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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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"L'homme total" Une approche de l'éducation tout au long de la vie 62

1.1.1 Pourquoi la sociologie ?

 

La sociologie est une science jeune. C’est à partir de la fin du XIXe siècle que certains chercheurs pensent qu’il existe des lois sociologiques qui régissent un groupe social autres que des règles d’ordre psychologiques. Tout groupe se construit socialement, c'est-à-dire que les faits sociaux les produisent dans une société donnée. En reprenant un texte (82) d’Émile Durkheim écrit en 1894, j’explique pourquoi Henri Lefebvre s’est tourné vers la sociologie. La philosophie ne lui permettait pas toujours d’expliquer la vie quotidienne. La sociologie quant à elle répondait davantage à une recherche tendant vers l’analyse du vécu pour en déterminer le conçu. La sociologie s’est professionnalisée et ne s’est vraiment distinguée de la philosophie qu’à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, à mesure que le rôle de l’État grandit et fait apparaître de nouveaux besoins. Henri Lefebvre découvre, dans les procédés de recherche du sociologue, de la concordance avec ses propres méthodes d’investigation car elles débutent par l’observation de l'expérience. Pour ce chercheur, l’objectif à atteindre est de déconstruire les faits sociaux pour en comprendre le sens et faire émerger la contradiction.

 

Comment un homme peut devenir sociologue alors qu’il fut diplômé en philosophie ? La réponse en est la relation qu’il pense entre la sociologie et le matérialisme dialectique. Dès 1948, il oriente son travail dans ce sens. Pourtant, dans ses livres traitant de faits sociologiques, existe toujours une place pour la philosophie. « Les philosophes ont misé sur le conçu et sur le concept, tandis que j’essaie d’appeler au jour ces rapports multiformes entre le vécu et le conçu. Je n’ai jamais réussi ni à me placer du côté du vide, c'est-à-dire de l’homme théorique, abstrait, ni dans la plénitude charnelle et fuyante de celui qui vit aveuglément. Je n’ai jamais réussi à me placer ni d’un point de vue ni de l’autre. Je fréquente donc l’ambiguïté, la dualité. Je suis et je reste double (H. Lefebvre, 1975a, p. 126) ». Dans les dernières années de sa vie, il fonda en 1985, le groupe de Navarrenx, davantage orienté vers la sociologie. Ensemble, ils produiront un livre, Le contrat de la citoyenneté, dans lequel Armand Ajzenberg participera aussi. A. Ajzenberg fondera par la suite la revue La Somme et le Reste publiée numériquement.

 

Avant de prendre sa retraite en 1973, Henri Lefebvre fera une incursion à l’école des Beaux Arts, dans le département architecture. Sa retraite lui permettra ensuite de faire de nombreux voyages. Henri Lefebvre est devenu sociologue lorsqu’il est entré au C.N.R.S. (83) Pourtant, des éléments l’avaient préparé à ce changement. Pour comprendre ce changement de posture, il faut revenir en 1948, période d’après-guerre. Il reprend son enseignement de philosophie dès 1947 car Henri Lefebvre est réintégré à l’Education nationale comme professeur au lycée de Toulouse (octobre). Il assure, aussi, deux conférences dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne (novembre). Or, Georges Gurvitch le recrute pour faire partie des six chercheurs qui sont nommés au Centre d’Études Sociologiques (CES). Ce laboratoire du C.N.R.S. est fondé en 1946 par Georges Gurvitch. Georges Friedmann lui succédera en 1949. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Henri Lefebvre s’engage dans la résistance en tant que capitaine de F.F.I. (84), dans la région de Toulouse et il finit par se réfugier dans la région de Campan. Pendant cette période, il effectuera des recherches d’ordre sociologique, sur la ruralité du lieu en étudiant les archives. Henri Lefebvre travaille au C.N.R.S. dans le secteur de la sociologie rurale et en 1950, il crée un groupe de sociologie rurale. Il participe à ce projet avec les meilleurs ruralistes français comme Daniel Halévy, Michel Cépède, Louis Chevalier et René Dumont. L’objectif est d’effectuer des enquêtes sur le terrain. Entre 1950 et 1951, ils mèneront leurs recherches vers les campagnes de Toscanes. Il s’occupe aussi de prolonger ses recherches sur la vallée de Campan et il produira deux thèses d’ordre sociologique : Les Communautés paysannes pyrénéennes et une république pastorale et Histoire de la vallée de Campan, soutenue en Sorbonne en juin 1954. Pourtant, il avait à cette époque le désir de porter au-delà sa réflexion en tentant une approche plus philosophique (85). Michel Trebitsch ajoute que « ses travaux sont d'emblée empreints d'une dimension militante, par ses liens avec les syndicats agricoles italiens et même son influence en France sur la Jeunesse agricole chrétienne, mais aussi parce que ses recherches empiriques sont systématiquement doublées de publications théoriques, sur la rente foncière, la communauté agraire [...] (M. Trebitsch, préface de la traduction du livre Critique de la vie quotidienne (1961), Critique of Everyday Life, 2002 , p. xiv) ». Pendant cette période, Henri Lefebvre écrit aussi un Traité de sociologie rurale mais ce texte lui fut volé.

