Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
2.2.6 De l’existentialisme à la critique de la vie quotidienne
Henri Lefebvre vient d’avoir quarante-quatre ans, il est dans la fleur de l’âge. Il vient de terminer la guerre dans les rangs de la résistance. Pendant cette période, dans les montagnes des Pyrénées, il a consacré du temps pour le moment de la recherche. C’est sur la vallée de Campan, qu’il a pu établir une étude sociologique sur l’évolution de la ruralité. Cette fin de guerre est un moment exaltant pour tous, c’est le temps de la reconstruction. Tout le monde souhaite partir d’un nouveau pied dans ce monde détruit. Les philosophes réfléchissent au sens de l’existence. Le mouvement de l’existentialisme reprend du sens. Les recherches d’Henri Lefebvre le conduisent à réfléchir sur la vie quotidienne. Comment peut-elle lui permettre de changer la vie ? Il croit au marxisme, comme conception d’un monde idéal. Pourtant dans son inscription au Parti, il se fait rejeter. Le marxisme tel qu’il le conçoit ne correspond pas aux visions de ses membres. Il cherche donc à installer sa philosophie, à la faire comprendre et il s’applique alors à décrire son savoir dans de nombreux livres.
En 1946, Henri Lefebvre écrit L’existentialisme, le titre de sa première partie est très parlant : Pourquoi je fus existentialiste (1925) et comment je suis devenu marxiste ? Dans ces deux questions, le passage se pose entre une philosophie de l’existence abstraite et sa concrétisation dans le marxiste. Ce livre a tendance à tourner en ridicule le mouvement existentialiste dont Jean-Paul Sartre et d’autres discutent les concepts. C’est à partir de la lecture du livre L’être et le néant, qu’Henri Lefebvre répond à son auteur, en lui signifiant ce qu’il en pense. Dans le premier chapitre Rétrospection, Henri Lefebvre déclare que bon nombre de ses idées lui ont été volées car dès 1925, il avait déjà développé de tels thèmes dans La revue philosophie en publiant le manifeste philosophique écrit avec le groupe des philosophes. Dans l’un des textes : Positions d’attaque et de défense du nouveau mysticisme, il avait écrit « je veux prouver qu’il s’agissait bien d’une philosophie existentielle et que cette philosophie se donnait expressément pour mystique (H. Lefebvre, 1946², p. 17) ». C’était aussi le mouvement auquel se référait, la société secrète Le trust de la foi créé par ce groupe. Les idées qui surgirent des nombreuses discussions ont donné lieu à plusieurs projets qui ne virent pas réellement le jour. Vers 1928, le groupe, après de multiples désagréments, décida de passer au marxisme et d’étudier plus profondément la doctrine du matérialisme.
Pour en revenir à L’existentialisme de cette période de l’après-guerre, son principe s’explique selon la liberté de choix et d’action de la nature humaine. « Si je suis libre, c’est que je commence par n’être rien, avant de devenir quelque chose. D’abord j’existe, mais je suis inquiet, angoissé : je me cherche ; je suis sans caractère déterminé ; ensuite je me choisis, je me fais au cours d’une aventure qui m’oblige à reconnaître aux autres la même détermination, la même liberté… » (cf. Le numéro d’Action du 29.12.1944) (H. Lefebvre, 1946², p. 44) ». Dans ce texte, Henri Lefebvre y découvre le plagia du manifeste de 1924. Lorsqu’il a écrit ce texte avec le groupe des philosophes, ils se sont trouvés devant une contradiction qu’il qualifie de «mixture flasque et morne qui passe pour la réalité humaine (H. Lefebvre, 1946², p. 45) ». Il ose mettre au pilori des grands noms. Il lui donne comme sous-titre l’art de se faire des ennemis, dans un commentaire écrit dans La Somme et le Reste. Pour conclure sur la présentation de ce livre, Henri Lefebvre conclut : « ce livre n’est pas bon. Non pas à cause d’une mauvaise foi que l’on pourrait penser sur le mode du défi. La seule part de mauvaise foi que l’on pourrait lui reprocher, c’est de ne pas dire exactement de quoi il s’agit et le but poursuivi : la clarification des consciences (H. Lefebvre, 19594, p. 503) ».
