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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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"L'homme total" Une approche de l'éducation tout au long de la vie 73

2.1 Le moment et l’expérience (suite)

 

H. Lefebvre explicite le moment de l’oeuvre. Sa théorie est que la création produit son oeuvre particulière et que le travail est producteur « d’objet par répétition, équivalent et identification (H. Lefebvre, 1980a, p. 217)». L’objectif d’H. Lefebvre est de démontrer la place de l’expérience que le moment crée. « Le passage du travail au non-travail suppose un déplacement de l’intérêt social du produit à l’oeuvre, du travail productif à l’action poétique, et par conséquent du quantitatif au qualitatif, de la valeur d’échange à la valeur d’usage (H. Lefebvre, 1980a, p. 185) ». Ainsi le moment prend toute son importance. Le moment de l’oeuvre se distingue en une série d’étapes qui sont des moments (95) comme : « l’immédiateté, la mémoire, le travail, l’interne-externe de la détermination, la forme, la présence et l’absence, la centralité, du quotidien et celui du non-quotidien : du social et celui de l’extra-social, utopien, critiques, jeu et sérieux (H. Lefebvre, 1980a, p. 216) ».

 

L’expérience provient du latin experientia qui signifie l’épreuve, la tentative. L'expérience s’acquiert par la pratique. Dans un sens dérivé, l’expérience se traduit par le latin d’experiri, c’est faire l'essai de quelque chose. Le verbe est formé de ex- et de peritus. Dans ce cas le sens s’approche d’avoir l'expérience de, être habile à faire. Quant à la racine grecque peira qui est proche de la racine indoeuropéenne, elle signifie aller de l'avant, pénétrer dans. En prenant en considération le terme péril et en latin periculum, je retrouve le sens d’expérience comme un essai ou une épreuve d'où une forme de danger, péril, risque qui se rajoute à la valeur de l’expérience. Le verbe qui en découle inus perior donne son sens à éprouver, expérimenter ou remplacé par experior, signifiant aller de l'avant, pénétrer dans, donc comme expérience, tentative… Il en ressort de cette recherche étymologique des formes d’action pour acquérir de l’expérience. L’éducation tout au long de la vie bâtit son paradigme sur la formation de l’homme et sur sa richesse contenue dans son expérience. Dans de nombreuses civilisations, la valeur de l’expérience est mise en avant. Elle correspond à la sagesse. Les plus anciens la détiennent car ils ont eu, compte-tenu de leur expérience, toute leur vie pour atteindre ce niveau important de réflexivité.

 

C’est dans la fonction intégrante de l'expérience, qu’il faut peut-être penser, « le partiel appelle la totalité (G. Weigand, 2007). Même si l’on sait que l’homme reste toujours inachevé (G. Lapassade, 1997), il tend vers sa totalité, vers l’achèvement. L'expérience est toujours un commencement qui n’a de sens que par son orientation vers quelque chose qui l’achèvera, ou alors elle n’est que mutilation et déformation, une sorte de résidu de l’expérience authentique. La vie porte en elle, de nombreux germes. Tous ont la vocation de se développer, même si la plupart ne se développeront pas (R. Hess, 2008, p 15) ».

 

Henri Lefebvre a perfectionné sa méthode régressive progressive pour se saisir de l'expérience des autres et la faire sienne. Dans ses recherches, il s’attache à faire sens avec l’autre. Il se donne les moyens de l’historien, il lit le passé. Cependant, cette lecture est insuffisante car elle n’est pas expérientielle. Elle est une lecture de faits et d’incidents que l’on peut nommer résidus (96) car ils sont irréductibles. Pour comprendre le sens précis de l'expérience, il effectue une lecture approfondie des hommes ayant vécu cette époque. « Comprendre du dedans ? Cette méthode correspond au mythe de l’intériorité, de la conscience qui se suffit, de la pensée inconditionnée et qui n’a affaire qu’à elle-même. Elle considère chaque doctrine comme la conscience du philosophe, donc comme un tout et une unité. [...] Il convient de trouver un critère objectif. [...] Il convient alors d’aller du dedans au dehors, et du dehors au dedans, en un va-et-vient incessant, reproduction dans la pensée du mouvement réel de l’histoire et de l’interaction des éléments, au lieu de stagner dans le pur « dedans » (H. Lefebvre, 1947d, pp. 12-15) ». Ainsi, ses livres sur Diderot, Pascal, Descartes, Musset, lui donnent le pouvoir de comprendre la genèse des mouvements existants dans le présent. Il lit Marx, pour apprendre de sa philosophie et de ses principes, et il comprend mieux le Parti communiste. D’après Michel Trébitsch, Henri Lefebvre a « sa jeunesse intellectuelle marquée par l'expérience de l’avant-garde [...] qu’il est possible d’associer la révolution politique et esthétique [...] pour parvenir à la vraie révolution. Trébitsch ajoute, cette oeuvre d’avant guerre se déploie dans les années 1930 essentiellement à côté du parti. La volonté de réconcilier le marxisme et la philosophie et même de constituer le marxisme comme théorie critique [...] (M. Trébitsch, 1997, p. 3) ».