 

En 1953, le C.N.R.S. le révoqua, pour le renvoyer dans l’enseignement secondaire. En effet, lors de l’une de ses interventions militantes au sein du PCF, il s’est attaqué à Georges Gurvitch et Georges Friedmann. Il écrit alors un mémoire s’intitulant Protestation de M. Henri Lefebvre contre la fin de son détachement au C.N.R.S. Il reçoit alors le soutien d’Edgar Morin et Alain Touraine qui organisent une campagne dirigée par le syndicat des chercheurs. Ainsi il est réintégré et obtient sa titularisation comme maître de recherche en 1954. À cette même époque, débutent les conflits algériens. Henri Lefebvre est contre l’Algérie Française, il signe le manifeste des 121 (86). Cet acte le pousse encore vers une seconde révocation du C.N.R.S, à laquelle qu’il échappera de peu. Là, c’est à la politique du Général de Gaulle qu’il s’attaque. Il marque ainsi son opposition.

 

(82) « Mais en réalité, il y a dans toute société un groupe déterminé de phénomènes qui se distinguent par des caractères tranchés de ceux qu'étudient les autres sciences de la nature. Quand je m'acquitte de ma tâche de frère, d'époux ou de citoyen, quand j'exécute les engagements que j'ai contractés, je remplis des devoirs qui sont définis, en dehors de moi et de mes actes, dans le droit et dans les moeurs. Alors même qu'ils sont d'accord avec mes sentiments propres et que j'en sens intérieurement la réalité, celle-ci ne laisse pas d'être objective ; car ce n'est pas moi qui les ai faits, je les ai reçus par l'éducation. Que de fois, d'ailleurs, il arrive que nous ignorions les détails des obligations qui nous incombent et que, pour les connaître, il nous faut consulter le Code et ses interprètes autorisés ! De même, les croyances et les pratiques de sa vie religieuse, le fidèle les a trouvées toutes faites en naissant ; si elles existaient avant lui, c'est qu'elles existent en dehors de lui. Le système de signes dont je me sers pour exprimer ma pensée, le système de monnaies que j'emploie pour payer mes dettes, les instruments de crédit que j'utilise dans mes relations commerciales, les pratiques suivies dans ma profession, etc., fonctionnent indépendamment des usages que j'en fais. Qu'on prenne les uns après les autres tous les membres dont est composée la société, ce qui précède pourra être répété à propos de chacun d'eux. (E. Durkheim, 1894, pp. 3-4) ».

http://jmt-sociologue.uqac.ca/www/projets/387_135_CH/lecon_01_faits_sociaux/durkheim_fait_social.pdf (consulté le 01/08/2010 10 h 53).

 

(83) Centre National de la Recherche Scientifique.

 

(84) Force Française de l’Intérieur.

 

(85) Cette volonté est décrite dans le livre La Somme et le Reste. « J’aurais dû présenter une thèse de philosophie. De plus, par rapport à mon projet initial, le genre « thèse » me gênait. Je devais insister sur l’appareil d’érudition sans arriver à un résultat massif et probant qu’un historien ou qu’un géographe professionnels peuvent obtenir sur un point spécial et limité. Je ne pouvais écrire une thèse en Sorbonne sous le signe du soleil crucifié ! On ne m’aurait pas pris au sérieux. J’ai dû taire mon dessein et je suis passé à côté de l’exécution en réfrénant l’imaginaire, l’hypothétique, l’inventé, le lyrisme, la poésie. (H. Lefebvre, 19594, p. 256) ».

 

(86) En septembre 1960, une pétition circule avec un texte fondateur destiné à récolter des signatures des intellectuelles français (Roland Barthes, Georges Canguilhem et Jean Guéhenno que Jean-Marie Domenach, Vladimir Jankélévitch, Claude Lefort, Edgar Morin, Paul Ricoeur et Henri Lefebvre) pour défendre les algériens. C’est une « Déclaration sur le droit à l'insoumission dans la guerre d'Algérie ». « Les soussignés, considérant que chacun doit se prononcer sur des actes qu'il est désormais impossible de présenter comme des faits divers de l'aventure individuelle, considérant qu'eux-mêmes, à leur place et selon leurs moyens, ont le devoir d'intervenir, non pas pour donner des conseils aux hommes qui ont à se décider personnellement face à des problèmes aussi graves, mais pour demander à ceux qui les jugent de ne pas se laisser prendre à l'équivoque des mots et des valeurs, déclarent :

Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien.

Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estiment de leur devoir d'apporter aide et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français.

La cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres ». http://felina.pagesperso-orange.fr/doc/desob/manif121.htm (consulté le 16/08/2010 17 h 09).

 

Sandrine Deulceux

http://lesanalyseurs.over-blog.org

 

 

 

 

 

 

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