libre et voulu, conçu comme une relation vraie.
L'animation herméneutique n'existe pas en soi. Elle ne peut pas se transmettre par des recettes. L'animateur ne vient pas avec une boîte à outils. Pourtant, apporter avec soi du matériel peut constituer une ressource pour le groupe. L'important est de ne mettre les outils à la disposition du groupe que si ceux-ci correspondent à une demande. Cette écoute de la demande exige une certaine appétence à la clinique (interprétation des symptômes qui s'expriment dans la situation du groupe). La posture de l'intervenant ne se différencie pas, fondamentalement, de celle des participants. Ils cherchent, ensemble, à s'exprimer, tour à tour, dans un cadre acceptable par l'autre, par les autres. Ils acceptent le principe d'une posture d'écoute sans jugement, même si la transgression de cette règle est fréquente.
L'interprète, le traducteur choisit de dire quelque chose selon sa sensibilité clinique qu'il pense être utile au processus collectif. Le traducteur est donc un double herméneute: au niveau du transfert des discours d'une langue à une autre, mais aussi au niveau de l'accompagnement des flux, des énergies individuelles et collectives. Tâche passionnante mais impossible, que l'on pratique bien lorsque l'on est capté, pris par l'esprit du groupe, l'intuition de l'instant... Dans le meilleur des cas, l'interprétation est une manière de partager et de faire partager une hystérie collective. La traduction, parce qu'écrite, permet davantage d'expliciter les contextes des énoncés.
L'animation herméneutique est toujours une aventure. C'est une sorte de voyage. L'expérience de groupe peut être comparée à un voyage en train où l'on partage avec les personnes du compartiment un espace-temps dans lequel on tente d'aménager ensemble un savoir-vivre minimum. Ce vécu peut se transformer, au fil des kilomètres, et compte tenu du fait que l'on sait que le voyage prendra fin, en une occasion d'implication, d'écoute mutuelle, de révision de vie, de mise en perspective de son quotidien, avec le sens que l'on peut rêver de donner à sa vie. Dans ces situations, l'émotion permet d'accéder à une compréhension d'éléments de contextes peu explicités.
(1) Sur ce point, voir G. Weigand, Institutionnelle Analyse, Frankfurt-am-Main, Athenaum, 1988.
Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech
http://lesanalyseurs.over-blog.org