Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
1.1.1 Pourquoi la sociologie ? (suite)
En 1960, Henri Lefebvre devient directeur de recherche au C.N.R.S. Ses recherches passent de la sociologie rurale à la sociologie urbaine, puis à la sociologie du quotidien. Il crée alors le Groupe de recherche sur la vie quotidienne qui étudie entre autre, les thèmes suivants :
1) « Recherche sur les besoins dans le cadre familial (Comment les mères voient les besoins des enfants. Sociologie de la vie quotidienne. Théorie des besoins. Recherche des besoins dans le cadre familial).
2) La naissance d'une cité (Lacq et Mourenx).
3) Monographies de villages (article publié dans La revue française de sociologie de 1960) » (87).
Pourtant, en octobre de cette même année, il quitte le CNRS, pour répondre à une offre de Georges Gusdorf. Il obtient un poste à la faculté de Strasbourg en tant que professeur de sociologie. Il y restera jusqu’en 1965. Il y crée un département autonome de sociologie appliquée, c'est-à-dire qu’il met en place une pratique universitaire autogestionnaire. Pendant cette période, il rencontre un nouveau courant en plein essor les Situationnistes, qu’il considère comme un groupe de marginaux. Il y a dans cette équipe Raoul Vaneigem et Guy Debord. Henri Lefebvre pense que ce groupe est une avant-garde. Leur idée est de créer des situations nouvelles qui entrent en résonnance avec sa théorie des moments.
En 1961, c’est aussi l’époque de la construction du mur de Berlin, et pour Henri Lefebvre, c’est une période de « rejet de la vie préfabriquée, programmée par le capitalisme. Cet ensemble prend forme de 1958 à 1962-1963. La conjoncture mondiale va dans le même sens. Le mouvement étudiant surgit de tous les côtés, mais aussi la guérilla urbaine en Amérique Latine. La fermentation prodigieuse n’apparaît pas alors comme elle apparaît aujourd’hui, on peut dire : «c’était une période de prospérité capitaliste certains refusaient cette prospérité parce qu’ils en étaient saturés, et d’autres parce qu’elle leur manquait complètement (Henri Lefebvre, 1975, p. 110) ».
Pendant cette période, Henri Lefebvre se retrouve devant plusieurs types d’étudiants, pas toujours en accord avec son enseignement. Certains souhaitaient que leur professeur développe davantage des conceptualisations poussées. Ils se regroupent davantage autour du positivisme, du structuralisme, de l’école d’Althusser ou vers la linguistique. D’autres encore sont tentés de comprendre le vécu, la majorité alors des étudiants comprennent l’analyse contestatrice du vécu. Dans ces cours qui doivent davantage porter sur la sociologie, H. Lefebvre laisse sa posture de philosophe transparaître. Il distingue dans cette époque les prémices d’une future révolution. Les vagues contestatrices qui seront à l’origine de mai 1968 : « ces analyses du vécu, opposées au pur et simple conçu, eurent un retentissement de plus en plus grand, d’abord à Strasbourg et ensuite à Nanterre, depuis l’année 1965 (Henri Lefebvre, 1975, p. 111) ». En 1965, il est muté sur Nanterre. C’est une nouvelle université, elle a été construite au milieu des bidonvilles en 1964, avec un premier département de Sciences Humaines. Cette université a pour objectif à l’époque de désengorger la Sorbonne. Henri Lefebvre débute au département de sociologie et prend comme assistants : Jean Baudrillard, René Lourau et Henri Raymond. Cette équipe tend à mettre une ambiance libertaire, contre la politique instituée de l’université et de contrecarrer aussi l’idéologie capitaliste qui se crée. Henri Lefebvre entreprend donc de faire la théorie critique de la société bourgeoise.
La révolution étudiante s’annonce dès la fin de l’année 1967. L’université de Nanterre sera le berceau de ce mouvement. Ces événements débutent dès la réunion de rentrée. Daniel Cohn-Bendit s’insurge contre le fait qu’Alain Touraine souhaite que l’université soit apte à répondre à la demande des industries et du marché. Puis le 13 décembre 1967, le Living Theatre se présente à Nanterre, et scande : à bas la guerre du Vietnam… La population d’étudiants répond alors : à bas l’état policier, scandé par D. Cohn-Bendit. C’est une surprise pour la troupe qui pense quitter alors la salle. Pourtant, après une explication, disant que dans la critique des étudiants il faut percevoir leur avance (88),la troupe comprend alors le groupe et reprend sa prestation. La pièce est jouée tout en étant reprise par l’ensemble des étudiants. Cette représentation mimait une population tuée par la bombe atomique, et les survivants qui empilaient les morts. Puis, il y eut le 22 mars 1968 : l’assaut du bâtiment des filles. Le 6 mai, l’administration convoque D. Cohn-Bendit, et l’interroge. Henri Lefebvre et A. Touraine l’accompagnent pour le soutenir. Ce même jour, la police encercle la Sorbonne et le rectorat pour protéger ces deux lieux. Le vendredi suivant, la manifestation se produit en rassemblant environ soixante-dix mille étudiants autour du Lion de Belfort, Place Denfert-Rochereau. Alors, arrivent les étudiants de Nanterre qui font circuler un mot d’ordre : il faut se rendre à la Sorbonne. Dans la nuit du 10 au 11 mai D. Cohn-Bendit demande que la grève générale s’installe.
Pendant cette période, la sociologie prédomine sur le moment philosophique d’Henri Lefebvre. Mais ce dernier, qui semble endormi, reste pourtant omniprésent dans l’ensemble de ses actes et de sa pensée. Ainsi, dans La Somme et le Reste, H. Lefebvre écrit : « je n’ai pas construit de navires. Aurais-je transféré sur la philosophie mon rêve et mes ambitions ? En somme, une doctrine philosophique (au sens classique) n’est pas dépourvue de ressemblances avec un navire. [...]. Mais comment suis-je devenu philosophe ? Il n’y eut pas de moment décisif, pas de moment privilégié, pas de moment révélateur. Une suite de hasards et désastreux. Beaucoup de petits événements ridicules, si ridicules que j’aurais honte de les raconter en détail me poussèrent vers la découverte de la philosophie (H. Lefebvre, 19594, p. 238) ». Bien que dans ses livres, H. Lefebvre décrit bien son entrée dans la philosophie, peu de ses textes reprennent un cheminement précis quant à la sociologie. C’est pourquoi, je terminerai sur cette remarque écrite par H. Lefebvre : « les oeuvres de jeunesse d’un homme témoignent pour le moins d’un tempérament, d’une orientation (H. Lefebvre, 19594, p. 81) ». Dans la suite de sa biographie, je souhaite démontrer l’importance du moment philosophique.
(87) http://www.ihtp.cnrs.fr/Trebitsch/pref_lefebvre2_MT.html (consulté le 20/07/2010 10 h 05)
(88) Dans cette remarque je tends à préciser le sens de la critique du Living Theatre qui ne reste que la base de la critique de la contradiction, Abat la guerre du Vietnam, n’est qu’une contradiction secondaire. Et lorsque les étudiants lancent abat l’état policier, c’est la source du problème donc la contradiction principale.
Sandrine Deulceux
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