 

L’époque dans laquelle nous naissons nous restreint à l'expérience de notre quotidien au sens large du terme. Elle nous fixe dans un cadre fini et ne permet pas normalement, de faire l'expérience du vécu des époques passées. Cette évidence m’a conduit jusqu’à maintenant à comprendre l’histoire, en la pensant, suivant mes propres repères : temporels, éthiques, économiques, politiques... Henri Lefebvre reconnait ce fait, et a souhaité y pallier. Comment ? En apprenant à se nourrir de l’expérience des autres. Mais, il semblerait que l'expérience ne se transmet pas ! C’est donc, par un apprentissage conçu « tout au long de sa vie », qu’H. Lefebvre va se donner les moyens de poursuivre cette tâche de reconstruction d’une historicité, facteur de son expérience et de son savoir.

 

« De même que la théorie des moments pourrait se baptiser « phénoménologique ». Et cependant, nous n’avons utilisé qu’avec précaution la «mise entre parenthèse », pour aussitôt restituer ce qui a pu être momentanément éliminé et en jamais réduire la totalité de l'expérience. La description et l’analyse portaient sur la praxis et non sur la conscience comme telle. Il ne s’agit pas de domaines ou de régions, mais de possibles (H. Lefebvre, 1962²a, p. 349) ».

 

Comprendre Henri Lefebvre, c’est apprendre à lire sa vie. En effet, il inscrit son expérience dans des moments précis et écrits. En les vivant, il les « use ». Il poursuit alors sa route à la découverte d’un autre moment. Ainsi s’explique tant de débuts et de fins, et de nouvelles aventures à vivre. Comme tout homme, il s’inscrit dans une suite de moments, « comme des réalités sociologiques. Leurs catégories également sont des catégories relevant de la sociologie. [...] la sociologie étudie la formation des « moments » ; et s’orientent aussi vers les groupes d’individus qui les élaborent. «Les moments » et leur théorie se situent à un autre niveau, celui de la philosophie (H. Lefebvre, 19594, p 643) ».

 

Ce lien, établi entre moment et expérience, me permet de poursuivre afin de décrire par son oeuvre les traces qu’Henri Lefebvre a laissées au monde. C’est la représentation de son éducation tout au long de la vie.

 

(95) Le moment de :

 

- « l’immédiateté, c'est-à-dire l’expression de son «temps » ;

 

- la mémoire, « la tradition, les oeuvres antérieures, s’avancent dans la mémoire comme l’irremplaçable cortège de ce qui s’aperçoit », mais ne se détache pas de l’immédiateté ;

 

- le travail, c’est le dépassement du travail patient et appliqué « par « l’inspiration » qui reprend contact avec le vécu, avec l’immédiateté passée ou possible » ;

 

- l’interne-externe de la détermination, « il faut commencer, il faut finir. [...] Le moment de la finitude annonce l’exigence de la finition sans coïncider avec lui. C’est le moment ou l’oeuvre trouve sa forme… » ;

 

- la forme, « pas d’oeuvre sans forme, donc sans choix d’une détermination, sans règles de composition… » ;

 

- la présence et l’absence, « c’est la distanciation, dans le recul du créateur prend par rapport à tous [...] » ;

 

- la centralité, « le concept centre à la plus grande extension puisqu’il intervient dans l’action et dans la connaissance, aussi bien que dans la nature que celle du social et du mental », c’est revenir à la vie de tous les jours, le quotidien est nécessaire à tous;

 

- du quotidien et celui du non-quotidien : du social et celui de l’extra-social ;

 

- utopien, « l’artiste a imaginé, c'est-à-dire perçu le possible et l’impossible, le prochain et le lointain. Il propose une façon de vivre qui se dégage du réel et le métamorphose, le transfigure en intensité : joie ou connaissance tragique. » ;

 

- critiques, c’est un moment en mouvement, d’appréciation, le mouvement est dialectique, et l’oeuvre comprend sa part de contradiction, elles sont perçues par celui qui la reçoit ;

 

- jeu et sérieux, c’est dans le basculement entre le jeu et le sérieux, c’est le dépassement de la possibilité d’échec, le choix de mener l’oeuvre à son terme. « le moment du jeu implique l’inquiétude non seulement le risque, mais le hasard (chance ou malchance), l’ouverture, l’aventure, la découverte de l’inconnu et peut-être mystère. Le moment du sérieux implique  

l’inquiétude, la découverte de l’enjeu et dans son importance (H. Lefebvre, 1980a, p. 216) ».

 

(96) Le concept de résidus sera explicité dans le chapitre dédié à l’après-coup.

 

Sandrine Deulceux

http://lesanalyseurs.over-blog.org

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