Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Utopie, culture et histoire (2)
La fonction de l'Utopie est de révéler les envers de la ville, - ce qui demeure à l'ombre-, tout en nous aidant à comprendre la logique de sa construction, le refoulé de son histoire. L'utopie a donc une mission de critique sociale. Dans l'histoire, ce fut toujours sa fonction sociale. Lorsque par exemple Thomas Morus propose son « île à papier », il ne s'agissait pas d'affirmer un horizon possible, dans ce rêve, d'un idéal décrit et objectivable, mais au contraire d'éclairer le présent et de questionner ainsi les impasses de la société de son temps. Nous devrions, sur ce point, penser l'Utopie non vers la réalité, mais l'Utopie contre la réalité. Par conséquent, ces formes nous aident à récupérer des histoires oubliées ou refoulées. Roger Dadoun, dans son fantastique article « Utopie : l'émouvante rationalité de l'inconscient » va se montrer très emphatique lorsqu'il proposera de penser l'Utopie comme formation de l'inconscient (1). Elle aurait pour fonction, en dernière instance, d'énoncer l'énigme du désir. Les perspectives utopiques nous mettent toujours devant la possibilité d'un autre lieu possible, dans un effort évident de percer le tissu répétitif avec lequel nous nous couvrons pour affronter les intempéries de la vie.
Il faut de plus en plus briser l'enchantement d'un temps monolithique régi par un slogan si caractéristique de l'être moderne qui signifie, aujourd'hui, être incapable d'arrêter et encore moins capable de rester immobile. Zygmunt Bauman, dans ses divers essais sur la post-modernité, analyse cette carte, notamment dans son dernier ouvrage A modernidade liquida [La modernité liquide]. Il nous montre que nous ne nous mouvons pas vraiment et ne continuerons pas à nous mouvoir pour «l'ajournement de la satisfaction», comme l'a suggéré Max Weber, mais à cause de l'impossibilité d'atteindre la satisfaction. La consommation se trouve toujours dans l'avenir, et les objectifs perdent leur attraction et potentiel de satisfaction au moment de leur réalisation, voire même avant. (2)
Comme on peut le voir, on a essayé à tort de dessiner beaucoup « d'utopies », de fausses utopies en tant que promesses d'avenir. Elles ont engendré, nous le savons, des dogmatismes et des dictatures dominatrices. Dans cette course, nous n'avons pas de répit, car c'est notre sueur qui nourrit la puissance des images qui, plus elles prolifèrent, plus elles se révèlent bonnes à jeter. Afin de freiner un peu cette course désespérée, nous aurions encore besoin de récupérer la force instauratrice d'actes de création, actes qui essaient d'ouvrir une autre forme d'être dans la ville et d'être parmi ses pairs, dans un lien social où chacun pourra reconnaître son semblable par la valeur de son expérience partagée. Sinon nous connaîtrons le cauchemar d'Alice au Pays des Merveilles où « il faut courir un maximum pour rester à la même place » (3). Dans cette logique : « La liberté de traiter l'ensemble de la vie comme une fête d'achats ajournés signifie concevoir le monde comme un dépôt bourré de marchandises. Etant donnée la profusion d'offres séduisantes, le potentiel générateur de plaisirs de toute marchandise tend à s'épuiser vite. » (4).
Nous aimerions partager brièvement quelques images du travail de Christo, artiste bulgare dont les projets utopiques d'empaquetage du monde sont connus mondialement. Célèbres sont les empaquetages qu'il a réalisé du Pont Neuf à Paris, du Reichstag -le Parlement allemand - à Berlin, de Little Bay en Australie, du Musée d'Art Contemporain de Chicago, parmi d'autres. Ses projets polémiques déclenchent un nouveau regard sur la ville et son travail démontre comment ce recouvrement du regard, déclenché par la coupure qu'il produit dans la ville, ouvre l'espace à de nouvelles visibilités, La forme de l'empaquetage ironise le sans limite de la circulation de marchandises, essayant de récupérer coûte que coûte la fonction symbolique de certains lieux. Puisque le regard pressé ne s'arrête plus sur rien, Christo rappelle qu'une des fonctions constitutives du faire artistique - et nous oserions même y ajouter, à titre personnel, la fonction de l'acte analytique -, est d'ouvrir un espace au détail qui introduise le temps du doute et l'espace de l'interrogation. L'un de ses premiers travaux, lorsqu'il arriva en tant qu'immigré à Paris, fut le blocage d'une petite rue de Paris (la rue Visconti où habitèrent Racine, Delacroix et Balzac) à l'aide de 204 barils de pétrole qu'il avait lui-même transportés. Bien que la Mairie de Paris lui en ait refusé l'autorisation, il avait entrepris ce travail la nuit. Peu de gens s'étaient alors rendus compte que cette intervention était sa forme de penser le rideau de fer, car à cette époque, le mur de Berlin venait d'être récemment construit, Christo fût alors arrêté et dut répondre au commissariat de police de délit d'obstruction. Ce sont des passages obstrués, analogues à ceux qui essaient d'ouvrir de nouveaux espaces psychiques, de nouveaux espaces de conscience du rapport sujet/ville. Tout acte créatif est, à la limite, un acte utopique car il tente de fonder un nouveau lieu d'énonciation et ainsi de récupérer des espoirs empaquetés. Quelle utopie pourrait récupérer cet esprit contestateur ?
(1) DADOUN, Roger. "Utopie, l'émouvante rationalité de l'inconscient" in BARBANTI, Roberto, L'art au XXè siècle et l'utopie, L'Harmattan, Paris, 2000.
(2) BAUMAN, Zygmunt, Modernidade Liquida, Jorge Zahar Editor, Rio de Janeiro, 2001, p.37.
(3) Ver BAUMAN, Z. op. cit. p. 64.
(4) BAUMAN, Z. op. cit. p. 104.
Edson Luiz André de Sousa
Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech
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