Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
V. Henri Lefebvre : une vie, une œuvre
Apprendre de l’expérience me conduit à mener cette seconde enquête, pour reconstituer la biographie intellectuelle d’Henri Lefebvre. La présentation d’H. Lefebvre n’est pas une mince affaire ! D’autres plus illustres et plus compétents se sont exercés dans ce travail. H. Lefebvre, lui-même, a effectué son autobiographie dans le livre La Somme et le Reste. Des entretiens permettent de mieux situer le personnage, ils sont retranscrits dans les livres comme Le temps des méprises et La révolution n’est plus ce qu’elle était ! Ou encore, Conversation avec Henri Lefebvre. Georges Gusdorf à titre posthume édite un livre composé de ses poèmes À coeur ouvert. Il écrit en appendice : Henri Lefebvre témoin de son temps. Pour ma part, je me suis appuyée sur ces différents témoignages pour tenter une reconstitution des moments de sa vie. J’ai découvert la difficulté d’organiser une présentation logique et complète car H. Lefebvre existe par sa globalité formée par sa vie et son oeuvre. Traiter seulement des faits, c’est systématiser sa personne ou bien croire qu’il est préférable de faire une hagiographie plus qu’une biographie. Il est contre, pour lui c’est une réification, une abstraction, une perte de sens. C’est pourquoi je souhaite aussi le présenter en rapport à la structure de ses recherches suivantes : son oeuvre, les courants auxquels il a adhéré, l’histoire et les hommes qu’il a rencontrés dans sa vie. C’est aller vers sa « production d’homme » car il a fait son oeuvre et s’est inscrit dans un mouvement.
L’histoire d’Henri Lefebvre débute dans le contexte de son époque. C’est un homme du XXe siècle. Il est né en son début et il décède à son apogée (1901-1991). Il rencontre l’évolution technique, les guerres, les années folles, les trente glorieuses, les crises, la consommation de masse (79), la fin du Parti communiste, la naissance de l’ère de l’informatique et de la mondialisation.
« Parvenu à l’âge d’homme dans l’entre-deux-guerres, il a vécu le romantisme de la révolution soviétique. Il s’est confronté au fascisme italien, au national-socialisme en Allemagne. Il a connu la guerre d’Espagne. Il a été témoin et acteur de l’occupation, de la résistance, de la libération. Militant révolutionnaire, il a dû penser le stalinisme de l’intérieur du Parti communiste avant d’en être mis en congé. Il a vécu les convulsions du monde moderne et de la guerre impérialiste (Indochine, Algérie, Viêtnam). Il a vécu les contradictions de la décolonisation, celles de l’expansion technologique et le surgissement d’une société « mondiale »… Et toujours, Lefebvre a voulu penser l’histoire de manière à poser sur son évolution. Très souvent au coeur de l’événement (que ce soit à l’époque du surréalisme ou beaucoup plus tard en Mai-68), Lefebvre, « star du marxisme (80) », de la révolution du mouvement social, comme il le dit lui même « il s’est prêté, mais ne s’est jamais donné…» (R. Hess, 1988, p. 13)».
Henri Lefebvre a joué des rôles multiples, à la fois pédagogue, historien, philosophe et sociologue, mais pas seulement. Lors de la lecture de ses livres, nous découvrons aussi, qu’il est mathématicien, économiste, architecte et urbaniste. Il travaille toujours en déterminant la relation entre tous ces champs car il ne conçoit pas l’idée même de systèmes et de catégorisations. Il faut trouver le lien entre toutes ces sciences humaines ou dures, bref construire des transversalités. Pour lui, «l’oeuvre de l’homme, c’est lui-même » et cette théorie se développe à partir du concept de l’Homme total, voire de l’analyse de l’homme dans son intégralité.
Donc, la question qui se pose est de savoir comment se dessine un tel parcours ? Henri Lefebvre indique que son cheminement est constitué à la fois de hasards et de conjonctures qui deviennent créatrices de possibles. C’est par la stratégie qu’H. Lefebvre contredit le fait qu’il y aurait une destinée toute tracée. Ainsi, il devient maître de son existence. H. Lefebvre rebondit, lorsque le monde tel qu’il le visualise s’écroule. La rupture lui donne la possibilité d’entrer alors dans une nouvelle voie et de se découvrir dans d’autres possibles. Je trouve son historicité riche en événements de toutes sortes, de rebondissements en situations nouvelles. H. Lefebvre a pu vivre de nombreux points de rupture tant dans sa vie que dans les formes sociétales qu’il a rencontrées.
Pour étudier son oeuvre et l’homme en lui-même, je souhaite aborder dans un premier temps, les aspects principaux de sa vie en tentant une confrontation avec l’actualité de l’époque. Puis, j’approfondirai sa biographie en me rapprochant de son oeuvre, des groupes auxquels il a appartenu et des personnes qu’il a côtoyées. En effet, son apprentissage tout au long de la vie s’est effectué à la fois dans la solitude et dans l’accompagnement par des communautés de référence. Aller à la rencontre de l’homme devient simple lorsque le voile se lève. Les différentes lectures se transforment en entretiens dans lesquels la discussion devient un échange et un partage d’idées. H. Lefebvre ne se cache pas de mêler à la fois le théorique à son vécu, il illustre ou donne au lecteur une vision plus claire de ses réflexions.
(79) « Dès 1960, je parle de la société bureaucratique de consommation dirigée, et cette expression s’est condensée en « société de consommation » - ce qui, d’ailleurs, ne veut rien dire. Le quotidien se définit de multiples manières : résidu des activités spécialisées - enchevêtrement du répétitif cyclique, les jours et nuits, les mois et années, avec le répétitif linéaire, tel une série de gestes, de coups de marteau. Ou encore : liens dans leur séparation entre le travail, la vie privée, les loisirs. Ou encore la terrible répétition de la mort (H. Lefebvre, 1975b, p. 208) ».
(80) L’expression est de G. Gusdorf, in Henri Lefebvre, témoin de son siècle, communication au colloque de L’homme moderne, hommage à Henri Lefebvre, Hagetmau, 1985.
Sandrine Deulceux
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