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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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"L'homme total" Une approche de l'éducation tout au long de la vie 72

2.1 Le moment et l’expérience

 

Henri Lefebvre est un homme d’expérience, car il conçoit son devenir par une réflexivité sur son vécu. Il se dépasse sans cesse afin de poursuivre son cheminement. Avant d’entrer davantage dans l’oeuvre et d’en faire une description, je souhaite au préalable présenter comment H. Lefebvre peut concevoir l’organisation de son vécu et la place de l'expérience comme représentation de son dépassement.

 

Bien que j’aie déjà préalablement explicité le concept de moment dans la première partie de mon mémoire, je souhaite dans ce chapitre démontrer comment Henri Lefebvre conçoit lui-même le moment et comment il peut s’inscrire autour des mouvements et de l’histoire qui ont modifié sa vie. Pour H. Lefebvre, l’important est de pouvoir communiquer avec l’extérieur, c'est-à-dire les Autres. Chacun de ses ouvrages donnent à comprendre le sens qu’il donne à la philosophie, à la sociologie, à la vie telle qu’il la perçoit. Ces livres sont l’inscription de la mémoire du moment dans le temps. Ainsi se dessine au grès des pages l’humeur de ces instants d’écriture, de réflexions et du vécu.

 

Je ne reviendrai pas sur la définition du moment proposé par Remi Hess. Il s’inscrit dans le continuum qui se définit au départ par Hegel, puis repris et approfondi par Karl Marx. Henri Lefebvre le détaillera davantage dans plusieurs de ses livres. R. Hess précise la « bonne utilisation du concept de « moment » pour Henri Lefebvre tel qu’il le développera dans « la théorie des moments » qu’il présente de manière consistante dans La somme et le reste (1959), Critique de la vie quotidienne II (1962) et La présence et l’absence (1980). Il précise que le moment vu par H. Lefebvre est une forme de bildung ou [...] une forme de devenir (R. Hess, 2009, pp. 21-23) ». La théorie des moments selon Henri Lefebvre s’organise par la répétition. Les moments se forment sous un même modèle, avec « une succession d’instants, de gestes et de comportement, les états stables qui réapparaissent après interruption ou intermittences, les objets ou oeuvres, les symboles et enfin et les stéréotypes affectifs (H. Lefebvre, 1962²a, p. 344) ».

 

Pour ma part, comprendre le sens de sa vie, c’est travailler sur les moments qui constituent son historicité. Henri Lefebvre appelle « moment » la tentative visant la réalisation totale d’une possibilité. La possibilité se donne ; elle se découvre ; elle est déterminée et par conséquent limitée et partielle. Vouloir la vivre comme totalité, c’est donc nécessairement l’épuiser en même temps que l’accomplir. Le moment se veut librement total ; il s’épuise en se vivant. Toute réalisation comme totalité implique une action consécutive un acte inaugural. Cet acte simultanément dégage un sens et le crée. (H. Lefebvre, 1962²a, p. 348).

 

Ainsi, de la fin d’un moment au début d’un autre, ceux-ci se succèdent et forment la totalité de la vie qui est l’historicité. Bien que l’on puisse penser le moment comme continu et infini, il peut tendre aussi vers l’achèvement. Cela dépend de plusieurs éléments, il faut les connaître afin de réactiver ce moment lorsque celui-ci s’épuise. Il est dépendant de la circonstance dans lequel il se déroule, des membres, de l’énergie que chacun doit dépenser pour le faire vivre, du besoin, de la volonté de chacun à vouloir qu’il existe. La seule réalité est que la fin reste inconnue, même lorsqu’elle semble s’inscrire, rien ne porte à croire qu’il ne peut revivre. Donc le moment conserve son inachèvement, sa date de « fin » ne peut jamais s’écrire, elle est une illusion.