C’est aussi en 1947, qu’Henri Lefebvre publie son premier tome de La critique de la vie quotidienne. En tout, il en écrira trois. La vie quotidienne est l’expression concrète du vécu des Hommes. De là, une définition peut en ressortir donnant sens à ces trois volumes. Le quotidien désigne l’ensemble des actions journalières, dans un processus qui met en relation le courant de la vie. L’ensemble de ses actions sont de plusieurs ordres tant physiologiques que relationnels. Dans le premier livre, il tente de mettre en place une recherche sociologique car il s’attaque alors aux faits sociaux. C’est le début de l’affirmation d’une société qui laisse une place marquante aux faits féminins. Son projet sur le quotidien a pour objectif d’en faire la critique car il souhaite par ce biais donner du sens à changeons la vie ! Donc c’est par son évaluation qu’H. Lefebvre tente de comprendre comment il évoluera. Il y perçoit les germes, mais il sait que l’aliénation est toujours présente et freine les possibles. Il écrit « la vie humaine a progressé : progrès matériel, progrès moral, mais ce n’est là qu’une part de la vérité. Le dépouillement, l’aliénation de la vie en est d’autres aspects (H. Lefebvre, 1947²b, p. 244) ».
Dans un second volume, paru en 1961, H. Lefebvre tente de démontrer l’influence des médias et de la presse sur le quotidien. L’objet de l’étude est toujours d’aller vers sa critique mais l’objectif est de le transformer. Ce livre est une attaque contre la société de consommation dirigée et la production de besoins subjectifs. « Ce projet diffère de celui que présentait le premier volume, parce que celui-ci a échoué, parce qu’il est devenu impossible. « Changer la vie ! », oui, mais il n’est plus concevable ni possible de libérer une sorte de coeur vivant, de déployer un contenu latent du quotidien (H. Lefebvre, 1981, p. 33) ».
Quant au dernier volume, édité vingt ans après le précédent, il montre l’évolution de la vie quotidienne et en retrace son cheminement. Ce troisième tome est un petit livre, comparé aux deux autres volumes. L’objectif est de poursuivre l’analyse du quotidien actuel en 1981, pour évaluer les possibles. H. Lefebvre pose la problématique suivante : « le quotidien est-il un abri contre les changements surtout quant ils arrivent brusquement ? Est-il la forteresse de la résistance aux grands changements ? Ne serait-il pas au contraire le lieu de changements essentiels, passivement et activement ? (H. Lefebvre, 1981, pp. 45-46) ». Il proclame la fin de la modernité, c’est donc pour lui la fin d’un moment et le début d’un autre. Il analyse autour de lui ce qui reste, et ce qui change et observe différents mouvements qui conduisent la population vers un ailleurs. Il constate que le langage évolue et se spécifie et craint que le monde ne se tourne vers la conformité et l’uniformisation. De cette étude ressort les contradictions à combattre et le programme à établir pour entrer en action. Il se décrit selon trois points : combattre l’homogénéité, la division et la hiérarchisation. Pour H. Lefebvre, les armes se trouvent dans la dialectique : par la représentation de la centralité dans le temps et l’espace, pour redonner sa place à la subjectivité et pour avancer dans la socialité et réduire la place de l’État, de la politique et de l’économique. Dans un second chapitre, H. Lefebvre explique ce qui change. Il pense l’avènement de la technique comme la fin du travail. Puis, peut-être la fin des idées d’où le besoin de mettre en place des procédés de récupération, l’évolution de l’État et du quotidien, la place de l’informel et de l’informatique condamnant l’homme au repli sur soi. Henri Lefebvre est visionnaire, il perçoit les germes d’un futur. Trente ans après avoir écrit ce livre, les faits semblent se dérouler comme il l’avait perçu.
Dans cette même thématique, Henri Lefebvre reprend ses cours délivrés à Nanterre sur le sujet de la critique de la vie quotidienne dans le livre La vie quotidienne dans le monde moderne, publié en 1968. Ce livre s’inscrit donc dans la même lignée que les trois précédents.
Sandrine Deulceux
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