Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Glienicke, lundi 13 novembre 2000, 17 h 30
J'ai voyagé dans l'avion aux côtés de Georges. L'avion de la Lufthansa ne devait contenir que quarante passagers, et nous étions douze à nous connaître. Christine était derrière nous. Il y avait Gilles Brougère, Jacques Demorgon, Nelly Carpentier, Michel Cullin, Ursula Stummeyer, Magaï... et d'autres probablement. N'ayant pas d'argent, à l'arrivée, je me suis précipité au guichet de la banque pour sortir 400 DM. Puis nous avons pris un taxi avec Georges, Christine et Gilles. Le fait qu'ils soient tous les deux de Paris XIII les a amenés à parler boutique. Georges me faisait commenter. Nous nous sommes retrouvés à Wannsee assez vite, puis j'ai guidé le chauffeur jusqu'au Jagdschloss de Glienicke...
À Paris, à Roissy, j'avais échangé quelques mots avec Michel Cullin à propos du manuscrit de Georges Scheuer (Seuls les fous n'ont peur de rien) transmis par Geneviève, ma sœur. J'ai évoqué avec lui l'idée de Christine de créer une collection " histoires de vies ". L'idée lui plaît. Il m'a dit que le ministère des Anciens Combattants serait prêt à financer quelques publications. Il faudra demander...
Georges, durant le voyage, m'a commenté un article d'un ethnologue que connaît Christine, paru ces jours-ci dans la Revue française de sociologie qui donne une grande place à René Lourau et à sa posture " implicationnelle ". Georges regrette que René ne soit plus là pour "répondre". Ce doit être la première fois que cette revue parle de cette manière de l'analyse institutionnelle ou plutôt de René. Georges veut photocopier ce texte et le distribuer en plus de son texte, l'observation participante, écrit et tiré exprès pour nous. Ce tirage sous forme de brochure (20 pages) est très réussi. Dans le taxi, Georges était obsédé. Il voulait savoir qui sont ces gens qui se réunissent ainsi ici :
- Crois-tu qu'ils s'intéressent vraiment à l'observation-participante?
- Tu sais, certains la pratiquent depuis vingt ans passés. Si cela ne les intéressait plus, ils ne seraient pas venus.
On a regretté l'absence de Lucette qui a préféré rester à Paris à cause de la réunion des directeurs d'UFR de mercredi. La vie d'administrateur est difficilement conciliable avec la vie de chercheur.
Va-t-on pouvoir travailler ici? Avec Christine, on a envie de faire un nouvel enregistrement. Je voudrais parler de mon métier de directeur de thèse, de directeur de travaux... Aider les gens à écrire, mais en même temps cela ne m'intéresse plus. Je veux surtout enseigner la lecture à mes étudiants. Il faudra que je me prépare à cet entretien pour le réussir. D'ici mercredi, nous nous centrerons sur Georges. À l'aéroport, il a parlé dans le micro de Christine. C'était important de l'enregistrer. Il a parlé de l'implication.
Christine a apporté son appareil photographique. Là encore, c'est utile de prendre Georges à Berlin.
Je trouve que cette rencontre est vraiment bien préparée... Le dispositif est en place. Il n'a plus qu'à se développer. À 18 h 30, nous avons prévu un apéritif pour les nouveaux arrivants... Allons-y.
Glienicke, Salle du restaurant, mardi 14 novembre 2000, bientôt 8 h
Je suis le premier pour le Frühstück. Je ne sais pas à quelle heure on nous attend. En me réveillant, j'ai lu un chapitre du roman policier allemand que j'ai emmené avec moi "pour travailler ma langue". Retrouver les constructions, le vocabulaire, demande un certain travail. Si je ne fais pas cet effort de remise à niveau, j'ai tendance à oublier que je suis en Allemagne. La chambre qui m'a été attribuée est très belle. J'ai donc profité d'une douche avant de m'habiller et de descendre... Je n'ai pas de montre. Je me fie à la lumière du jour pour trouver mes assises. Jacques Demorgon et Nelly Carpentier sont déjà descendus. Je vais déjeuner avec eux, puis je me lancerais dans la narration du show de Georges, hier soir.
Je viens de prendre mon petit-déjeuner avec Nelly, Jacques et Tom Story (qui se sent Britannique)... Il a introduit le thème de Le Pen... Je lui ai dit que l'extrême droite ne mobilise plus guère les Français :
- Les médias ou les Français?, a-t-il demandé.
J'ai dit à Jacques Demorgon que son livre L'interculturation du monde est très bien accueilli par les étudiants de sciences de l'éducation, qui se jettent dessus comme sur des petits pains. Je vais mettre ce livre en circulation massive à Paris VIII... Cet intérêt a d'ailleurs pour effet d'intéresser à la seconde édition de Complexité de cultures et de l'interculturel.
Je suis monté réveiller Georges. Je crois qu'il va beaucoup apprécier le petit-déjeuner allemand... Hier soir, j'avais mal à la gorge, en rentrant dans ma chambre. Cela est dû au fait que Georges m'oblige à parler fort. Le fait qu'il ne fasse rien pour sa surdité est quelque chose d'étrange... Toujours est-il que pendant le repas, Georges répétait :
- Il faut faire une session ce soir.