 

Le moment se divise entre son début et sa fin, ainsi, l’événement est l’élément créatif qui le produit. Il s’inscrit alors des transitions entre celui précédemment vécu et le prochain. C’est « l’instant » qui change l’action. L’instant par son passage fulgurant, marque davantage l’absence que la présence. Cet instant si brusque laisse une trace si fragile qu’il démontre plus d’une absence. Et pourtant, cet instant définit le début des moments. Ceux-ci sont « plus profonds, plus durables. Parfois une période. Insérés dans le temps ; chacun a sa mémoire, ses reconnaissances. [...] Les moments ont une cohérence et chacun (l’amour, la méditation, le savoir, la lutte, etc.) rassemble autour d’un centre ou foyer tous les éléments et les données (H. Lefebvre, 1980a, pp. 233-235) ». Le moment bouge les barrières temporelles. Un moment se débute, se pose et se reprend sans que celui-ci ne s’use réellement. Un moment peut s’oublier… de temps en temps, mais revenir au galop lorsqu’un évènement, une particularité, le pique et l’éveille. Lorsque R. Hess présente le concept de « moment », il le précise « selon trois formes en présence articulant vécu, conçu et perçu (R. Hess, 2009, p. 4) ».

 

Henri Lefebvre différencie l’homme de l’animal par sa manière de s’inscrire dans un moment : c’est dans la programmation que celui-ci évolue, comme une nécessité. Le moment est l’unité du vécu. « De la raison vivante à l’oeuvre dans la civilisation, nous dirons ici qu’elle tend à constituer des « moments » (H. Lefebvre, 19594, p. 634) ». Les moments expriment une temporalité, mais pas seulement. Le moment, à l’inverse du temps, s’exprime dans sa forme et le temps devient infini tant que celui-ci ne tend pas vers son absolu, pour le clore. Il est « jeu, amour travail, repos lutte, connaissance, poésie… [...] (H. Lefebvre, 19594, p. 640) ».

 

Remi Hess ajoute que le moment est « constructeur et modificateur de notre identité et notre rapport au monde (R. Hess, 2008 pp. 20-21) ». Comme Marx, il présente l’homme comme producteur de sa vie et de sa construction et reconstruction infinie. « Le monde s’inscrit en moi à travers des moments. Le monde est présent à travers des situations que je partage avec d’autres, et qui deviennent moments dans leur répétition. Le moment est une forme de présence en moi-même, du monde à moi dans l'expérience humaine. [...] Au moment, où je pose le monde, je suis posé par lui, et plus posé que posant. Je suis arraché à moi-même, et cet arrachement qui me livre au monde, me livre en même temps le monde même en son action (R. Hess, 2008 p. 20-21) ». Le sens que prend le moment, selon R. Hess et Henri Lefebvre, entre en relation avec l’homme total. Les moments se succèdent, ils ne s’arrêtent qu’un temps et se substituent immédiatement. C’est penser son temps en perspective de moments. «D’un enjeu déterminé : apporter des outils à ceux qui veulent penser leur vie au-delà de l’année scolaire, comptable ou fiscale, à ceux qui veulent construire une unité, une cohérence, une totalité dans l’oeuvre de leur vie, sans réduire à une seule de ses dimensions. Le moment, c’est l’effort pour donner consistance aux germes que nous portons. C’est une méthode qui, partant du quotidien, tente de faire entrer dans le possible (R. Hess, 2009, p. 4) ».

 

Si on considère que les moments constituent l’historicité, de ces moments découlent alors le sens de notre expérience. Le moment s’organise dans une description de son état, de sa durée. Henri Lefebvre, nous précise d’ailleurs que le moment a un contenu, une mémoire et une forme. Le moment est spécifique à une activité. C’est en cela qu’il est aussi formateur de la personne. Il rassemble et pose l'expérience formée par son histoire. « Chaque moment a donc les caractères suivants : discerné, situé, distancié. [...] le moment naît du quotidien. Il s’en nourrit ; il y prélève sa substance ; il ne le nie qu’ainsi (H. Lefebvre, 1962²a, p. 350) ».

 

Sandrine Deulceux

http://lesanalyseurs.over-blog.org

 

 

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