Ses échanges avec Burkhard Müller lui firent découvrir que Burkhard était branché comme lui sur le mouvement de l'ethnographie, de la recherche-action et de l'observation participante... À son contact, Georges a découvert que tous les auteurs qu'il découvre en anglais (ils ne sont pas traduits en français) sont traduits en allemand depuis longtemps. Georges voulait que Burkhard fasse une conférence sur Schein. Burkhard n'a pas dit non... On s'est réuni à une quinzaine (Gaby Weigand était arrivée, Dieter Reichel aussi) autour de Georges qui avait pris le leadership de la situation. Il fit une brève introduction expliquant la problématique qui est la sienne aujourd'hui: sommes-nous psychosociologues cliniciens pratiquants l'intervention ou ethnographes? Faut-il choisir entre les deux postures? Sont-elles conciliables? Puis il a donné la parole à Burkhard. Celui-ci a dit que la problématique posée par Georges était importante et en prise directe avec notre questionnement actuel. Mais il a dit ensuite que si Schein lui semblait un auteur important, Georges Lapassade lui semblait quelqu'un de beaucoup plus important et il a commenté une observation-participante faite par Georges en 1973, qui avait été déterminante dans son propre itinéraire. Burkhard n'a rencontré Georges Lapassade qu'en 1974. Mais il l'a lu auparavant (Gruppen, Organisationen, Institutionen est paru en 1972 chez Klett Verlag). Et Burkhard explique alors la manière de travailler de Georges ("Il s'engage complètement dans les situations où il est impliqué"), qui lui est tout à fait personnelle, mais qu'elle réussit à prendre en compte à la fois la dimension d'intervention et la dimension de description des situations.
Je suis intervenu, Jacques Demorgon aussi, mais globalement le débat était conduit par Georges et Burkhard. Gilles Brougère est intervenu également. Georges ne comprenait pas la situation :
- Remi m'a dit que l'on était dans un colloque sur l'observation participante? Ce n'est pas cela. Ce n'est pas cela. On est dans une colonie de vacances. On est avec des gens qui réfléchissent à l'animation, à la pédagogie... pas à l'observation-participante!
Le groupe a évidemment réagi :
- On n'est pas des animateurs de base. On est un groupe qui fait de l'observation participante dans des sessions de base, pour décrire les problèmes vécus au quotidien, et aussi aider à la redéfinition des objectifs d'animation.
Jacques Demorgon est intervenu pour dire que Georges se pose le problème d'un point de vue vraiment intellectuel. Dans les faits, chacun d'entre nous passe, sur le terrain, dans la pratique, continuellement du statut d'observateur au statut d'intervenant et réciproquement :
- Lorsque nous arrivons dans un groupe, nous voulons être le plus discret possible. Nous avons pour objectif de le décrire le plus précisément possible. En même temps notre présence est une intervention. Notre simple présence dérange, perturbe le dispositif. C'est un fait.
Pascal Dibie est intervenu ensuite pour dire que, dans le champ des sciences humaines, plus personne ne s'intéresse vraiment à cette rencontre des paradigmes... et que, depuis vingt-cinq ans, nous sommes les seuls à travailler la rencontre de l'ethnologie et de l'analyse institutionnelle. Georges est d'accord sur le fait que le CRI s'est fondé sur cette rencontre (1976). Mais où en sommes-nous aujourd’hui sur ce terrain? Avons-nous fait un bilan de nos pratiques?
Christine Delory n'a pas dit un mot, mais elle a veillé à enregistrer la discussion. Celle-ci s'est trouvée suspendue soudainement. On avait soif.
J'ai voulu conduire Georges à l'Est... mais il était 22 h 30, et le café, le Kneipe, où je voulais le conduire était fermé. On est donc revenu au château... La nuit, le Jagdschloss est très impressionnant.
Georges a relancé la discussion avec Christine, Gaby, Tom et moi. Thème : la situation de l'analyse institutionnelle après la mort de René Lourau. Georges défendait l'idée que l'analyse institutionnelle était morte avec René Lourau, parce qu'il avait transformé ce mouvement en secte, et que la mort du "cheik" (prononcé chir) entraîne la dissolution du groupe.
Gaby était évidemment d'un avis opposé. Elle disait :
- Mais non, Georges. L'analyse institutionnelle, ce n'est pas le LRAI. C'est un mouvement : Remi, toi, vous êtes là. Vous êtes vivants...
- Non, mais nous ne sommes pas institutionnalistes! René Lourau a tout fait pour se faire passer pour le dernier des institutionnalistes. Il nous a excommuniés. Il nous a exclus.
- Oui mais cela ne marche pas. L'an passé, j'ai passé un an aux États-Unis. J'ai rencontré des gens qui connaissent l'analyse institutionnelle par ton intermédiaire, pas par celle le Lourau... Je me souviens d'un Brésilien qui me parlait constamment de toi..., ajoute Gaby.
- Oui, c'est vrai. Mes travaux sont connus, mais...
On a suspendu la séance. Nous sommes allés nous coucher. Je sais que Georges est très stimulé par la brochette d'institutionnalistes qu'il a autour de lui... et des nouveaux vont arriver aujourd'hui.
Remi Hess
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